John krafcik, ceo de waymo,  sur la scène du  web summit 2017

web summit

« Les voitures autonomes sont bel et bien là. » a lancé avec enthousiasme John Krafcik, CEO de Waymo, filiale de Google consacrée aux véhicules sans chauffeur, sur la scène centrale du Web Summit, le 7 novembre dernier. Depuis avril 2017, les véhicules de Waymo sont déployés à Phoenix, en Arizona, où ils offrent un moyen de locomotion gratuit aux habitants dans le cadre d’un projet pilote. Lors du Web Summit, Krafcik a annoncé que pour la première fois, ses véhicules allaient désormais rouler sans personne derrière le volant. Le CEO de Waymo a également assuré qu’un service de mobilité à la demande, sur le modèle d’Uber, serait lancé à grande échelle dans quelques mois. Dans cette optique, Waymo s’est alliée avec Lyft, grand rival d’Uber sur le sol américain, en mai dernier.

Uber, de son côté, est en négociations avec Cruise Automation, une start-up spécialisée dans la conduite autonome, basée à San Francisco et propriété de General Motors. L’entreprise fondée par Travis Kalanick est également sur le point de recevoir un investissement massif de la part de Softbank, groupe japonais célèbre pour ses multiples investissements dans la robotique. Tout comme Waymo, Uber cherche à mettre en place un écosystème d’autopartage reposant sur des véhicules autonomes et électriques, à l’heure où le Sénat américain s’apprête à adopter un nouveau cadre législatif pour le déploiement des voitures sans chauffeur.

De nombreux spécialistes de cette technologie considèrent en effet que son usage le plus efficace consisterait à mettre en place un écosystème de véhicules autonomes, électriques et partagés, venant intégralement remplacer la voiture telle que nous la connaissons aujourd’hui. Déployées de la sorte, les voitures autonomes permettraient de réduire drastiquement le nombre de véhicules sur les routes, les risques d’accidents, les embouteillages, la pollution, ou encore le nombre de places de parking nécessaire.

Si cette idée ne peut s’appliquer partout, elle est en revanche très adaptée à des environnements clos, comme les campus universitaires, les sites d’entreprise ou encore les centres-ville. Le bus autonome Olli est ainsi testé à Washington depuis juin 2016, et pourrait bientôt être déployé à Disney World, en Floride. L’université du Michigan s’est également dotée d’un système de transports similaire. Les véhicules autonomes peuvent aussi permettre aux personnes âgées de se mouvoir plus facilement. Un service de ce type, baptisé Voyage, a ainsi été mis en place dans une communauté pour personnes âgées, à San Jose, près de San Francisco. Au Japon, un service de bus autonome prend en charge les personnes âgées en zone rurale.

un écosystème de véhicules autonomes partagés

Voiture autonome

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Un écosystème automatisé grâce aux contrats intelligents

Se pose néanmoins la question de savoir qui, à l’avenir, se chargera d’organiser et de contrôler ces flottes de véhicules autonomes. Seront-elles gérées par l’état, sur le modèle des transports en commun ? Par une entreprise privée ayant fait ses armes dans l’autopartage, comme Lyft ou Uber ? Ou encore par un géant des nouvelles technologies, comme Google ? Ces deux dernières options ont néanmoins pour inconvénient de faire intervenir une tierce partie (l’entreprise prestataire de service). En échange d’assurer le bon fonctionnement et la sécurité du système, celle-ci prélève une commission, ré-haussant le prix payé par les utilisateurs finaux. Or, pour s’imposer auprès de ces derniers, un écosystème de véhicules autonomes, électriques et partagés doit avoir pour objectif de coûter moins cher que la possession d’un véhicule.

La blockchain pour securiser les smart contracts

Block

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C’est pourquoi certains proposent de passer par une technologie de pointe, qui permet précisément de se passer d’une tierce partie : la blockchain. Comme l’expliquent Donald et Alex Tapscott dans leur livre Blockchain Revolution, la blockchain est une base de données publique, cryptée, distribuée et sécurisée. Elle est ainsi stockée sur les postes de l’ensemble des membres du réseau plutôt que sur un serveur central. La sécurité est assurée par certains participants, les « mineurs », qui se chargent de valider chaque transaction en résolvant des problèmes cryptographiques complexes. Quel rapport entre la blockchain et les voitures autonomes ? Si la blockchain est principalement connue pour servir de socle au Bitcoin, cette monnaie virtuelle qui bat actuellement tous les records de spéculation, peut, en tant que base de données, héberger n’importe quel type d’application. Ainsi, la blockchain permet notamment la création de contrats intelligents, des protocoles informatiques conçus pour déclencher une action une fois certaines conditions remplies.

Grâce à ces contrats, un écosystème de taxis autonomes, électriques et partagés pourrait fonctionner tout seul, sans qu’une tierce partie n’ait besoin de le contrôler.

Il demeurerait bien sûr une ou plusieurs entreprises (privée ou publique) propriétaires du réseau de véhicules, mais comme elles n’auraient aucune activité de contrôle à effectuer, les frais seraient moindres pour l’utilisateur. On pourrait aussi très bien imaginer, comme l’a à plusieurs reprises suggéré Elon Musk, que les individus possédant un véhicule autonome « louent » celui-ci à d’autres utilisateurs lorsqu’ils ne s’en servent pas, formant un écosystème de pair à pair. Véhicules autonomes et passagers seraient liés par un contrat intelligent encodé dans la blockchain. Lorsque l’individu monterait dans le véhicule, le contrat serait instantanément déclenché. Une fois le passager amené à bon port, l’argent serait automatiquement transféré au véhicule par le contrat intelligent.

La blockchain au service de la mobilite

Blockchain mobility

Catalant

Vers une mobilité décentralisée

Regard d'expert

Chris Ballinger

Directeur des services mobilité au Toyota Research Institute

« L’un des principaux défis, sur le marché de la mobilité, réside dans sa centralisation [...]. Cela risque, à terme, de mener à des situations de monopole, et donc à une hausse des prix. La mise en place d’applications décentralisées sur la blockchain permettrait d’ouvrir le marché à un plus grand nombre d’acteurs. »

Souhaitant montrer la faisabilité d’un tel système, le Toyota Research Institute, groupe de recherche du constructeur automobile japonais, basé aux États-Unis, a mis en place un projet baptisé The Blockchain Mobility Consortium, au printemps dernier, en collaboration avec le MIT Media Lab, ainsi qu’avec plusieurs start-up. Ils ont élaboré quatre preuves de concept, visant à démontrer les bénéfices que la société pourrait tirer d’un écosystème de véhicules autonomes basé sur la blockchain. La première, centrée sur le partage des données de mobilité, a été réalisée avec la start-up berlinoise BigchainDB. La seconde, consacrée à l’assurance de ces véhicules du futur, s’est appuyée sur la technologie de Gem, une start-up de Los Angeles. Les deux dernières applications étaient consacrées à la mise en place d’un réseau de véhicules autonomes de pair à pair : la start-up Oaken Innovations, de Dallas, s’est occupée de la partie technique, tandis que Commuterz, depuis Tel-Aviv, a pris en charge la monétisation.

Selon Chris Ballinger, directeur des services mobilité au Toyota Research Institute, l’usage de la blockchain permettrait d’obtenir un marché beaucoup plus concurrentiel qu’il ne l’est aujourd’hui. « L’un des principaux défis, sur le marché de la mobilité, réside dans sa centralisation. Dans chaque zone géographique, les services de mobilité à la demande sont en effet assurés par une poignée d'acteurs, qui bénéficient d’un important effet de réseau, lié à leur base utilisateur, mais aussi à l’information qu’ils détiennent. Cela risque, à terme, de mener à des situations de monopole, et donc à une hausse des prix. La mise en place d’applications décentralisées sur la blockchain permettrait d’ouvrir le marché à un plus grand nombre d’acteurs. » explique-t-il.

La blockchain offre également, selon lui, une interface idéale pour permettre aux machines de communiquer entre elles, traçant la voie pour un écosystème entièrement automatisé. « Nous avons environ 20 milliards d’objets connectés, un chiffre qui devrait doubler tous les trois ans. Il est impossible de gérer autant d’appareils avec une architecture centrale. La blockchain offre dans ce contexte une excellente plateforme pour faire communiquer objets et machines entre eux. Les voitures pourraient ainsi échanger des informations les unes avec les autres pour optimiser le trafic, trouver le chemin le plus rapide pour arriver à destination » développe Chris Ballinger. Ajoutons l’usage des cryptomonnaies, permis par la blockchain, et les véhicules pourraient payer eux-mêmes leur plein d’essence (ou plutôt, leur recharge d’électricité), leur visite chez le mécano, et même passer prendre un dîner au drive-in pour le compte de leur utilisateur…

LA BLOCKCHAIN PROTÈGE AUSSI L'ÉCHANGE DE DONNéES

Mobility

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Le dilemme du partage des données

Eitan
Regard d'expert

Eitan Katchka

CEO de Commuterz

Dans un monde gouverné par les données, la question de “Qui possède ces données” devient cruciale. Le fait que les entreprises récoltent les données de leurs utilisateurs [...] pose non seulement problème en matière de sécurité mais constitue aussi une barrière à l’innovation.

La blockchain permet également de résoudre un dilemme cornélien dans l’univers des véhicules autonomes : le fait que le partage des données bénéficie au plus grand monde, mais que personne n’ait intérêt à partager ses données. Explications d’Eitan Katchka, cofondateur et CEO de Commuterz. « Dans un monde gouverné par les données, la question de “Qui possède ces données” devient cruciale. Le fait que les entreprises récoltent les données de leurs utilisateurs lorsqu’ils se servent d’un produit ou service, et les stockent dans un silo de données, pose non seulement problème en matière de sécurité (songez à ce qui se produira lorsqu’Uber subira une faille comme celle qu’a connu Equifax il y a quelques mois, avec toutes les données de localisation qu’ils possèdent sur leurs utilisateurs…) mais constitue aussi une barrière à l’innovation. » explique-t-il.

« Les entrepreneurs ont besoin de ces données, sans lesquelles il est bien plus difficile, voir impossible de construire des biens ou services innovants. Cela confère aux grandes entreprises un avantage injuste, qu’elles conservent jalousement, tout comme elles entravent la création de nouvelles solutions susceptibles d’aller contre leurs intérêts. La possibilité de monétiser les données rend le problème encore plus capital. Elles sont devenues la principale source de revenus d’entreprises comme Google, Facebook, Amazon. D’autres, comme Uber, les gardent pour eux afin d’améliorer leur service. Nous pensons qu’avec la bonne infrastructure basée sur la blockchain, nous pouvons offrir une alternative à ce cercle vicieux, où les données seraient plutôt possédées et monétisées par leurs créateurs. »

echange et partage des donnees via la blockchain 

block block block

L’entreprise BigChainDB a conçu, dans le cadre du projet mené par le Toyota Research Institue, un mécanisme permettant l’échange et le partage des données de mobilité via la blockchain. « La logique est la suivante : les données d’une entreprise comme Toyota, consacrées au véhicule autonome, peuvent être représentées sous la forme d’un actif possédé par cette entreprise. L’actif n’est pas constitué par les données en elles-mêmes, mais par un certificat digital qui contient des informations à la fois sur le contenu, la structure d’un jeu de données (combien de kilomètres parcourus, quelles conditions pour y accéder, etc) et sur la propriété, les droits d’accès et la license. » explique Ricardo Garcia, chargé du développement commercial chez BigchainDB. « Ce certificat peut ensuite être partagé ou vendu à quelqu’un d’autre (par exemple, un chercheur), lui donnant accès au jeu de données (qui peut être stocké ailleurs) pour une durée limitée ou illimitée. Cette transaction est ensuite enregistrée et exécutée sur BigchainDB. »

Si la blockchain offre une contrepartie financière au partage des données, elle constitue également, selon Eitan Katchka, un excellent moyen de créer des incitations financières pour participer à de nouvelles initiatives autour de la mobilité, et ce grâce aux “tokens”, ces actifs numériques émis par les start-up de la blockchain, et qui peuvent servir de monnaies parallèles. Un « mobility token » (« jeton de mobilité ») servirait ainsi de monnaie d’échange sur une plateforme d’autopartage, permettant aux véhicules de gagner de l’argent qu’ils peuvent ensuite dépenser pour une recharge ou un contrôle technique. Les tokens donnent également aux premiers utilisateurs la possibilité de s’enrichir à mesure que le réseau se développe et que le token prend de la valeur.

vers un écosystème coherant ?

Cube enchainé

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Repenser l’assurance et le financement des travaux publics

On voit donc qu’imaginer la voiture de demain implique d’aller bien au-delà de la seule technologie de conduite autonome : il s’agit de mettre en place tout un écosystème cohérent. C’est pourquoi Oaken Innovation, l’une des entreprises partenaires du Toyota Research Institute, cherche à repenser la manière dont on finance les infrastructures routières. Aujourd’hui, aux États-Unis, l’argent utilisé pour entretenir les routes provient largement de taxes sur l’essence, dont les revenus vont fondre à mesure que va se développer l’énergie électrique. Pour compenser, Oaken Innovation propose un système permettant de taxer chaque véhicule en fonction de ses déplacements, avec la possibilité de taxer davantage ceux qui empruntent les routes les plus fréquentées aux heures de pointe pour limiter le trafic… C’est pourquoi, le Toyota Research Institute travaille également avec l’entreprise Gem à la mise en place de nouveaux contrats assurantiels pour les véhicules de demain.

Pour qu’un tel écosystème puisse fonctionner en harmonie, il faudrait enfin, selon Chris Ballinger, doter chaque véhicule d’une identité digitale encodée dans la blockchain, afin de connaître en permanence sa localisation et lui permettre de fournir et payer pour un certain nombre de biens et services. Chaque véhicule, au sortir de l’usine, se verrait ainsi doté d’un identifiant unique, une sorte d’avis de naissance. Ne lui resterait plus qu’à tailler la route.

Rédigé par Guillaume Renouard