Bernard Marquet anime une entité de Recherche et Développement au sein du studio créatif France Télécom, division R&D. Il a aujourd’hui sous sa responsabilité une équipe d’une dizaine de personnes en recherche prospective...

Bernard Marquet anime une entité de Recherche et Développement au sein du studio créatif France Télécom, division R&D. Il a aujourd’hui sous sa responsabilité une équipe d’une dizaine de personnes en recherche prospective qui travaillent sur les services liés à l’univers de la maison : sur une plate-forme d’études, opérationnelle à Rennes depuis décembre 1998, qui représente l’univers de la maison communicante, des utilisateurs sont confrontés aux services du futur. Bernard Marquet livre ici sa vision des interactions possibles entre le réseau domestique et l’individu et présente quelques exemples de ces nouveaux objets communicants qui pourraient bien faire partie de notre environnement proche dans quelques années…

Atelier - Bernard Marquet, bonjour. Pouvez-vous en quelques mots nous présenter le travail de l'équipe du studio créatif de Rennes ?

Bernard Marquet – Nous constituons une équipe, au sein de la Division R&D de France Télécom, qui travaille sur la prospective, plus spécifiquement sur de ce que nous appelons la thématique de la maison sensible et audiovisuelle. Nous sommes une dizaine de collaborateurs : ingénieurs, psychologues et sociologues, qui travaillons sur les interactions possibles entre les individus et les nouveaux services rendus possible par le développement de certaines technologies. L’équipe du studio créatif travaille dans une sorte d’appartement-laboratoire, dans lequel elle imagine des illustrations de services et met en scène des scénarios d'usages.

Atelier – Existe-t-il aujourd’hui des offres commercialisées d’habitats communicants ?

Bernard Marquet – Certains promoteurs vendent des maisons connectées. Kaufmann and Broad a travaillé en lien avec France Télécom dans le passé sur de tels concepts. La clientèle existe pour des concepts globaux, mêlant une offre large de services (télecom, domotique, audiovisuel) mais sur un segment très haut de gamme. Cela dit, il existe aussi de nombreuses offres, sur des services plus spécifiques liés à la gestion du confort ou de la sécurité pour un public plus large à des prix plus abordables.En revanche, elles ne sont pas aujourd’hui packagées sous le terme « maison communicante ». Compte tenu du développement des réseaux ADSL, du haut débit et de la connectivité permanente la maison communicante est de fait déjà une réalité En somme, nous faisons déjà de la maison communicante sans le savoir. Nous préparons quant à nous ce que sera la future maison en proposant une vison prospective sous le terme maison sensible et audiovisuelle

Atelier – Selon vous, quels sont les facteurs du développement des services pour la maison et les objets communicants ?

Bernard Marquet – Internet, et le haut débit surtout, ce qui semble assez logique. Ensuite, l'évolution de certains appareils et leur adoption massive par les consommateurs. Je pense notamment au domaine de l’image. Nous produisons de plus en plus d’images nous-mêmes, sans intervention de professionnels : photographies, films numériques…

Par ailleurs, il y a le souci de sécurité. Les besoins en termes de surveillance de l’habitat, des membres de sa famille, etc. vont croissant. Il ne faut cependant pas penser que la sécurité est le maître mot de la maison connectée. Le divertissement et le besoin de confort tiennent également une place de choix dans l’émergence des réseaux domestiques et des objets communicants.

Atelier – Quelle sera la place du téléphone portable dans cette maison du futur ?

Bernard Marquet – Il est permis d’imaginer que le téléphone, fixe ou portable, devienne la télécommande universelle de la maison, grâce à laquelle il sera possible d’agir sur des objets et des services disséminés dans toute la maison. Cependant, je pense que le téléphone ne sera pas le seul outil de commande de la maison. Au studio créatif, nous travaillons beaucoup sur ce que nous appelons les objets déclencheurs.

Atelier –Pouvez-vous nous donner une illustration de ce genre d’objets ?

Bernard Marquet – C’est simple, vous partez d'un objet traditionnel et vous " l'hybridez " avec une nouvelle fonction de communication. A titre d'exemple, nous travaillons actuellement sur des objets de décoration. Prenons le « jardin ou la bougie zen » par exemple. Il s’agit d’une bougie en apparence très classique, qui est en fait associé à une pléiade de services. Imaginons que je rentre chez moi après une dure journée de travail. Je m’assois dans le salon de ma maison, et j’allume ma « bougie zen ». Automatiquement, toute la pièce est plongée dans une ambiance de détente, permise par le déclenchement d’une musique adaptée, un affaiblissement de la lumière électrique, la fermeture des volets, etc.

Dans ce cadre là, nous ne sommes plus dans l'univers de la technologie informatique classique. Cependant cette objet classique est doté d'un capteur qui active une fonction de communication. J'accède via cet objet et la passerelle domestique à un portail spécifique sur Internet pour commander certaines actions de ma maison. C’est l’objet lui-même qui, à ma demande, enclenche des services et des ambiances qui évolueront au fil du temps, garantissant ainsi un renouvellement de la promesse de services. Nous sommes dans une logique de couplage Objet/service et une logique de simplification des modes d'accès aux services.

Atelier – Un autre exemple d’objet connecté, pour le plaisir d’imaginer la maison de demain ?

Bernard Marquet – Oui : en ce moment, l'équipe du studio créatif travaille beaucoup sur le jouet. Nous avons mis au point par exemple un prototype d’ours en peluche doté d’une fonction de raconteur d’histoires. Le jouet est équipé de capteurs d’humidité, de température, de lumière et d’un GPS. Il choisit l’histoire qu’il va raconter à l’enfant en fonction des informations que lui livrent ses capteurs sur le moment de la journée, le temps qu’il fait.

Le GPS est là pour lui permettre de s’auto-localiser et de délivrer à l’enfant des informations sur le lieu où il se trouve. Lors d’une traversée de Paris en voiture, par exemple, l’ourson pourra donner à son jeune propriétaire un petit historique des monuments qu’il croise, à mesure que la voiture avance, et se transformer ainsi en raconteur d'histoire/guide touristique.

Atelier – Ces objets et les technologies qui leur sont liées sont attirants. Mais ne peuvent-ils pas devenir également repoussants ? Les gens ont-ils réellement envie, selon vous, de vivre dans un monde du tout-communicant ?

Bernard Marquet – C’est un point essentiel que la protection de l’individu. Pour que la maison communicante remporte l’adhésion des consommateurs, il faut impérativement qu’elle gagne leur confiance. Le réseau domestique doit être sécurisé, de manière à ne pas mettre en danger l’intimité et les données personnelles de chacun. Bien des travaux sont menés pour répondre à cette problématique.

De notre côté, nous explorons, dans le cadre de projet européen avec d'autres équipes de R&D au sein de France Télécom et avec des laboratoires d'industriels des possibilités d’adaptation des services et des réactions des objets à l’humeur de l’utilisateur, de manière à ce que la maison ne prenne pas le pas sur lui, en lui adressant des informations sans discontinuer. Cela s'inscrit dans le cadre de travaux sur « l’ambiant intelligence ».

Pour expliquer plus avant cette idée de maîtrise par l'utilisateur, et tenter une sorte d'analogie nous réfléchissons à la mise au point d’objets et plus largement d’une maison qui fonctionnent un peu comme le "répondeur téléphonique" que chacun connaît et utilise depuis de nombreuses années maintenant. Mon répondeur, je peux l’écouter quand je le souhaite.Je peux le personnaliser, créer des boites spécifiques. Je peux aussi le laisser clignoter et ne pas écouter mes messages avant de l’avoir décidé. En somme, je suis en mesure de préserver la distance entre moi et le réseau auquel je suis connecté…

Propos recueillis par Anaïs Grassat et Jean de Chambure