L’objet connecté, un eldorado ? Anne-Sophie Bordry et Luc Bretones professent que sans service, il n’est rien. Entretien.

Marché des objets connectés, eldorado ou mirage ? : « L’objet connecté ne vaut que s’il propose un service ! »

Les chiffres concernant le marché des objets connectés sont quelque peu délirants. Selon le cabinet IDC, ils dépasseraient à horizon 2020 les 200 milliards ; selon l’Idate, les 80 et enfin, Gartner, 30. Plus impressionnant encore est le chiffre avancé par McKinsey quant à l’impact de l’internet des objets sur l’économie mondiale : il devrait se chiffrer à plus de 6 000 milliards de dollars en 2025. Les objets connectés sont-ils le nouvel eldorado ou quelque fantasme – pléonasme - fantaisiste ? Quelques éléments de réponse avec Anne Sophie Bordry, présidente du think tank Objets connectés et intelligentes France et Luc Bretones, vice-président du G9+, dans une interview réalisée dans le cadre de L’Atelier numérique de François Sorel, diffusée sur BFMBusiness.

En 2013, G9+, en collaboration avec Renaissance numérique et le Think Tank dirigé par Anne-Sophie Bordry, a édité un livre blanc baptisé « les nouveaux eldorados de l’économie connectée ». Dans ce livre blanc, vous enjoigniez à une prise de conscience de l’enjeu et de la nécessité d’avoir un internet des objets français. Qu’est-il aujourd'hui, en 2015 ?

Luc Bretones : Il s’est passé énormément de choses. Et bien au-delà de nos espérances, si j’en juge déjà par la forte présence des start-ups françaises au dernier Consumer Electronic Show de Las Vegas. Plus récemment a eu lieu le DLD à Tel Aviv qui a été un grand succès. De manière plus locale, Simplon.co s’est installé à Marseille. On peut citer aussi l’exemple de la Cité des objets connectés, à Angers. Et il y a surtout ces startups françaises devenues emblématiques. Netatmo, avec Fred Potter, a levé 4,5 millions d’euros en 2013 ; Withings, 23 millions d’euros en mi-2013. Et bien sûr, le cas de Sigfox et ses 100 millions d’euros levés.

Nous avons tout à la maison et ils sont au rendez-vous. L’enjeu est le scale-up. Autrement dit, passer d’une belle start-up, une belle innovation qui éclabousse de son talent un périmètre national, voire multinational à une dimension continentale et mondiale. L’enjeu des objets connectés est bien de s’emparer d’un marché mondial.

Anne-Sophie Bordry, partagez-vous ce cocorico ?

Anne-Sophie Bordry : Oui. A Las Vegas, on parlait de la French Tech. J’espère que l’année prochaine, on parlera des entreprises et des marques qui se seront fait une place sur le marché mondial. Et c’est ça peut-être le scale-up qu’on attend pour l’année prochaine.

Ce que vous entendez est que plus que le grand public, ce raz-de-marée des objets connectés doit et va impacter en premier lieu les industriels ?

Anne-Sophie Bordry : Toute l’industrie traditionnelle peut bénéficier des services connectés à tous les niveaux de son entreprise et se transformer. Citons l’exemple de Terraillon, une entreprise française qui, aujourd'hui, communique et sort des objets connectés, loin de son image d’entreprise très traditionnelle. Elle a pris le tournant des objets connectés.

Terraillon s’est effectivement emparé du potentiel des objets connectés, pour faire émerger de nouveaux services. Terraillon a, par exemple, mis en place un abonnement attaché à sa balance connectée. Les objets connectés favoriseront-ils l’avènement du modèle de l’abonnement et d’une forme de leasing ?

Anne-Sophie Bordry : Oui, c’est un modèle économique qui est aujourd'hui très en pointe et très utilisé. Peut-être que demain, il y en aura d’autres. Il y a quelques années, au début des objets connectés, on a eu quelques gadgets qu’on achetait, tels que les bracelets connectés et fournis sans abonnement. Or, aujourd’hui, on ne les utilise pas vraiment, ou on les jette quand ils ne fonctionnent plus.

Avec les services connectés vient toute une notion de maintenance. Et qui dit maintenance dit abonnement, potentiellement. Que les services connectés s’orientent vers le système de l’abonnement est naturel. D’autres modèles économiques émergeront demain, peut-être avec la publicité. On pourrait imaginer le service gratuit pour l’utilisateur, notamment pour les services grand public.

Luc Bretones : C’est le service qui projette l’objet dans le quotidien des gens. Les objets peuvent finir  dans le tiroir comme tous les gadgets.

Il y a un vrai continuum entre objets, datas générés par ces objets, le service et évidemment le cloud qui permet de rendre ce service disponible à tout moment, n’importe où, sur n’importe quel terminal.

C’est là tout l’enjeu. On voit bien que les acteurs traditionnels passent d’un modèle où ils vendent à l’acte à un modèle complètement « as a service ».

On est passés de l’enfance à l’adolescence des objets connectés. Ne doit-on pas craindre un éclatement d’une bulle de l’objet connecté ? Aujourd'hui tout se connecte ! Ne va-t-on pas arriver à saturation de l’objet connecté ?

Luc Bretones : On parle quand même beaucoup trop d’objets. Le sujet, aujourd'hui, n’est plus vraiment l’objet. Aujourd'hui, pour moins de 1 euro, vous avez à peu près n’importe quel connecteur que vous pouvez assembler dans n’importe quel fab lab pour pas grand-chose, en matière d’assemblage et de coût du matériel. L’objet est important s’il incarne un service, et je répète, mais c’est la donnée générée qui est la clé des business model à venir. L’objet n’est qu’un moyen. A terme, il disparaîtra, une fois que cette crise d’adolescence de la sécurité sera passée.

Rédigé par Lila Meghraoua
Journaliste/Productrice radio