Le développement des usages du web semble promettre un bouleversement de la connaissance. A lire les commentaires contrastés sur le sujet, le débat ne fait que commencer.

Par Pierre Chapignac, initiateur du webzine Zones Mutantes.
Les idolâtres se prosternent devant le cerveau mondial. Les Cassandre sont au bord de la crise de nerfs. Quelques esprits libertaires dansent la carmagnole pour célébrer l’expropriation des latifundistes du savoir. La propriété intellectuelle fait la douloureuse expérience de la tectonique des plaques. Le médecin doit affronter des patients mieux documentés que lui. Les experts goûtent sans plaisir aux affres des rois nus. Mais, qu’y a-t-il derrière ce grand ramdam ? Comme pour d’autres usages, la technologie n’est que le vecteur d’une innovation sociétale majeure. Au-delà des modifications des modes d’accès à la connaissance et des logiques de pouvoirs, le changement majeur semble résider dans la socialisation de l’acte de penser. Notre "vieille" manière de pensée, fille de l’esprit scientifique issu des Lumières, a pour pivot la pensée individuelle. L’auteur, le penseur, le savant, le génie sont autant d’individus dont la pensée n’est rendue publique qu’une fois argumentée et structurée. Et malheur à celui qui laisse passer une erreur !
Un avenir radieux ?
La pratique du web prend l’exact contre-pied de cette individualisation. On met des bouts d’idées en ligne, attendant de la multitude des rebonds, des compléments, des critiques. La ligne droite tracée par le laboureur solitaire laisse place à un mouvement brownien, à une conversation universelle qui va progressivement décanter les connaissances utiles et les idées porteuses. On constate que les grandes avancées de la machinerie du web sont toutes fondées sur cette socialisation : Les réseaux sociaux bien sûr mais aussi Wikipédia, le crowdsourcing et les multiples communautés ; même la démarche statistique de Google est basée sur cette dimension collective. Cette nouvelle donne ouvre des horizons fabuleux et promet un formidable saut en matière de connaissance. Cependant, le chemin à parcourir promet d’être long.
Venez tous le faire
La lecture des commentaires postés à la suite d’articles démontre amplement que la liberté d’expression ne garantit pas un progrès de l’intelligence. La "conversation universelle" ne se substitue pas à l’impératif de la rigueur et ne remplace pas le rôle structurant des concepts. La grande question est d’arriver à combiner la formidable puissance créative de la "conversation universelle" avec la rigueur intellectuelle issue de la culture des ingénieurs. Comment faire ? La réponse de la session de co-innovation Nekoé Jam, par exemple, est apparemment très simple : "Just do it ! Venez tous le faire le 27, 28 et 29 avril !" Mais n’allez pas croire que l’expérience se limitera à ces trois jours de conversation universelle. Un long travail de synthèse des idées, d’identification de projets et de cristallisation de communautés attend les initiateurs du Jam. Cette partie immergée de l’expérience est sans doute ce qu’elle a de plus prometteur.