Avant de savoir s'il faut étudier l'usage des outils collaboratifs par les salariés, il faut répondre à des questions sur la dimension de partage de ces plates-formes et la finalité de ces observations d'usages.

"Il faut s'interroger sur le concept du réseau avant de penser évaluation"

Entretien avec Claude-Emmanuel Triomphe, directeur Europe d’Astrees et directeur du site MétisEurope.  

L'Atelier : On parle beaucoup de généralisation des réseaux sociaux en interne, mais est-ce déjà bien assimilé ?

Claude Emmanuel Triomphe : Tout d’abord, il faut analyser le vocable que l’on utilise pour parler de ces outils car il recouvre beaucoup de choses. Ces outils en entreprise sont certes internes à la communauté du groupe. Ce sont des réseaux puisqu’ils connectent des personnes. Mais sont-ils sociaux ? Je n’ai pas cette impression. Le problème aujourd’hui, c’est que dès que des plates-formes présentent un semblant d’échanges virtuels à l’image de ceux que nous connaissons en externe, on parle de "réseaux sociaux". Mais au sein d’une entreprise, l’échange d’informations est souvent avant tout technique.

Du coup il est à votre avis un peu tôt pour tenter de les évaluer sur leur usage de ces outils ?

Absolument. Et il y a une tendance contradictoire : d’un côté, les salariés sont demandeurs d’une sorte d’évaluation. C’est à vrai dire un enjeu de reconnaissance de ce qu’ils font, et de ce qu’ils sont. Mais d’une autre manière, la façon dont se passe l’évaluation ne suscite pas l’unanimité des employés, que ce soit des reporting, des entretiens réguliers annuels ou encore des notations... Alors je dirais que cette question se pose dans un contexte où l’essentiel est avant tout de s’interroger sur le concept même de réseau social interne avant de voir comment il peut être utilisé par les manageurs.

Estimer que l’on peut mesurer l’activité des salariés via ces réseaux est donc un leurre...

En effet, je me demande ce que les entreprises veulent capter grâce à ces outils. Je remarque qu’elles ont cette prétention d’estimer devoir avoir accès au savoir des salariés, à leur savoir-faire mais aussi à leur savoir-être. Or à l’heure où la vie privée et la vie professionnelle s’interpénètrent déjà beaucoup, je ne suis pas sur que les employés aient envie de retrouver ce principe au travail. Aujourd’hui, la tendance est de s’intéresser de très près aux salariés. Ce qu’ils font, qui ils sont et quelles sont leurs relations au travail. Mais il faut poser des questions déontologiques pour éviter les risques pervers et abusifs des manageurs dans la vie de leurs salariés. Dans le terme "réseau social", il y a cette notion sociale, cette notion de partage, de solidarité entre les salariés. Or, je ne vois pas où est cette dimension sociale dans les réseaux internes.

 

 

Rédigé par Estelle Caudal