La fin des objets connectés a-t-elle sonné ? rafi Haladjian prédit une nouvelle ère d’objets invisibles et pervasifs.

Avant que le papa des objets connectés, rafi Haladjian n’annonce, en juin dernier, le rachat de Sen.se par Eridanis pour placer Mother sur un marché IoT B2B, Mathilde Cristiani l’avait rencontré au Web2Day, pour L’Atelier numérique sur BFMBusiness.

En visionnaire de l’objet connecté, pour en être l’un des chantres depuis 13 ans, rafi Haladjian considère que l’objet connecté que nous connaissons est en passe de muter. A force de se multiplier, l’objet connecté devrait nécessairement devenir invisible, intuitif, audacieux et toujours en progrès.

Entretien.

Vous interveniez au Web2Day sur la fin de l’Internet des objets, à un moment où on n’en a jamais autant parlé. La TIC Valley de Toulouse a été rebaptisée « IOT Valley ». Et pourtant, selon vous, ce serait la fin des objets connectés ?

rafi Haladjian: Je crois qu’à parler d’objets connectés, à se focaliser sur la notion de faire des objets nouveaux selon de nouvelles idées, on est en train de se tromper. Nous sommes aujourd'hui dans une phase intermédiaire. Nous sommes dans une phase transitoire, qui va de l’époque où nous avions encore qu’un petit nombre d’appareils, à savoir un ordinateur, peut-être un smartphone, un appareil photo numérique etc, à un monde, qui est celui de l’Internet des objets, dans lequel, par commodité, nous allons avoir 50, 100 objets connectés. Et la manière dont les gens vont pouvoir vivre avec 50 ou 100 objets dans leur vie n’est pas 50 fois la façon de vivre avec un seul objet.

Je m’explique : jusqu’à présent, nous avions des objets qui requéraient notre attention, devant lesquels on pouvait s’assoir, qu’on pouvait prendre en main, qu’on pouvait démarrer, dont on pouvait charger les batteries, dont on pouvait comprendre le langage ou apprendre le langage. Or, si l’Internet des objets est la prochaine révolution, nous allons avoir des dizaines et des dizaines d’objets dans notre vie. On ne pourra pas passer son temps à apprendre à quoi sert chacun de ces objets, à charger leur batterie, à comprendre leur logique. La seule évolution, la seule modernité, donc, dans ces nouveaux objets réside dans la disparition complète de toute la technologie. Et cette technologie devient tellement présente, qu’elle devient magique et qu’elle disparaît.

La fin des objets connectés, c'est donc surtout la fin des objets connectés visibles et sur lesquels on a une action ?

Absolument. Je pense qu’à l’arrivée, ce ne sont pas des objets connectés. Il existera bien sûr, fatalement des appareils, de la technologie et des capteurs. Mais, et c’est important, il s’agira plus de connecter des expériences ou de connecter la vie des gens que de connecter des objets.

Ca n’a l’air de rien comme ça. Ca sonne comme un petit débat rhétorique entre les objets et la vie. Mais, en tant qu’inventeur de ces dits objets, je peux dire qu’il y a une véritable différence dans le design, dans la conception, dans le type d’objet et dans le type d’algorithme qu’il s’agit de mettre en œuvre. Le cahier des charges entre un projet qui tend à fabriquer un objet et celui à connecter des expériences n'est pas du tout le même. Quand on veut connecter une expérience, on va partir du principe que l’utilisateur ne va rien changer à ses habitudes. On ne va pas partir d’un pré-réquis d’apprentissage. Les gens vivront leur vie de manière la plus naturelle possible, manger des cornflakes, promener le chien, ouvrir la porte,... Toutes ces choses qui ne nécessitent aucun apprentissage. Et il nous faudra comprendre ce qu’ils font, et ce, de manière très fine. Il faudra non seulement comprendre une fois, mais le réapprendre en permanence et s’ajuster. L’objet ne devra pas être visible, fondu à l’intérieur de choses familières, usuelles pour l’utilisateur. Tout ça est très différent de l’image qu’on a aujourd'hui de l’objet connecté, qui est le nouveau gadget qu’on achète sur Kickstarter, à LED rouge ou verte, à surface sensible et qui envoie des notifications sur un iPhone.

Mais pour parvenir à des objets connectés embarqués et qu’on oublierait, n’est-on pas obligés de passer par cette étape de sensibilisation et donc, de multiplication de ce type d’objet auprès des gens ?

Peut-être, mais il faut rester conscient qu’il s’agit là d’une phase intermédiaire. Lorsque vous faites un business plan sur cinq ans, vous n’envisagez pas ce que vous faites comme quelque chose de définitif. Il est bien de savoir dans quelle tendance on se trouve dans le long terme. Avec Olivier Mével, nous faisons des objets connectés depuis 13 ans. Tout ce qui se passe aujourd'hui, on le faisait déjà, il y a 13 ans. Maintenant, on fait ce qui va se passer dans 13 ans. Voilà les sujets qui, nous, nous intéressent. C'est-à-dire, faire des objets qui disparaissent et banaliser réellement la technologie.

J’imagine que cette disparition implique aussi toute une gestion de la vie privée, de la gestion des données ? Est-on mûrs par rapport à ça ?

Je pense que la gestion des données est un sujet dont on parle beaucoup et qu’on ne traite jamais.

Aujourd’hui, avec Sen.se, nous avons pris une résolution assez drastique. D’une part, les données ne sont accessibles qu’à l’utilisateur lui-même. Elles ne sont ni partagées, ni revendues et elles n’ont pas besoin de l’être. Notre business model est dans la vente de hardware. Nous n’avons pas besoin de revendre vos données à quelqu'un d’autre. Après tout, lorsque vous achetez un appareil photo Canon, Canon ne déclare pas vous vendre l’appareil et réclamer la copropriété de vos photos.

D’autre part, on surestime – je pense – énormément la valeur des données. Ce fantasme qu’on a sur le fait que les gens seraient prêts à payer des millions pour savoir si je me brosse les dents ou pas est, je crois, très surestimé. Ça ne vaut même probablement rien. Et c’est beaucoup plus choquant de savoir qu’en fait, mes données privées ne valent rien plutôt que de savoir que quelqu'un veut les voler.

Enfin, les objets que nous vendons sont anonymes. En gros, quand vous connectez votre Mother et posez vos capteurs, vous pouvez créer votre compte sous le nom de Tarzan et commencer à mesurer. On saura peut-être qu’il y a un Tarzan qui se brosse les dents deux fois par jour, mais on ne saura pas que c'est vous.

Mais des acteurs, comme Facebook ou Apple, ne permettent pas à l’utilisateur d’être anonyme ?

Je parle de ce que nous faisons chez Sen.se.

Aujourd’hui, les gens ont l’impression de découvrir qu’on peut capter des données sur eux avec des objets connectés. Si vous prenez l’affaire Tapie, OM/Valenciennes où on a attrapé le pauvre Jacques Mellick, en plein mensonge, à un portail d’autoroute, c'était en 1993. C'était une société d’autoroute qui a pu dire qu’il n’était pas passé à la bonne heure à un péage d’autoroute. Les sociétés d’autoroute, la grande distribution, les télécoms etc. ont déjà plein de données sur nous. Sauf que jusqu’à présent, elles étaient invisibles.

Aujourd’hui, on a des objets connectés qui apparaissent, qui comptent votre nombre de pas, et soudain on s’en émeut, parce qu’on voit nous-mêmes ce qui est mesuré. En fait, ce que les objets connectés capturent aujourd'hui, est dérisoire par rapport à tout ce qu’on sait de nous.

Mais ce n'est pas tant de savoir si vous vous brossez les dents ou le nombre de pas que vous faites, c'est l’agrégation de toutes ces sources de données, qui donnent un portrait de la personne assez complet, qui a une valeur, et qui peut être ressenti comme une intrusion à la vie privée ?

Encore une fois, on surestime la valeur des données. Je ne dis pas qu’il n'y a pas des données très sensibles. Le problème avec le débat sur les données est qu’on ne l’aborde jamais dans le détail et de manière concrète.

Si des marques ou des annonceurs ont envie de savoir qui je suis pour me faire une publicité ciblée, est-ce que c'est mal ? Par défaut, vous avez du spam. Aujourd'hui, lorsque je regarde M6, on me vend du RnB, du shampoing pour les cheveux et des voitures, or, je ne sais pas conduire, je n’ai pas de cheveux et je déteste le RnB. Si M6 pouvait savoir que je déteste le RnB, je gagnerais peut-être du silence.

Dire qu’une certaine vie privée doit être protégée, je ne suis pas sûr que ce soit pertinent à tous les coups. Il faut qu’il y ait ce débat.

Si on veut vraiment se poser la question de savoir quels sont les problèmes liés à la vie privée, il faut qu’on les mette à plat et qu’on se pose réellement le problème. Pour le moment, ces questions sont posées à l’emporte-pièce, en disant que Google va vendre les données à des annonceurs. »

Que manquerait-il pour qu’on bascule dans un Internet des objets ubiquitaire et pervasif ?

Du temps, de la pédagogie.

Mais c'est comme tout le reste. On ne peut, de toute façon, pas aller plus vite pour que les choses se banalisent. C'est peut-être le troisième grand changement technologique auquel j’assiste, entre celui d’Internet, la téléphonie mobile et celle-ci. Au début, ça coûte cher, ou ça ne marche pas du tout. Mais il faut bien commencer.

Et, au bout d’un certain temps, tout le monde trouve l’évolution indiscutablement utile et nécessaire. Aujourd'hui, le débat sur l’Internet des objets est le même que le débat sur l’Internet en 1994. Il faut donner du temps au temps. Mais pour autant, continuons à concevoir, à fabriquer et à inventer et à essayer de survivre, en trouvant les business models.

 

 

Crédits photo : Luc Legay. Sous licence CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons

Edité par Lila Meghraoua