Si on ne peut encore parler de Silicon Valley européenne, elle aurait les ingrédients pour le devenir, en étant capable d'attirer des talents de tous pays. Mais la capitale doit encore se structurer.

Entretien avec Gabriel Matuschka, qui travaille pour Partech, et qui est spécialiste de l'écosystème berlinois.

L'Atelier : On dit de plus en plus de Berlin qu'il s'agit d'une scène en ébullition en matière d'innovation. Partagez-vous ce constat ?

Gabriel Matuschka : En fait, je crois que plus qu'une scène déjà en ébullition, Berlin est une scène prometteuse. Qui a la capacité de créer un écosystème composé de personnes aptes à monter des entreprises brillantes. Il y a des raisons structurelles à ça : on dit souvent que l'innovation vient quand dans un même endroit se retrouvent des individus issus du monde entier. C'est ce qu'il s'était passé aux Etats-Unis, où un très grand nombre de startup étaient fondées par des personnes n'étant pas nées dans le pays. Nous sommes encore loin d'une Silicon Valley allemande. Mais Berlin a cette capacité : la ville est bon marché, elle est agréable à vivre, elle est vibrante, et surtout elle est connectée à l'art. Tous les milieux s'y rencontrent facilement, et partagent.

Mais aujourd'hui, ce dont on se rend compte c'est que, si on regarde sur les deux dernières années, un investisseur européen n'aura souvent pas investi dans beaucoup de startup. Parce qu'il n'en aura pas trouvé beaucoup qu'il estimera suffisamment prometteuses à accompagner. Il faudra encore une dizaine d'années avant de voir quelque chose de fort non pas émerger mais se structurer.

A quoi ressemble du coup le parcours d'un entrepreneur en Allemagne, côté financement ?

Au tout début, il y a beaucoup de Business Angels, avec des tickets à 10 000 euros environ. Si vous êtes une entreprise avec un projet correct, il n'est pas difficile de lever ces premières sommes. Les difficultés commencent quand l'entreprise a besoin de plus de ressources. En effet, l'Allemagne est beaucoup moins riche en fonds d'investissement traditionnels. En plus des investisseurs ou incubateurs/financeurs nationaux comme Holtzbrink Ventures, il y a des sociétés internationales comme EarlyBird, ou Wellington Partners. Voilà pour le circuit dit normal. Après, il y a, c'est vrai, l'écosystème du copycat, avec Rocket Internet. Eux tentent de lever entre 2 et 5 millions d'euros au bout de 6 mois, et ils y arrivent ! Parce qu'ils ont la réputation d'être extrêmement rapides, et suivent un projet qui a déjà fait ses preuves. On peut prendre l'exemple de Payleven, un clone de Square, qui a reçu des fonds américains d'investisseurs comme NEA.

On peut être critique quant à cette stratégie. Mais leur vitesse de frappe est unique. HelloFresh, par exemple, lancé en janvier, est déjà présent dans plus de cinq pays (UK, France, Pays-Bas, Allemagne, Autriche). Mais ce fonctionnement est complètement détaché de l'écosystème normal.

Comment font du coup les startup qui font partie de cet "écosystème normal", pour continuer à se développer ?

Eh bien, les équipes de qualité vont souvent chercher des fonds en dehors d'Allemagne (au Royaume-Uni, aux Etats-Unis). Ces investisseurs étant de plus en plus intéressés par un marché qui reste moins compétitif que le leur, et qui voit apparaître de belles startup.

Et les investisseurs allemands, est-ce qu'ils privilégient les entreprises nationales ou est-ce qu'ils regardent un peu partout ce qu'il se passe ?

Ils ne se focalisent pas sur les entreprises allemandes, c'est certain. Le problème que rencontre un investisseur qui souhaite mettre une somme importante d'argent, est de trouver les sociétés qui seront capables de s'internationaliser rapidement. D'où qu'elles soient. C'est pour cela qu'il faut, en tant qu'entrepreneur, ne pas se focaliser sur une problématique uniquement locale, mais penser global, ou local mais répondant à une problématique pan-européenne. Sur ce point, je dirais que Berlin doit encore faire des efforts.

Rédigé par Mathilde Cristiani
Head of Media