[Première partie] Rencontre avec Arvind Satyam, expert dans les domaines de la smart city et de l’internet des objets, qui analyse pour L’Atelier les grandes évolutions susceptibles de chambouler la ville de demain.

« La circulation est au cœur des problématiques smart city »

Arvind Satyam est en charge du business development à l’échelle internationale pour le projet Internet of everything de CISCO Systems. À ce titre, il travaille avec les municipalités pour les aider à adopter massivement les technologies de l’Internet des objets.

L’Atelier : Quel est l’enjeu principal de votre mission en tant que business developer pour des projets smart city ?

Arvind Satyam : D’une part, nous essayons de comprendre en quoi, en connectant diverses technologies sur un réseau, une plateforme commune, on peut changer la manière dont une ville est gérée, transformer le quotidien des citoyens. Quand vous vous baladerez dans Paris demain, qu’est ce qui aura changé ? D’autre part, nous tâchons de comprendre comment faire adopter ces technologies à grande échelle aujourd’hui.

Quels sont les freins à cette adoption ?

L’une des principales limites que nous constatons est qu’en dépit de leur volonté de rendre le monde plus connecté, les villes manquent de moyens. C’est pourquoi nous tentons d’amener d’autres parties autour de la table, des investisseurs privés capables d’apporter les fonds nécessaires.

Des investissements qui peuvent se révéler rentables ?

J’aime faire l’analogie suivante. Auparavant, il y avait un grand nombre d’infrastructures à construire : des ponts, des routes, des logements… autant d’investissements coûteux à réaliser mais rentables sur le long terme. Aujourd’hui, la plupart de ces infrastructures sont déjà construites, et nous pensons que la prochaine phase sera celle des nouvelles technologies qui vont venir se greffer dessus. Prenons l’éclairage, par exemple. Plusieurs villes délaissent peu à peu l’éclairage traditionnel au profit des LED, ou diodes électroluminescentes. Un changement motivé par la volonté d’économiser l’énergie, mais aussi par des raisons plus pragmatiques : l’éclairage intelligent est 60 % moins cher. Ainsi, l’investisseur qui choisi de financer ce projet sait que sa propre facture d’électricité va en retour être considérablement réduite. Les villes n’ont dés lors pas à quémander, elles peuvent affirmer à leurs parties prenantes que les retombées seront positives pour tout le monde.

Outre cet exemple particulier, quelle dimension de la smart city est selon vous susceptible de connaître un essor prochainement ?

Il y a une chose qui pose problème dans toutes les villes du monde : la circulation. C’est un cauchemar. Que vous soyez à Paris, à Dubai, à Francfort ou à San Francisco. Or, on ne peut pas régler ce problème en augmentant la taille ou le nombre de routes, par manque de place. Dés lors, comment utiliser la technologie pour rendre le trafique plus fluide ? Cette question est au cœur des problématiques smartcity. Cela passe notamment par la récolte et le partage des données : installer des capteurs sur les voitures, faire en sorte que celles-ci communiquent entre elles et avec leur environnement, et ainsi prévenir les accidents, faire en sorte que les feux tricolores fonctionnent de manière intelligente, s’adaptent au trafic… je pense que c’est l’une des tendances majeures. La circulation telle que nous la connaissons aujourd’hui va changer, avec des retombées très bénéfiques. De nombreuses personnes mettent une ou deux heures par jour pour se rendre à leur travail, imaginons les gains potentiels, ne serait-ce qu’en terme de PNB… Plusieurs start-ups prélèvent ainsi des données aux citoyens, ce qui est une évolution intéressante. Il y a cinq ans, si vous m’aviez demandé si les citoyens étaient prêts à partager leurs données sur la circulation, je n’aurais pas été sûr de la réponse. Aujourd’hui, c’est le cas, ce qui permet par exemple de voir où se produisent les accidents de la route…

Sans nier les bénéfices potentiels, pensez-vous que la collecte de données personnelles puisse mettre en danger la vie privée des citoyens ?

D’abord, je pense qu’en temps que citoyens, notre définition de la vie privée a changé : nombre d’entre nous mettent leurs données personnelles en ligne. Nous sommes acteurs de ce phénomène. Pour autant, je ne pense pas que nous soyons prêts à ce que des vidéos sur lesquelles nous figurons circulent sans notre consentement. Mais le fait est que, pour rester sur l’exemple des caméras, si celles-ci tournent en permanence, les images ne sont utilisées qu’en cas d’alerte. Il y a deux semaines, j’étais avec l’homme qui était préfet de police de Boston au moment des attentats. Ils sont parvenus à identifier le suspect à l’aide de photos et vidéos prises par des particuliers et des commerçants, qui ont tous accepté de les fournir à la police. Je pense qu’en cas de problème, nous sommes tous prêts à partager nos données. L’important est que les citoyens sachent quand et dans quel but leurs données sont utilisées.

Outre le partage des données, la promotion du télétravail peut-elle également être une solution pour améliorer le trafic urbain dans la ville de demain ?

Absolument. En France, notamment, nous travaillons beaucoup là-dessus. Est-il nécessaire de se rendre tous les jours dans le centre de Paris pour aller travailler ? Je ne pense pas. C’est pourquoi à mon sens l’avenir réside aussi dans les lieux de travail collaboratif, qui permettent aux personnes d’avoir un bureau quand ils en ont besoin (pour rencontrer des clients, par exemple) et de travailler à distance le reste du temps. Promouvoir le télétravail, c’est aussi permettre à l’innovation de s’implanter ailleurs qu’à Paris, à Lyon, Marseille, Bordeaux… Avec les technologies d’aujourd’hui, peu importe le lieu où vous vous trouvez.

[Lire la seconde partie de l'interview]

Rédigé par Guillaume Renouard