7500

sans-abris

à San Francisco


San Francisco, 8h45. Les vélos, trottinettes, skateboards et bus se disputent la minuscule voie réservée qu’ils partagent dans la rue principale : Market Street. De part et d’autre de la route, des entreprises technologiques - Uber, Twitter, Square ou encore Microsoft - et sur les trottoirs : beaucoup de personnes sans-abris. L’un crie, l’autre court sur les voies du tramway, le troisième vagabonde l’oeil hagard. La drogue fait des ravages auprès de cette population. Les autres habitants de la ville des start-up se frayent un chemin dans cette jungle urbaine en ignorant au maximum la misère qui les entoure. « Les gens marchent près des sans domicile fixe (SDF) et les évitent, changent de trottoirs pour ne pas les voir. Ils agissent comme s’ils n’existaient même pas. Imaginez que tout le monde passe devant vous sans vous voir, sans même échanger un regard, en mettant un point d’honneur à détourner les yeux… », se désole Victoria Westbrook, directrice des programmes et opérations à Code Tenderloin, une association qui dispense des formations aux SDF pour trouver un travail. Plusieurs initiatives s’attachent à aider les près de 7500 sans domicile fixe de la capitale de la Silicon Valley.

Le manque de logements abordables fait que beaucoup de personnes peuvent se retrouver sans-toit s’ils n’ont pas d’entourage qui peut les soutenir.

Car être l’une des villes les plus riches des États-Unis et du monde n’empêche pas d’être l’une des municipalités qui compte le plus de sans-abris. Ce serait même une des explications. Les entreprises de la Tech, sont parfois accusées d’avoir contribué à amplifier cette pauvreté extrême. Elles se voient reprocher la hausse des écarts de salaire et de richesse. L’augmentation - parfois déraisonnable - des loyers qui découle de cette hausse du niveau de vie précipite parfois les personnes à situation précaire dans les rues de San Francisco. « Le manque de logements abordables fait que beaucoup de personnes peuvent se retrouver sans toit s’ils n’ont pas d’entourage qui peut les soutenir. Il suffit que le loyer augmente trop ou qu’ils perdent leur emploi », explique la directrice de Code Tenderloin. Heureusement, la technologie peut aussi faciliter le retour à une vie plus stable. Les associations l’ont bien compris. Que ce soit pour s’adresser aux bonnes personnes, trouver un abri, des proches, recevoir des dons ou encore trouver un travail, la technologie est mise à profit pour aider à la réinsertion des plus démunis.

Qui sont les sans-abris de San Francisco ?

31%

de la population

EST COMPOSÉE DE SANS-ABRIS À SAN FRANCISCO

Il y a plusieurs semaines, le journal local San Francisco Chronicle (dont les bureaux se trouvent dans l’un des quartiers qui compte le plus de sans-abris - à SoMa) a publié une enquête sur les SDF de la ville. 31% de la population san-franciscaine est composée de sans-abris (contre 23% en moyenne nationale). La plupart sont célibataires, il y a peu de familles sans-abris : 9% contre 29% en moyenne. Par rapport à 2004, le nombre de SDF a baissé, mais le nombre de SDF chronique lui, croît. Ce qui signifie que beaucoup sont à la rue depuis de nombreuses années, 55% y sont depuis au moins une décennie. Beaucoup sont dépendants à la drogue ou à l’alcool : 41% l’affirment. D’après les chiffres de l’Agence de santé publique de San Francisco il y aurait 22 500 personnes qui s’injectent ces substances par intraveineuse et 64% d’entre eux vivent dans des quartiers à très forte concentration de sans domicile fixe. Enfin, pour parachever ce portrait-robot : le sans-abri san-franciscain est probablement issu d’une minorité, l’ethnicité de l’homme de la rue n’étant pas représentative de celle de la population locale.

Source : San Francisco Chronicle

La ville dépense de plus en plus pour remédier à ce fléau qui touche ses concitoyens. 300 millions de dollars sont alloués cette année à la réinsertion des sans-abris. En amont, l’absence d’État-providence et donc de filet de sécurité est une des raisons qui explique le nombre élevé de SDF, 40% des Américains n’ont pas 400 dollars d’économie pour faire face à un imprévu.

« Près de 70% des sans-abris de la ville ont d’abord vécu et travaillé à San Francisco avant de se retrouver à la rue après avoir perdu leur emploi et leur toit », rappelle Kevin F. Adler, Fondateur et CEO de l’association Miracle Messages. Les cinq principales causes qui mènent à la condition de sans-abris sont en effet la perte d’emploi, l’addiction à la drogue ou à l’alcool, une dispute avec le logeur (ami ou famille), l’expulsion d’un logement ou une séparation avec un conjoint / partenaire.

Quelle que soit la cause, tous ont besoin d’aide pour sortir de la misère. Et pour cela tout part en général d’une prise de conscience - que la technologie peut accélérer.

Quand la technologie favorise la prise de conscience

Une tente dans le Financial District

Kevin F. Adler a fondé Miracle Messages en se demandant à quoi ressemblait la vie des SDF et ce qui changerait s’ils avaient accès à certains outils digitaux : « mon oncle Mark était schizophrène et a eu des périodes pendant lesquels il était à la rue, je me suis toujours demandé quelle était sa vie quand il n’était pas présent à Noël… et un jour j’ai proposé à des sans-abris volontaires de porter une caméra GoPro pour enregistrer et partager leur quotidien. J’ai été choqué par ce que j’ai vu et ressenti, par exemple des parents éloignaient leurs enfants de la personne sans-abri, comme s’ils avaient peur qu’elle puisse leur faire du mal. »  

La même envie de compréhension, de partage et d’empathie a animé la start-up LavaMae pour son projet artistique. La jeune pousse, dont la raison d’être est de mettre à disposition des SDF des douches mobiles, a installé mi-septembre d’autres équipements qui ont attiré les passants. Un casque, une tablette et de la réalité augmentée ont ouvert les yeux des San Franciscains sur le sort des sans-abris et leur ont permis de visualiser la vie des personnes à la rue devant lesquels ils passent souvent sans un regard.

Après la prise de conscience, vient le temps de l’action. La technologie est alors encore un outil efficace tant pour soutenir les sans-abris que pour leur donner les moyens de s’aider eux-mêmes.

Soutenir les sans-abris dans l’urgence

Pour soutenir les sans-abris, les dons sont un premier pas. Or, les applications et autres cartes de crédit bancaires ont souvent complètement remplacé l’argent sonnant et trébuchant dans les poches. Rares sont ceux qui ont de la monnaie à distribuer. C’est en partant de ce constat que la jeune pousse Samaritan a lancé son application à Seattle. Le principe est simple : tous les sans-abris volontaires sont gardiens d’un beacon, une sorte de balise de géolocalisation qui notifie les utilisateurs de l'application, puis grâce au bluetooth, à chaque fois qu’un utilisateur se trouve à proximité d’un porteur de beacon, il reçoit une alerte et un accès à quelques informations que la personne sans domicile souhaite partager. Le passant peut alors de transférer de l’argent qui ne sera utilisable que pour acheter des biens de consommation dans des enseignes partenaires. La jeune pousse envisage de proposer ses services à New York et Austin, ils pourraient aussi bénéficier à la Californie - l’État américain au plus grand nombre de sans-abris.

Une autre manière pour les passants de secourir les sans-abris consiste à alerter sur l’application Concrn de la présence d’une personne en état de crise (de folie ou liée à la toxicomanie) dans le quartier de Tenderloin à San Francisco. La start-up prévient alors un tiers formé pour dialoguer avec les personnes en détresse qui pourra la réorienter vers le service ou l’hébergement adéquat.

Dans ces situations les sans-abris sont passifs. Mais la technologie peut les pousser à prendre leur destin en mains en s’adressant aux structures compétentes. Des initiatives comme One Degree ou Bridge facilitent également la mise en contact avec les services sociaux. C’est l’objectif de ShelterTech et en particulier du programme AskDarcel. Pour les aider à trouver un hébergement ou un autre type de service pour SDF via sms ou par la voix, le bot Casey est en préparation et devrait être lancé d’ici à la fin de l’année. Enfin ShelterConnect a vocation à offrir du wifi gratuit dans les centres d’hébergements.

Sur Market Street,  un SDF dans l’indifférence

SQ

Des programmes technologiques pour trouver un emploi

Regard d'expert

Victoria Westbrook

Directrice des programmes 

et opérations

Code Tenderloin

Mon parcours me façonne mais ne me définit pas

Ce sont dans ces hébergements que les sans-abris devraient trouver le programme qui leur correspond pour les aider à se réinsérer. C’est en tout cas là que Victoria Westbrook, a entendu parler de Code Tenderloin, dont elle est aujourd’hui la directrice des programmes et opérations. « En sortant de prison, une femme du foyer m’a recommandé le programme de Code Tenderloin en me disant que cela m’aiderait à avoir un meilleur emploi et non pas un travail alimentaire. J’étais encore à moitié incarcérée dans le centre – il fallait avoir une raison liée à la réinsertion pour en sortir – c’est ce qui m’a poussé à rejoindre le programme au départ : je voulais passer plus de temps en dehors de cet endroit. » Victoria Westbrook apprend alors à « refaire son CV sur une page au lieu de quatre, à avoir davantage confiance en [elle] et s’entraîne à passer des entretiens ». La formation lui fait réaliser qu’il n’y a pas d’autres limites que celles qu’elle se met : « mon parcours me façonne mais ne me définit pas ».

Shutterstock

Shutterstock

C’est cette philosophie qu’elle enseigne désormais aux participants aux cours. Deux programmes les aide à trouver un travail : « le programme de préparation à l’emploi (JRP - Job Readiness Program) s’étale sur 20 heures par semaine pendant 4 semaines et le programme Code Ramp (de développement web) dure 72 heures espacées sur 6 semaines ». Pour la directrice, « de nos jours tout le monde devrait avoir quelques notions d’informatique de code, peu importe ce que vous ferez ». C’est la raison pour laquelle « tous les travaux en classe sont fait à l’ordinateur, pour familiariser les étudiants à la technologie ». De belles histoires découlent de ces cours. Victoria Westbrook se souvient par exemple de Mark, qui avait à peine 18 ans quand elle l’a rencontré et qui voulait devenir développeur logiciel. « Il a participé aux deux programmes. Il n’avait jamais codé avant mais il a adoré cela. Il a continué après Code Tenderloin, a participé à un hackathon, remporté le premier et commence chez Facebook bientôt, à moins de 21 ans. » Quand à la femme qui a recommandé le programme à Victoria Westbrook, elle travaille désormais chez Microsoft. « On suggère de chercher un emploi dans l’industrie de la tech parce qu’il y a beaucoup d’argent mais tout le monde n’est pas intéressé. Au final, on encourage les gens à faire ce qu’ils veulent et on les aide à trouver un emploi aussi en contactant directement les entreprises partenaires. »

De trouver un emploi à trouver un logement il n’y a qu’un pas

Les participants aux programmes de Code Tenderloin sont sans domicile fixe mais ne dorment pas forcément dans la rue. « On en a eu quelques-uns mais en général les personnes qui dorment dans des tentes ont trop de soucis pour pouvoir se concentrer sur un emploi. Si vous ne pouvez pas prendre une douche tous les jours et que vous devez vous déplacer avec l’ensemble de vos affaires constamment, aucun employeur ne travaillera avec vous. Ceux qui sont dans des refuges ou occupent un canapé chez un proche sont ceux qui réussissent le mieux parce qu’ils ont le minimum de sécurité nécessaire pour sortir de la misère. » Le cercle vertueux est alors enclenché avec l’emploi, « dès que votre premier salaire tombe vous pouvez trouver un logement : des programmes vous aident à payer le premier et dernier mois de loyer mais à condition d’avoir un salaire ».

Pour ces personnes dans la précarité, mettre un toit sur leur tête est le prélude à une stabilité retrouvée. Or, pour louer un appartement, une chambre, recevoir des soins : le sans-abri doit pouvoir disposer de ses papiers d’identité. S’il a vécu dans la rue, les probabilités de les avoir perdu, de se les être fait voler ou de les avoir abîmé sont fortes. C’est la raison pour laquelle la ville d’Austin, lauréate d’une bourse du Mayor’s Challenge program, a lancé, il y a quelques mois, un pilote avec la technologie Blockchain pour conserver ces documents précieux des SDF de manière sécurisée et confidentielle, tout en offrant aux fournisseurs de services un moyen d’accéder à ces informations. L’objectif est ainsi de créer un historique pour mieux secourir les sans-abris, et savoir par exemple à quel type de traitement il a déjà eu accès et quel a été l’effet sur son état de santé.

Retrouver un proche pour retrouver confiance en soi

Regard d'expert

Kevin F. Adler

Founder & CEO of Miracle Messages

Les personnes à la rue ne savent pas forcément utiliser internet, n’ont pas toujours un smartphone, ne connaissent pas par coeur tous les numéros de téléphone… et de l’autre côté les proches se heurtent à l’administration et à la bureaucratie.
Le point commun des sans-abris, quelle que soit leur histoire, est l’isolement, l’absence ou le manque de soutien. Kevin F. Adler a souvent entendu des sans-abris dire « Je n’ai pas réalisée que j’étais à la rue en perdant ma maison, je m’en suis rendu compte quand j’ai perdu contact avec ma famille et mes amis ». Or le lien social est essentiel à une réinsertion réussie et peut aussi déclencher cette envie de s’en sortir. « Un jour je suis sortie marcher sur Market Street et j’ai juste demandé à chaque personne à la rue si elle avait de la famille et voulait reprendre contact. C’est comme ça que j’ai rencontré Jeffrey, qui n’avait pas vu sa famille en 22 ans. On a enregistré une vidéo où il s’adressait à sa nièce et son neveu, et on l’a posté sur un groupe Facebook de sa ville d’origine. En une heure la vidéo a été partagée des milliers de fois, a été reprise par des médias locaux et a reçu des commentaires de personnes qui souhaitaient apporter leur aide au sans-abri, certains l’avaient connu. La soeur de Jeffrey a été taguée dans les 20 minutes et le lendemain on l’avait au bout du fil pour organiser les retrouvailles. » C’est comme cela qu’est né Miracle Messages et que son fondateur a décidé de s’y consacrer à plein temps.


Une main tendue, de la volonté, une vidéo et des réseaux sociaux suffisent à mettre le pied à l’étrier des sans-abris. Bien sûr, retrouver sa famille ne résout pas tous les problèmes, « mais nous essayons de profiter de ce momentum d’espoir et de possibilité. D’abord pour mettre en contact les sans-abris avec les services sociaux à même de les aider. Et pour donner des conseils à la famille : quelles sont les questions à poser, les conversations à avoir quand tout le monde est heureux et enthousiaste plutôt que deux mois plus tard quand l’ancien sans-abri n’a toujours pas de travail à la surprise de la famille. Nous ne fournissons pas les services mais nous essayons d’orienter et de guider les sans-abris et leurs proches retrouvés », explique Kevin F. Adler.

Le lien social favorise

la réinsertion

Deux raisons en particulier expliquent que les personnes sans domicile fixe ne tentent pas d’elles-même de joindre leur famille. « La première est liée aux sentiments de honte, de peur, d’embarras, d’isolement. Quand quelqu’un change d’avis après avoir voulu reprendre contact avec sa famille c’est en général parce qu’il ne veut pas être vu dans cette situation de vulnérabilité par ses proches, il ne veut pas être perçu, regardé comme un SDF. » En moyenne, les personnes aidées par Miracle Messages n’ont pas eu de contact avec leur famille depuis 20 ans. L’autre barrière est technique : « les personnes à la rue ne savent pas forcément utiliser internet, n’ont pas toujours un smartphone, ne connaissent pas par coeur tous les numéros de téléphone… et de l’autre côté les proches se heurtent à l’administration et à la bureaucratie. Les foyers et refuges ne dévoilent pas les noms des personnes qu’ils hébergent ». Pour les SDF, outrepasser ces obstacles implique aussi de reprendre confiance en soi et de se détacher du regard de la société et de « cette impression de ne servir à rien et d’être un fardeau ». Aujourd’hui, 80% des clients de Miracle Messages ont des retombées positives en terme de santé « mentale, physique et de lien social » et 80% des proches de SDF contactés sont enthousiastes à l’idée des retrouvailles. L’association a mis en place plusieurs procédés : une hotline avec le numéro de téléphone 1800-miss-you, le hashtag #MiracleMessages, les comptes Facebook et Twitter, des bases de données pour les familles et les sans-abris et une application à venir bientôt.

La technologie ne fait pas tout mais peut être utilisée pour donner le coup de pouce nécessaire au processus de réintégration sociale… à condition que tout le monde ait les compétences informatiques et accès à ces outils.

Rédigé par Sophia Qadiri
Responsable éditoriale et journaliste