815

millions

d'êtres humains souffrent de la faim

En septembre 2015, l’Organisation des Nations Unies (ONU) a adopté 17 grands objectifs de développement durable à atteindre pour l’année 2030. Au sein de cette liste, figure notamment l’ambition d’éradiquer totalement la faim dans le monde. Un défi de taille, quand on sait que 815 millions d’êtres humains, soit 1/9ème de la population mondiale, souffrent aujourd’hui de la faim. Pour aider à relever ce défi, le Programme Alimentaire Mondial, l’organisme d’aide alimentaire de l’ONU, s’est doté d’un accélérateur, dont l’objectif est de favoriser l’éclosion de projets innovants mettant la technologie au service de la lutte contre la faim. Lors de la dernière édition du Web Summit, à Lisbonne, Robert Opp, directeur de l’innovation pour le Programme alimentaire mondial, a présenté sur la scène Planet:tech, les technologies les plus prometteuses développées au sein de cet incubateur. Après avoir décliné durant plus d’une décennie, le nombre d’êtres humains souffrant de la faim est de nouveau en augmentation depuis 2016. La faute, notamment, à la prolifération des conflits armés, qui entraînent des déplacements massifs de populations, a rappelé Robert Opp. « De 60 à 65 millions de personnes ont été déplacées pour cause de conflit en 2017, ce qui constitue le nombre le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale. » Les catastrophes climatiques occupent également une large part de responsabilité. C’est pourquoi la plupart des technologies abordées par Robert Opp sont conçues pour répondre aux situations de crise.

Les drones pour  cartographier les zones en crise et aider l'aide humanitaire

view

  Shutterstock

Des yeux dans le ciel

L'analyse d'image pour aider la livraison de nourriture

Humanitarian food

Pour lui, les nouvelles technologies peuvent en premier lieu permettre de mieux comprendre et analyser les crises alimentaires grâce à la collecte et au traitement d’images. Pour la collecte, les drones constituent selon lui une excellente solution. « Lorsqu’une crise humanitaire survient, il est impératif de se faire rapidement une idée de ce qui se passe sur le terrain. Pour cela, on peut employer des drones qui se chargent de collecter des images haute définition », a-t-il affirmé. En plus de pouvoir prendre des clichés de haute qualité avec de bonnes prises de vue, les drones peuvent accéder aux endroits qui demeurent inaccessibles aux humains, car trop dangereux ou trop accidentés. Cependant, traiter manuellement une large banque d’images s’avère long et fastidieux. Or, dans une situation d’urgence, chaque minute compte. C’est pourquoi le programme Ruda - AI, issu de l’incubateur du Programme Alimentaire Mondial, propose d’utiliser l’intelligence artificielle pour automatiser et accélérer l’analyse d’image, afin d’en extraire les informations clés susceptibles de permettre à l’aide humanitaire d’agir rapidement, là où le besoin s’en fait sentir. À noter que l’usage des drones n’est pas cantonné à l’imagerie : le projet Redline (qui ne fait pas partie du Programme alimentaire mondial) s’appuie ainsi sur les drones pour livrer des médicaments et de la nourriture dans les campagnes africaines. Un autre programme issu de l’incubateur, baptisé Eye in the sky, met quant à lui l’intelligence artificielle au service de l’analyse d’images par satellite, afin de surveiller à grande échelle les effets des conflits armés et des catastrophes climatiques dans certaines zones géographiques précises. 

L'IA et les chatbots au service de la solidarite internationale

humanitaire chatbot

  Shutterstock

Les chatbots contre les pénuries alimentaires

Autre usage prometteur de l’intelligence artificielle, selon Robert Opp : le déploiement de chatbots, permettant de récolter de précieuses informations sur les pénuries de nourriture directement auprès des personnes concernées. « Auparavant, nous n’avions d’autre option que d’interroger les gens en face à face, armés d’un bloc-note et d’un crayon », a raconté Robert Opp lors du Web Summit. Procéder de cette manière est naturellement long et fastidieux, sans compter les risques potentiels, dans des zones en proie à des conflits militaires ou à un désastre naturel. Par conséquent, d’importantes décisions humanitaires sont souvent prises sur la base de données incomplètes. Pour remédier à ce problème, le Programme alimentaire mondial a commencé par utiliser la communication par téléphone, via SMS et boîtes de messagerie vocale interactives. Un premier projet pilote a ainsi été mis en place au Congo et en Somalie, en 2014, avec l’aide de l’entreprise Nielsen. L’objectif : sonder les individus se trouvant en zone sinistrée pour repérer les zones les plus menacées par la pénurie alimentaire, où il faut agir en priorité. Le programme a permis de rassembler les informations pour 50% moins cher et 80% plus vite. Il a rapidement été étendu à plus de trente pays, et servi lors de crises humanitaires graves, comme l’épidémie Ebola ou la guerre civile syrienne. 

Robert opp 

Robert Opp

Google image

Fort de ce succès, le Programme Alimentaire Mondial a souhaité pousser le bouchon plus loin en ayant recours à un chatbot, afin de récolter des informations auprès d’un plus grand nombre de personnes, mais aussi d’accéder à des informations d’un type nouveau (photos, messages vocaux, informations de géolocalisation), le tout pour une somme modique. Pour beaucoup de réfugiés, posséder un smartphone avec une application de messagerie, comme Messenger ou WhatsApp, constitue le seul moyen de demeurer en communication avec leurs proches : il s’agit donc d’un besoin prioritaire. Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait croire, nombre d’entre eux possèdent un téléphone et sont à l’aise avec les nouvelles technologies. En outre, dans de nombreux pays en développement, les opérateurs proposent des offres avantageuses permettant de se servir de ces applications de messagerie en illimité pour une somme modique. Certains services comme Facebook Lite permettent même de s’en servir gratuitement. Partant de ce constat, le Programme alimentaire mondial a lancé un Food Bot, disponible sur les applications de messagerie les plus populaires, dont Facebook Messenger et Telegram, afin de poser aux sinistrés des questions simples sur la situation alimentaire locale. Les réponses sont ensuite collectées et analysées pour agir en fonction. Les individus peuvent également poser des questions au chatbot, concernant les futurs programmes alimentaires, le prix des denrées, les données météorologiques ou encore les risques d’épidémies et les mesures sanitaires à prendre pour s’en prémunir. L’objectif n’est pas de remplacer les entretiens en tête à tête, qui demeurent une source d’information de grande qualité, mais de combiner travail humain et nouvelles technologies pour être à la fois capable de creuser en profondeur et d’atteindre une large quantité de personnes.

La Blockchain pour effectuer des micro-paiements

la blockchain lutte contre la faim

block

Selon Robert Opp, après l’intelligence artificielle, une autre technologie aujourd’hui très médiatique possède un fort potentiel dans la lutte contre la faim : il s’agit de la blockchain. En plus de l’aide alimentaire, le Programme envoie également des ressources financières aux populations démunies. Cependant, ces dernières sont souvent non bancarisées, ce qui complique le processus. C’est ici qu’intervient la blockchain, qui permet de verser facilement des sommes d’argent à destination des personnes qui en ont besoin. En juin dernier, un projet pilote a été mis en place dans le camp de Zaraq, en Jordanie, en partenariat avec les start-ups Parity Technologies et Datarella. 10 000 réfugiés Syriens y bénéficient d’une assistance financière. « Grâce à la blockchain, il est possible de verser des sommes d’argent à ces populations démunies, sur une base mensuelle », a expliqué Robert Opp. « Nous devons assurer à la fois transparence et sécurité dans nos paiements, et la blockchain est idéale pour cela. » Selon Robert Opp, la blockchain peut également permettre de mieux contrôler la chaîne de valeur et de soutenir l’agriculture locale. 

Repenser l'Agriculture, UNE SOLUTION A LONG TERME ?

Agriculture

Shutterstock

Marchés virtuels et agriculture de précision

Si aider les populations sinistrées est une nécessité, résoudre le problème de la faim dans le monde implique aussi de développer les structures agricoles dans les pays les plus pauvres, et de favoriser les cycles courts entre producteurs et consommateurs. Là encore, la technologie peut donner un coup de pouce. « De nombreux problèmes sont dus à l’inefficacité du marché agroalimentaire », a expliqué Robert Opp. « En zone rurale, les agriculteurs doivent souvent faire de très longs déplacements pour se rendre sur les marchés dans l’espoir de vendre leurs produits. C’est pourquoi nous cherchons à mettre en place des marchés digitaux afin de faciliter la rencontre entre offre et demande. » En Zambie, l’application Virtual Farmer’s Market offre ainsi un marché en ligne, où producteurs et acheteurs potentiels sont mis en relation. Une fois d’accord sur les termes de la vente, les deux parties peuvent se rencontrer dans la vraie vie pour conclure l’affaire. L’application touche aujourd’hui 2 500 fermiers zambiens, qui profitent également de l’application pour faire connaissance et développer des synergies. La technologie peut également venir en aide aux agriculteurs, leur permettre d’accroître et de stabiliser leurs rendements. « En utilisant les données collectées par des capteurs à bas coût, ainsi que l’imagerie par drone et satellite, il est possible de collecter de larges quantités d’informations sur le climat, les sols et l’état des récoltes. L’intelligence artificielle peut ensuite analyser ces données pour aider les agriculteurs à comprendre quand utiliser des engrais, et ainsi améliorer leurs rendements et leurs revenus. L’agriculture intelligente, déjà largement pratiquée dans le monde développé, peut également être adaptée et déployée dans les pays en développement », selon Robert Opp. 

Rédigé par Guillaume Renouard