L’innovatrice

Regard d'expert

Odile Roujol

Experte BeautyTech

J'ai toujours choisi une entreprise qui avait une mission qui a du sens pour moi. Chez L'Oréal, l’objectif était d’aider les clients à avoir une apparence qui leur plaise, pour avoir confiance en eux et donner la meilleure image d'eux-mêmes.                    
« J'ai toujours choisi une entreprise qui avait une mission qui a du sens pour moi. Chez L'Oréal, le groupe Chanel ou Saint Laurent chez qui j’ai travaillé, l’objectif était d’aider les clients à avoir une apparence qui leur plaise, pour avoir confiance en eux et donner la meilleure image d'eux-mêmes. » Odile Roujol a passé plus de vingt ans dans les cosmétiques avant d’être l’experte BeautyTech de la Silicon Valley que l'on connait. Son dernier emploi dans le secteur ? « Présidente de Lancôme à l’international. J'ai eu la chance d'être nommée assez jeune et de me dire à 41 ans : j'ai fait le tour. » Elle change alors d’industrie et devient directrice de la communication puis directrice de la stratégie et des données chez Orange. « À l’époque, je ne connaissais pas grand chose à la Tech, j’avais juste un Blackberry et une appétence pour ce qu’il se passait en ligne. » Grâce à ce nouveau poste, Odile Roujol se rend tous les six mois en Silicon Valley voir « Facebook, Google, DataSift et bien d’autres ». Elle y découvre aussi une culture qui la séduit : « par rapport à New York où j’ai vécu deux ans, il y a une grande simplicité des gens. À chaque fois que je mettais en avant la réussite d’un interlocuteur, il me répondait “j'ai eu beaucoup de chance, la bonne équipe au bon moment” et avait une saine inquiétude qui lui permettait de continuer à avancer ». Alors, dès que le plus jeune de ses deux enfants quitte à son tour le giron familial pour ses études, le couple s’installe à San Francisco. « On n’est pas parti la fleur au fusil, mon mari avait un visa business en tant qu'associé chez AT Kearney », explique Odile Roujol.
Retail

Les nouvelles technologies offrent un relooking au secteur de la...

  • 27 Nov
    2017
  • 10 min

En arrivant, elle se présente aux VC, « qui sont un peu les rois de la Vallée parce que c'est eux qui investissent dans les start-up. En voyant mon profil, mon expérience et ma culture internationale, ils m'ont fait rencontrer des fondateurs de start-up de leur portfolio, et de fil en aiguille, j'ai fini par en conseiller certains, voire par être membre de leur conseil d’administration. » Au début, la plupart de ces start-up n’avaient rien à voir avec la beauté. « Mais j’avais aussi dans le même temps, de nombreux messages sur Linkedin, de jeunes entrepreneures en particulier qui se lançaient dans la BeautyTech et qui demandaient à me rencontrer. » Le réseau local d’Odile Roujol s’étoffe vite. « Au fur et à mesure, je me suis aperçue que je commençais à connaître trente, quarante, cent personnes dans le secteur, et que les VC et autres investisseurs m'appelaient aussi à ce sujet, me demandaient conseils. » La réflexion d’une de ses amies déclenche une prise de conscience. « Tu connais beaucoup de gens, tu donnes beaucoup de ton temps pour du mentorat mais de manière individuelle, pourquoi tu n’animes pas une communauté ? » Odile Roujol se dit « pourquoi pas ? » et organise en septembre 2017 la première réunion BeautyTech... dans son salon. « Je pensais qu’on serait trente au maximum, on était soixante-dix. » Le succès est au rendez-vous, c’est le début de la création d’une communauté internationale autour de la BeautyTech qui se forme sous l’impulsion de l’ancienne CEO de Lancôme.

Le projet

10

chapitres

BeautyTech dans le monde

Tous les trois ou quatre mois, une réunion BeautyTech a lieu à San Francisco. « On a désormais toujours un endroit prêté par un VC, des modérateurs qui sont aussi des investisseurs et qui sont très contents d'être là et de faire partie de la conversation. » Le panel se compose aussi généralement de jeunes pousses early stage et d’entrepreneurs en série ou qui ont levé beaucoup d’argent (70 à 130 millions de dollars). Dans le domaine de la beauté, les femmes sont mieux représentées. « J’essaye de choisir aussi des femmes parce que je trouve que les entrepreneures n’ont pas assez la parole, même si ça commence à changer avec des femmes à la tête d’entreprises leaders dans leur secteur d’activité comme pour StitchFix ou the RealReal. » Dans le public de ces meetup, il y a « 70% à 80% de femmes, mais aussi des personnes davantage intéressées par l’aspect Tech que par le côté beauté ».

La beautyTech cible les millennials

Shutterstock

Aujourd’hui, dix chapitres ont été créés dans le monde. Aux États-Unis, il y a San Francisco, New York et Los Angeles. En Amérique Latine, Rio de Janeiro et Sao Paulo : « le Brésil doit exprimer sa voix et en particulier sur la mode durable, sur toute la partie impact sur l'environnement, ils hébergent la majeure partie de la forêt amazonienne qui est le poumon du monde donc ils y sont sensibles. » En Europe, Londres et Paris « avec deux fondateurs d’entreprise, Ilan Koskas de FlexyBeauty (NDLR : logiciel pour gérer et développer l'activité des professionnels de la beauté ou coiffure) et Isabelle Rabier de la start-up Jolimoi (des produits et conseils beauté personnalisés) qui animent la communauté. La prochaine réunion aura lieu en octobre. » Et en Asie, Tokyo et Séoul ont déjà leurs meet-up BeautyTech ; « on ouvre bientôt Shanghai qui pour moi a beaucoup de valeur parce que la génération de Chinois qui font aujourd’hui les chiffres de L’Oréal ou d’Hermès évoluent très vite. Si pour l’instant ils achètent encore des marques de luxe ou de beauté internationales, ils pourraient très bien demain s’intéresser à des produits locaux sous réserve que la traçabilité des ingrédients, la rigueur du processus soient transparentes, et d’autant plus si la start-up a une raison d’être qui leur parle. »

L’impact

Le fait de se dire j'ai la capacité de partager des choses, de m'exprimer et d'aider d'autres personnes à progresser, est très important dans la Silicon Valley. 

Odile Roujol

Au-delà des connaissances et des connexions, les meetup BeautyTech diffusent « l’esprit de la Silicon Valley. Une atmosphère de partage, la volonté de mettre en avant d'autres personnes pour élargir leur compréhension et leur réseau. C’est quelque chose de formidable dans la baie de San Francisco, on ne se connait pas forcément mais c’est assez facile de rencontrer des personnes, même concurrentes. » Cette culture de partage d’expérience participe à la notion de give back comme disent les Américains, c’est à dire de rendre, de redonner. « Le fait de se dire j'ai la capacité de partager des choses, de m'exprimer et d'aider d'autres personnes à progresser, est très importante dans la Silicon Valley. » Odile Roujol demande ainsi aux panélistes à l’international de ne pas faire de monologue pour avoir une véritable conversation, un échange de qualité.


Plus d'investissement beautyTech

Quant au secteur de la BeautyTech, il est encore naissant. « Les VC investissent peu en général dans les biens de grande consommation ou dans le D2C, la vente directe au consommateur. Dans la vallée, la plupart d’entre eux se concentrent sur le B2B, le SaaS (logiciel en tant que service), l'intelligence artificielle... mais s’intéressent moins aux produits de consommation. C'est en train de changer. »  Et pour cause, les investissements commencent à se faire plus nombreux et les montants plus conséquents. L’Oréal a par exemple racheté IT Cosmetics pour 1,2 milliards de dollars ou plus récemment Modiface, et Unilever a investi dans des start-up comme Gallinée ou Beauty Bakery. « Les boutiques VC ont donc commencé à s’intéresser à ce marché. Ensuite il y a eu l’impact du mouvement MeToo (NDLR : qui a notamment mis en lumière la discrimination contre les femmes), plusieurs jeunes femmes ont alors été nommées associés et beaucoup ont notamment hérité de la partie D2C et de la Beauté. »

La vision

« L’expérience est clé, en particulier pour les Millennials. Je pense notamment au Live Stream et à ce qu’il s’est passé avec la plateforme de jeux vidéos Twitch et les compétitions en direct. Dans le même registre, plutôt qu’un tutoriel Youtube, imaginez que vous puissiez réserver les services d’une artiste maquilleuse à distance, un dimanche matin avec 10 autres personnes, que vous puissiez vous voir sur l’écran en train d’appliquer le maquillage et à la fin avoir la liste des produits utilisés et pouvoir les acheter. La même chose pourrait être envisageable avec une communauté de 500 000 personnes et une superstar du maquillage comme Huda Kattan à Dubaï. Il n’y aurait peut-être que quatre visages sur l’écran mais l’idée c’est surtout d’être connectés en même temps. » Reste à savoir « si ce type d’innovation fonctionnera sur les grandes plateformes ou arrivera par des start-up comme GlamCam que je conseille à San Francisco ».

Pour Odile Roujol, le principe « d’interaction avec une communauté d’intérêt » fait partie du futur. « La 5G va permettre aux appareils d’avoir des capacités décuplées par rapport à aujourd’hui. Demain, la réalité augmentée, la vision par ordinateur, l’intelligence artificielle… seront mieux servies par la 5G, on verra alors arriver une nouvelle vague de services et de business models, qui pour réussir devront être portés par un fondateur qui a un but défini, qui est obsédé par la connaissance de ses clients — pour leur proposer une personnalisation en fonction de leur profil par exemple — et par la qualité de ses produits évidemment. » Ce qui est sûr c’est que le secteur évolue rapidement. Et que les grandes entreprises s’adaptent vite. « Il est probable que se crée à l'intérieur de leurs divisions une culture de la donnée. Pour l'instant les grandes entreprises ont surtout racheté des marques avec des produits et une cible, là ce serait une division qui ne serait pas forcément profitable à trois ans mais qui permettra de devenir très efficace sur cette compréhension profonde des données des clients et ainsi, de favoriser le changement de la culture de ces entreprises trop souvent perçues comme des mammouths de la old economy. »

Et demain ?

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Celle qui conseille les start-up a aussi un projet personnel d’accompagnement plus global et dans la durée de ces jeunes pousses. « Chaque fois que je vois des start-up, je me dis que je peux beaucoup les aider en une conversation, leur faire gagner 6 mois à 2 ans, avec mes 20 ans d'expérience. Avec un but, une vision, les CEO peuvent être guidés, grandir en tant que fondateur et scaler beaucoup plus rapidement. Je pense qu’il y a de la place pour un studio de création, avec peu de start-up, sélectionnées minutieusement en fonction des fondateurs et des projets. Il faudra leur prodiguer un accompagnement en stratégie business, croissance, acquisition clients (parce que c'est là où ils perdent beaucoup d'argent s'ils le font mal), les aider sur la partie algorithmique — et là on peut gagner beaucoup de temps s'il y a un outil commun — et puis enfin avoir les paillasses pour tester les formules. J'ai en tête de créer un jour ou l'autre cette partie Venture studio de création, c’est venu spontanément, ce n'était pas le but en soi quand j'ai créé les meetup Beauty Tech. » Affaire à suivre donc.

Rédigé par Sophia Qadiri
Responsable éditoriale et journaliste