En créant un nouveau poste diplomatique dédié au numérique, le Danemark prend acte de l’importance croissante des grandes entreprises du Net dans la sphère politique. Et adapte sa diplomatie à l'ère digitale.

Un ambassadeur pour les relations avec les géants de la Tech

Le 26 janvier dernier, le quotidien danois Politiken a rapporté la création, par le ministre des Affaires étrangères, Anders Samuelsen, d’un poste d’ambassadeur digital pour le Danemark, réaffirmant ainsi résolument la volonté du pays d’intégrer les problématiques digitales dans sa vie politique. Si le nom du futur ambassadeur n’a pour l’heure pas été annoncé, son rôle sera notamment de négocier avec les géants de la toile américains, en particulier les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Microsoft).

Le ministre a justifié sa décision en affirmant que ces entreprises sont aujourd’hui devenues en quelque sorte de véritables nations, qui ont une grande influence, comparable à celle des autres pays. Le Danemark est, avec cette mesure, le premier pays au monde à se doter d’un ambassadeur numérique. Il inaugure ainsi une nouvelle ère dans les rapports entre états et multinationale : de strictement économiques, les rapports entre ces deux types d’acteurs deviennent également diplomatiques.

L’implication de la Silicon Valley dans la politique américaine

Avec son 1,8 milliard d’utilisateurs, Facebook est souvent présentée, sur le ton humoristique, comme la plus grande nation du monde. Pourtant, la plaisanterie n’en est pas vraiment une. Le suivi de l’actualité américaine suffit à démontrer que l’entreprise de Mark Zuckerberg est aujourd’hui un acteur politique avec lequel il faut compter. Et elle n’est pas la seule.

Ces derniers jours, la Silicon Valley a ainsi très nettement pris position contre le décret signé par Donald Trump, interdisant l’entrée des ressortissants de sept pays musulmans (Irak, Libye, Soudan Somalie, Iran, Yémen et Syrie) sur le territoire américain. Facebook, mais aussi Microsoft, Google, Uber, Lyft, Airbnb et Amazon ont tous ouvertement critiqué le décret, tout en prenant des mesures concrètes dans le sens de leur engagement (Airbnb a promis de loger gratuitement les réfugiés, Google a donné quatre millions de dollars à des associations soutenant les migrants…).
Mais l’aventure politique des géants de la nouvelle économie ne se cantonne pas à la conjoncture. Dans son ouvrage « Le Mythe de la Singularité », le chercheur en informatique Jean-Gabriel Ganascia explique ainsi comment ces entreprises assurent aujourd’hui un nombre croissant de prérogatives qui étaient autrefois l’apanage des états. « L’État souverain moderne, qui était censé assumer un certain nombre de fonctions, se trouve désormais doublé par les grands acteurs industriels des hautes technologies qui prétendent assumer ces mêmes fonctions à sa place, mieux que lui et à moindre coût. » écrit-il.

Selon lui, c’est par exemple le cas de la sécurité intérieure. Grâce à leurs immenses bases de données d’image, Google et Facebook peuvent ainsi aujourd’hui faire de la reconnaissance faciale bien plus efficacement que n’importe quel service de renseignement étatique. Or, celle-ci est une composante essentielle dans la lutte contre la criminalité, puisqu’elle permet l’identification des suspects. « Le logiciel de reconnaissance facial de Google obtient aujourd’hui un taux de reconnaissance de 99,63%. » affirme-t-il. « Pour arriver à ce résultat, il s’est entraîné sur 200 millions d’images. Aucun état n’a accès à une telle base de données, et même s’il les avait, il n’aurait pas le droit de les utiliser. » Ces entreprises deviennent de fait des alliés de choix pour les états souhaitant garantir la sécurité de leurs citoyens. Rappelons que les États-Unis demandent depuis décembre aux visiteurs étrangers de communiquer leurs comptes sur les réseaux sociaux...

L’ubiquité des grands noms du Net

Les autres domaines régaliens sont également concernés. « Aux États-Unis, certains tribunaux décident de placer ou non un suspect en détention provisoire en fonction de la probabilité qu’il récidive, probabilité calculée à l’aide des masses de données (Big Data). » Les entreprises spécialisées dans le traitement de ces données ont donc également leur rôle à jouer dans le secteur judiciaire. La sphère éducative est elle aussi concernée. Ainsi, en France, l’éducation nationale a signé un accord avec Microsoft. En vertu de celui-ci, l’entreprise est chargée d’« accompagner la formation des enseignants pour les préparer à l’animation de cours spécifiques sur l’apprentissage du code. » Les logiciels de Microsoft seront également utilisés dans les écoles. Citons encore la sphère financière, où Blockchain et Bitcoin viennent remettre en cause la compétence exclusive des états à battre monnaie, ou encore la recherche, avec les travaux de la société Calico (fondée par Google) qui analyse le génome pour comprendre les causes du vieillissement.

Justice, finances, sécurité… autant de secteurs où les géants de l’internet s’imposent comme des acteurs majeurs, avec qui les états peuvent choisir de collaborer, ou au contraire d’entrer en conflit, mais qu’ils ne peuvent en aucun cas ignorer. La décision du Danemark se lit comme une prise en compte de cette réalité. On peut toutefois y voir deux intentions différentes. La première lecture est politique : le Danemark souhaite désormais considérer ces entreprises comme des acteurs politiques à part entière, au même titre que les autres états souverains. Il faut donc négocier avec eux, sur un mode diplomatique, pour parvenir à des accords correspondant aux intérêts de chacun. Intégrer, en somme, les acteurs numériques dans les relations internationales telles que nous les connaissons aujourd’hui. La seconde lecture est davantage tournée vers la révolution que représente l’Internet. En nommant un ambassadeur numérique, le Danemark prend acte de la digitalisation croissante du monde, et de la dématérialisation des rapports qui l'accompagne.

… Ou faire des états des acteurs digitaux comme les autres ?

Aujourd’hui, le modèle ‘classique’ des états dirigeant chacun des territoires donnés est en train, sinon de se fissurer, du moins d’évoluer. On voit ainsi, avec l’essor du numérique, s’établir des communautés transnationales, s’affranchissant des états, des frontières et de toute territorialité tangible. C’est le cas de la communauté Facebook, par exemple. En créant Paypal, Peter Thiel souhaitait lui aussi créer une communauté économique transnationale.

Ainsi, le Danemark prend acte de cette digitalisation croissante du monde, et souhaite convertir sa diplomatie à ce nouvel état de fait. L’important n’est plus uniquement de dialoguer avec des entités politiques correspondant à un territoire donné, mais de prendre en considération tous les acteurs susceptibles de peser à l’ère numérique. La digitalisation des rapports prévaut sur leur tangibilité. Il est donc probable, selon cette hypothèse, que le Danemark n’ait, à terme, plus un ministre des affaires étrangères et un ambassadeur digital, mais tout simplement un ministre des affaires étrangères et digitales.

 

Rédigé par Guillaume Renouard