L'agriculture devient high-tech mais aussi urbaine. Face à une population mondiale en forte croissance et à des enjeux environnementaux considérables, les grandes métropoles vont s'ouvrir à l'agriculture avec un mélange de potagers communautaires et d'unités de production high-tech.

Agriculture urbaine : les AgTech à l'assaut des villes

Anne Hidalgo, Maire de Paris, veut verdir la capitale ! Son objectif : 100 hectares de toits, murs et façade à végétaliser d'ici à 2020. Outre l'amélioration du cadre de vie urbain, cette dynamique végétale présente de nombreux avantages sur le plan de la rétention des eaux pluviales, de la régulation de la température ambiante et bien évidemment de l'amélioration de la qualité de l'air. Au-delà de ces aspects bienfaisants, le tiers de ces surfaces devra être consacré à la production de fruits et légumes. De nouveaux potagers urbains et même des vignes et des vergers vont apparaitre à Paris, notamment sur les toits plats de nombreux immeubles.

La mairie envisage d’aller jusqu’à contraindre les promoteurs de constructions neuves à végétaliser les toits-terrasses de plus de 100 mètres carré. Une aubaine pour les associations… et pour quelques startups positionnées sur le marché naissant des AgTech, un mouvement qui connait un vif essor outre-Atlantique, comme le souligne Nathalie Doré, CEO de l’antenne nord-américaine de L’Atelier BNP Paribas, dans une récente tribune publié par Challenge.

La ville de Paris ouvre 47 espaces aux agriculteurs urbains

Illustration de cette volonté, l'appel à projet "Les Parisculteurs" lancé par la Maire de Paris en mai dernier et qui vient de se clore voici quelques jours. 47 espaces de la ville ainsi que ceux d'une vingtaine de partenaires ont été proposés aux initiatives des agriculteurs urbains. On trouve dans la liste quelques lieux prestigieux de la capitale, dont le toit de l'Opéra Bastille, un toit-terrasse de la Compagnie de Phalsbourg, place Vendôme, les toits de l'hippodrome de Vincennes, les réservoirs de Grenelle, Belleville et Charonne et même... un parking en deuxième sous-sol dans le XVIIIe arrondissement. Tout est théoriquement possible : potagers, vergers et champignonnières. Les jardiniers urbains devront dans certains cas céder une partie de leur production aux locataires du lieu.

Julien Girardon, fondateur de la startup marseillaise Abricotoit a présenté sa candidature pour végétaliser les toits de l'école Dunois dans le 13e arrondissement, ainsi que le très convoité toit terrasse de l'Opéra Bastille : "Les deux grosses contraintes de ce type de projets, ce sont le vent et la quantité de substrat qu'il est possible de monter sur le toit. Certains privilégient la culture hydroponique, mais pour ma part je reste attaché à la terre car je pense qu'elle apporte énormément à ce type de culture."

Le site de maintenance et de remisage des trains du réseau du Grand Paris à Champigny sur Marne représentera deux hectares de toitures à végétaliser.

Du fait des contraintes structurelles des bâtiments, impossible de disposer des tonnes de terre. Il faut se contenter de 30 à 40 cm d'épaisseur de terre maximum, ce qui implique de mettre en place des dispositifs d'arrosage adaptés, mais aussi de sélectionner les cultures adaptées à ces contraintes. Des visites des lieux ont été organisées par l'équipe de la Mairie afin que ces futurs "paysans urbains" prennent la mesure du défi que représentent certains de ces "terrains" qui n'ont rien à voir avec une surface agricole classique. 130 candidatures ont été reçues et sont en cours d'analyse par les services de la Mairie.

Parmi les startups les plus actives dans ce domaine du potager urbain figure la parisienne Topager. C'est elle qui a installé le potager de la brasserie Frame de l'hôtel Pullman Tour Eiffel. Ses cuisines sont approvisionnées en plantes aromatiques, salades et fleurs comestibles cultivées directement sur le toit de l'hôtel. La célèbre école de gastronomie Ferrandi a aussi fait appel à la startup pour son jardin de fleurs comestibles et plantes aromatiques rares. A une toute autre échelle, Topager travaille sur un projet de valorisation de la toiture végétale du site de maintenance et de remisage des trains du réseau du Grand Paris à Champigny sur Marne. Ce sont deux hectares de toitures qui vont être végétalisés notamment dans le but de stimuler la biodiversité du milieu.

Les hôtels et restaurants français ont commencé à se doter de potager pour cultiver les salades, fleurs comestibles et plantes aromatiques rares utilisées par les chefs.

De plus, Topager a remporté 2 projets dans le cadre de l'initiative "Réinventer Paris". Le premier, le Stream Building, est un immeuble modulaire dont la structure sera construite en bois. Il se situera face au futur palais de Justice de Paris, dans le quartier Clichy/Batignolles. Ce "bâtiment ressource" comme l'ont dénommé ses concepteurs portera un potager sur son toit ainsi que du houblon en façade, ce qui permettra à ses futurs occupants de déguster une bière produite localement. Une production agricole sera gérée par une coopérative.

L'agriculture urbaine change de dimension

Si à Paris, Berlin, Los Angeles, Detroit ou Londres, ces potagers urbains seront de plus en plus nombreux dans les années à venir, une autre forme d'agriculture, plus intensive et productiviste, devrait, elle-aussi, cohabiter avec les immeubles d'habitation ou de bureaux : ce sont les serres usines hydroponique. En région parisienne, une tour maraîchère doit ainsi être bâtie à Romainville. Les architectes de ce bâtiment de 3800 m2, sorte de grande serre verticale, l'ont conçu comme un environnement bioclimatique contrôlé. Le but est d'appliquer les principes de l'économie circulaire avec une production agricole industrialisée et destinée en priorité aux riverains avec des produits frais en circuit ultra-court. Ce sera une première dans une ville française mais ce genre d'initiatives se multiplie en Amérique du nord. Les Fermes Lufa ont montré la voie au Canada. Cette entreprise installe ses serres industrielles sur le toit de locaux commerciaux et d’entrepôts. Sa première usine agricole, construite à Ahuntic, un quartier de Montréal, produit chaque année 70 tonnes de légumes sur une surface de près de 3 000 m2 de serre. Sa seconde installation offre une surface de 4 000 m2 et produit 120 tonnes de légumes pour la région de Laval.

Lula Farms est le premier à avoir installé avec succès des serres-usines sur le toit d’entrepôts. Une autre forme d’agriculture urbaine.

Une telle productivité sur une surface au sol aussi faible intéresse fortement les investisseurs à l'image de ce projet de tour agricole étudié pour San Diego. Celle-ci devait produire à elle seule 10% de la consommation de légumes de la ville qui compte plus de 30.000 habitants. La construction de la tour "Live Share Grow" n'a toujours pas été lancée mais, sur le modèle des Fermes Lufa, l'américain Gotham Green exploite déjà plusieurs serres urbaines sur les toits d'entrepôts et centres commerciaux à Brooklyn et dans le Queens. L'américain vient tout juste d'achever la plus grande serre urbaine jamais construite. Celle-ci occupe le toit de la nouvelle usine de savons écologiques "Method" à Pullman, dans la banlieue de Chicago. La serre offre un espace de culture de 23 000 m2 et devra produire 10 millions de têtes de salades, soit 500 tonnes de légumes par an qui seront destinés à la ville. Chicago, très en pointe dans toutes les formes d'agriculture urbaine accueille aussi une ferme hydroponique verticale de 1 500 m2 de FarmedHere. Celle-ci a été construite dans un entrepôt inoccupé en banlieue. Bien que cette ferme hydroponique pratique elle-aussi la culture hors-sol, cette installation a reçu le label américain agriculture biologique, notamment en couplant son système d'alimentation en eau fermé à un élevage de poisson qui produit les nutriments nécessaires aux plantes. Selon les responsables de FarmedHere, l'installation a été conçue pour répondre au marché local et génèrerait 200 emplois locaux.

Potagers urbains et usines agricoles vont devoir cohabiter dans le futur

Les gastronomes vont sans doute regretter l'essor de cette culture industrielle hors-sol pratiquée dans ces fermes hydroponiques, une culture pratiquée sur un substrat artificiel peu propice à la richesse des saveurs. Néanmoins, ces infrastructures présentent l'avantage de pouvoir livrer de grosses quantités de nourriture à la population, ce que les potagers urbains ne seront jamais en mesure de faire. "Les volumes de production des potagers urbains resteront limités" reconnait Antoine Lagneau, Coordinateur de l'Observatoire de l'Agriculture urbaine et de la biodiversité de Natureparif : "Même en utilisant tous les toits de Paris, vous ne pourrez pas nourrir toute la population parisienne, mais il faut souligner que ces jardins ont bien d'autres fonctions que la production seule. Ils ont notamment une fonction sociale pour créer du lien dans les quartiers, une fonction pédagogique auprès des citadins." En outre, ces jardins potagers ou horticoles ont une vraie fonction environnementale dans la ville. "La Mairie de Paris met notamment en avant la gestion des eaux pluviales, car ces surfaces végétalisées participent à réguler les apports d'eau en ville. Il y a aussi un impact économique : on espère notamment qu'il parviendra à créer de l'emploi, même s'il est encore difficile d'évaluer ces impacts indirects."

La tour maraichère de Romainville sera la première du genre en région parisienne.

Si la Mairie de Paris et Natureparif militent plutôt pour une agriculture "low-tech" en plein air, plus propice à la biodiversité, ces usines hydroponiques présentent de nombreux intérêts sur le plan économique, avec un gisement d'emploi intéressant pour les villes. Elles ont aussi des atouts quant à l'impact environnemental de l'agriculture et limitent l'empreinte CO2 et l'émission de polluants engendrés par le transport de la nourriture jusqu'au cœur des villes. Mais outre la saveur discutable de leur production, ces usines n'ont aucun impact positif sur la biodiversité et au niveau socialisation des quartiers. "Ces solutions hyperproductives se basent sur l'hydroponie, ce qui permet de travailler sur la verticalité. Il s'agit d'accumuler des plantes en hauteur pour faire grimper les rendements" explique Julien Girardon. "En contre partie, ce type de culture demande une grande technicité et ces espaces n'ont plus rien de ceux que l'on souhaite mettre en place pour créer du lien social en ville. Seules des équipes spécialisées peuvent faire fonctionner ce type de production et on ne peut pas les confier à la communauté de quartier par exemple."

Face à cette lame de fond productiviste, l'INRA et AgroParisTech travaillent notamment avec la Ferme biologique du Bec Hellouin sur des méthodes de permaculture qui privilégient les interactions entre végétaux pour faire croitre les rendements de l'agriculture biologique, sans recours à la chimie. Ces méthodes auront toutefois bien du mal à contrer l'essor de ces serres-usines qui seules pourront produire les énormes quantités de nourriture qui seront drainées par les métropoles du futur.

Rédigé par Alain Clapaud
Journaliste indépendant, spécialisé dans les nouvelles technologies