Le textile n'est pas un secteur de l'économie mais un matériau. S'intéresser à la disruption numérique dans le textile, c'est donc englober plusieurs secteurs et croiser plusieurs problématiques : la conception et la fabrication de nouvelles matières textiles embarquant de la technologie numérique, mais aussi la conception, la fabrication et la distribution de tous les biens, vêtements ou autres objets, faits d'une matière textile traditionnelle.

Au carrefour du commerce, de l'habillement, de la santé et de bien d'autres secteurs, le textile est en train de faire sa révolution numérique à grande échelle – on parle après tout d'un marché mondial de près de 1 200 milliards de dollars et qui, pour le seul secteur de l'habillement, touche plusieurs milliards d'individus. La disruption du textile est d'abord visible dans le secteur de l'habillement. Après plusieurs années de simple transposition en ligne du modèle de distribution, le numérique commence à déformer la chaîne de valeur du secteur, de trois manières au moins. La première est que les individus exercent de plus en plus leur pouvoir de prescription et transforment profondément le marketing et la communication autour des marques d'habillement ; la deuxième est la montée en puissance de la distribution en ligne, qui bouleverse la fonction des magasins et donne naissance à de nouvelles expériences online / offline, y compris en rapprochant la fabrication du consommateur grâce à l'impression 3D ; et la troisième est le déploiement de la puissance des individus. Elle génère une boucle retour qui permet d'intégrer l'activité de la multitude dès le stade de la conception et de la fabrication des vêtements.

Le textile bouleverse de nombreux écosystèmes

Nombre de nos grandes entreprises ont beaucoup à perdre dans cette transformation radicale d'un secteur où la France est traditionnellement bien positionnée. Au-delà de la mode et de l'habillement, le numérique sort des écrans et nous environne de plus en plus par l'intermédiaire de tous les objets de notre vie quotidienne. Hier dépourvus de toute technologie numérique, ces objets sont de plus en plus équipés de capteurs et censeurs, dotés d'une capacité de stockage de données et de calcul, et surtout connectés à des serveurs distants. Or dans beaucoup de ces objets, il y a du textile, tout ce qui peut être tissé. A mesure que le textile s'hybride avec le logiciel, les brèches par lesquelles les barbares peuvent lancer des attaques se multiplient. La lutte pour contrôler le marché de la connexion, de l'authentification et de la géolocalisation des individus par leurs vêtements ou les matières textiles qui les environnent (sièges de voiture, revêtements muraux, etc.) sera aussi féroce que le fut hier la concurrence sur le marché des systèmes d'exploitation mobiles.

Toucher le jeu, le sport, la santé...

Hybridé avec du logiciel, le textile devient le point d'entrée de nouveaux écosystèmes applicatifs dans lesquels peuvent être monétisés des services, des jeux, de la vente de biens. Enfin, à travers le textile, des disruptions se préparent aussi dans le sport, la santé, le génie civil, l'industrie ou l'agriculture. En France, Smart SensingTexinov ou Lectra se positionnent déjà sur tous ces marchés prometteurs. La Silicon Valley, très occupée à rebattre les cartes dans les secteurs la télévision, de l'automobile ou de la banque, n'a pas encore révélé le textile comme une priorité stratégique, mais c'est l'affaire de quelques années voire quelques mois. Dans tous les secteurs dont le textile numérique va accélérer la transformation, qui saura faire levier de ces nouveaux matériaux et des données qu'ils permettent de collecter auprès de la multitude ?