Back to basics. A l’occasion de la 11ème édition de l’USI (Unexpected Sources of Inspiration), chercheurs, philosophes, essayistes, économistes, technophiles, entrepreneurs, et autres politiques se sont réunis au Carrousel du Louvre pour parler des grands défis de l’humanité, de notre responsabilité individuelle et collective, de la société civile à l’Etat en passant par le système éducatif et les entreprises.

Réveiller les consciences

Jérémy rifkin, expert en prospective

Et c’est à ces différents publics que l’économiste Jérémy Rifkin s’est adressé en offrant un extrait de sa vision prospectiviste de l’impact des nouvelles technologies sur l’économie, la société et l’environnement. L’essayiste a lancé un appel à l’humanité afin qu’elle se réveille de sa torpeur et qu’elle relève les grands défis, à commencer par celui de l’énergie. Car si la technologie fait des prouesses - en témoigne l’impressionnant numéro de dressage exécuté par Marc Raibert, dresseur du robot chien SpotMini de Boston Dynamics, sur la scène d’USI - la qualité de ce que nous créons dépend avant tout de la qualité de l’attention et du soin que nous y portons et de notre capacité à laisser émerger des espaces intérieurs. Ceci pour prendre conscience de ce qu’Otto Scharmer, maître de conférence au MIT et fondateur du Presencing Institute, appelle notre “angle mort”, la réalité que nous ne voyons pas et dont nous ne sommes donc pas conscients.

Et Betsy Parayil-Pezard, coach de dirigeants en entreprises et fondatrice de “Connection Leadership”, est justement revenue sur ce déficit de conscience, sur la difficulté pour l’être humain d’être présent au monde : “D’après les études, nous ne sommes pas présents à ce que nous faisons 47 % du temps. Nous ruminons sur le passé ou nous anticipons sur le futur.” Pour l’auteure de Méditer c’est se rebeller, la méditation en pleine conscience est un entraînement de l’esprit qui permettrait d’être plus présent et de développer son intelligence émotionnelle. Et cette ancrage dans la réalité du moment est directement corrélée avec la performance en entreprise insiste-t-elle : “Des études sur le comportement humain et la réussite professionnelle ont démontré que ⅔ de la performance au travail est basée sur l’intelligence émotionnelle et seulement ⅓ porte sur les capacités d’analyse, les capacités cognitives, la technicité ou l’expertise. Pour les dirigeants, c’est ⅘ de leur réussite professionnelle qui est basée sur leurs compétences émotionnelles.” Pour convaincre les “mindfulness-sceptiques”, la voie anglaise de l’application de méditation Petit BamBou regorge d’arguments scientifiques: “De plus en plus de crédits de recherche y sont alloués et on compte près de 700 études sur le sujet. Les IRM ont mesuré qu’après 8 semaines de pratique de la méditation, on observe des épaississements des réseaux neuronaux dans certaines parties du cerveau qui sont liées à la cognition, à la régulation émotionnelle, à la mémoire, à l'apprentissage et à l'empathie.”

Aalto 

USI

Donner du sens à nos actions

Il y aurait donc des façons de mieux accéder à nos capacités décisionnelles : “Dans une journée on télécharge autant d’informations qu’une personne, il y a 100 ans, dans toute une vie. Nous n’avons ni le temps de digérer l’information, ni le temps de développer un sens critique. On ne peut réussir cette transformation collective dont a parlé Jérémy Rifkin, sans avoir éveillé sa conscience personnelle.” conclut Bestsy Parayil-Pezard. C’est peut-être pour cela, aussi, que près de 7/10 transformations digitales échouent. Et L’entreprise a évidemment un rôle à jouer dans notre société de l’hyperstress.

voyage en absurdie 

C’est ainsi que Julia de Funès, Docteur de philosophie et auteure de Socrate au Pays des process, est intervenue sur la scène de l’USI pour nous proposer un voyage philosophique dans le monde de l’entreprise, un “voyage en absurdie” comme elle aime à le dire. Elle y a dénoncé l’absurdité de l’entreprise qui nous demande d’innover et d’être agile alors même que nous vivons dans une époque tétanisée par les angoisses et les peurs. Elle rappelle que chez les grecs, la peur était très mauvaise conseillère et que “parfois on prend davantage de risques à ne pas prendre de risques qu’à en prendre.” La philosophe est revenue sur la façon dont les entreprises se saisissent du bonheur au travail, à grands renforts de CHO (Chief Happiness Officer) et autres QVT (Qualité de Vie au Travail), qu’elle qualifie d’”emplois fictifs” : “En entreprise, le bonheur n’est pas un objectif, c’est une contingence, pas une nécessité. Le process devient le sommet des priorités en entreprise, on en perd le sens, l’intelligence humaine se robotise.”

Les compétences du 21ème siècle seront celles qui mettront en avant les compétences humaines.

Alors qu’au contraire,“les compétences du 21ème siècle seront celles qui mettront en avant les compétences humaines (sens, action, pensée).” Une intervention qui fait écho aux “tangible assets" développés par Lynda Gratton, psychologue et professeure à la London Business School, selon laquelle ce ne seront bientôt plus l’argent et le profit qui définiront le contrat entre la société et les employés, mais des “tangible assets” qui rendront honneur à notre humanité, à sa nature et à ses préoccupations : comment se former et apprendre tout au long de la vie pour rester productif ? comment rester en bonne santé, physique et sociale ? Comment se transformer ? Peut-être est-ce aussi là la voie qui permettra de relever le défi colossal qui attend les entreprises : réussir à faire collaborer cinq générations dans une même entreprise. 

Repenser l’éducation et la collaboration

l'education  est un enjeu de société 

Mettre en avant les compétences humaines, c’est justement le cheval de bataille du spécialiste de l’éducation, Sir Ken Robinson, qui a ouvert la 11ème édition de l’USI. Il y a dénoncé un système éducatif contre nature, qui ne respecte pas la nature de l’intelligence humaine : variée, singulière et créative. Une standardisation et une conformité inculquée dès l’école, et qui répond à une logique utilitariste. Un système éducatif qui est une formidable machine à reproduire, mais une bien piètre éducatrice. Et l’éducation, qu’elle soit sur les bancs de l’école, de l’université, ou bien sous forme de formation continue tout au long de la vie, sera clé pour encadrer les évolutions technologiques. Car la technologie n’est rien d’autre que le miroir de celui qui la conçoit. Cela a été le débat du panel de discussion “Des IA et des Hommes : quelles perspectives pour chacun ?" Le député et scientifique Cédric Villani a alerté sur la nécessité de parvenir à garder nos chercheurs.euses en IA afin qu’ils forment les étudiants de demain dans ce domaine, et que la prophétie du Docteur Laurent Alexandre - selon laquelle nous risquons de devenir une colonie numérique - ne se réalise pas. 
C’est notamment via la création d’un Institut interdisciplinaire de l’IA qui ferait collaborer industriels et chercheurs, façon MIT, qu’il compte mener ce combat : “Il faut un rapprochement entre le monde académique et l'industrie, il faut avoir des programmes de recherches ambitieux.” Et comme le sujet de l’éthique ne doit pas être l’apanage d’un club fermé d’éthiciens, il convient, selon Joëlle Pineau, chercheuse et Directrice du Facebook AI Research Lab de Montréal, de rendre la technologie accessible et compréhensible par tous. Une position partagée par Yann LeCun, directeur scientifique de l’intelligence artificielle de Facebook : “Il a fallu 20 ans pour que les technologies informatiques soient assimilées par la société. En matière d’IA, il faut accélérer dans l’éducation, la formation continue et la recherche.”


Ainsi, conformément à ce qu’avait annoncé François Hisquin, fondateur de l’USI, en ouverture de cette 11ème édition : “Cette année, nous avons choisi moins de sujets geek, plus d’unexpected, et plus de sujets sur les enjeux sociétaux et environnementaux.” Car si la philosophie, la psychologie, la culture, la créativité et les pratiques de pleine conscience ne sont pas des finalités en soi, nul doute néanmoins qu’elles permettront de restaurer l’authenticité de l’être humain, sa liberté de penser et d’agir, et de donner un sens à ses actions. 

Rédigé par Oriane Esposito
Responsable éditoriale