Regard d'expert

Ramy Ghorayeb

Analyste à L'Atelier

BNP Paribas North America

Grâce à la technologie, le citoyen a un plus grand pouvoir et peut mieux faire entendre ses idées...                    

« Au sens premier, les CivicTech sont toutes les technologies qui impactent le citoyen. Je me concentre uniquement sur celles qui aident à l'engagement et améliorent le système démocratique », précise Ramy Ghorayeb, analyste à L'Atelier BNP Paribas. Auteur d'une étude sur le sujet qui sera publiée le 15 décembre prochain, il revient sur ces innovations qui aident le citoyen dans sa relation avec les pouvoirs publics. « Grâce à la technologie, le citoyen a un plus grand pouvoir et peut mieux faire entendre ses idées. De l'autre côté, les institutions peuvent mieux comprendre leurs administrés et mieux répondre à leurs besoins et leurs attentes. » Quelles sont donc ces CivicTech qui redonnent le pouvoir au citoyen ? Comment lui permettent-elles d'agir ? Ramy Ghorayeb répond à ces questions et donne les clefs pour comprendre l'impact de ce mouvement, particulièrement dynamique aux États-Unis. « C'est le pays où les start-up sont les plus avancées parce que c'est là que les fondations principales de l'Open Data et de transparence sont nées. Barack Obama avait d'ailleurs lancé l'Open Government Initiative et motivé ainsi les gouvernements des autres pays à s'ouvrir à la technologie et aux questions de CivicTech. » La France n'est pas en reste. En particulier dans l'information aux citoyens.

Les CivicTech aident le citoyen à s'informer

LE CAPITOLE, SIÈGE DU CONGRÈS AUX E-U

Le citoyen à la recherche d'une information claire sur la vie politique et citoyenne peut donc compter sur des CivicTech. Y compris quand c'est un prérequis à l'engagement. Aux États-Unis, « la plateforme FiscalNote suit toutes les législations et dispose d'une base de données des personnes qui travaillent au congrès. Grâce au Big Data, son algorithme est capable de prédire les probabilités de vote sur un sujet précis. Elle peut ensuite se baser sur ces informations pour aider les jeunes organisations à contacter les bonnes personnes et faire passer leurs idées », raconte l'expert.

Les citoyens se font entendre grâce aux CivicTech

70%

des utili-

sateurs

s'auto-censurent au moment de publier sur Facebook

Car au-delà de l'information, le pouvoir réside dans la capacité à se faire entendre. Traditionnellement, pour que la voix du citoyen porte, ce dernier devait se rendre aux urnes ou dans la rue. Grâce aux CivicTech, les moyens d'actions sont à la fois plus nombreux et parfois plus efficaces. « Les "nouveaux médias" permettent à tous de partager un avis qui pourra prendre beaucoup d'ampleur et devenir un mouvement. Le #BlackLivesMatter (ndlr : pour dénoncer les violences – notamment policières – envers les Afro-Américains) en est un bon exemple. » En revanche, ce n'est pas parce que tout le monde a accès à un outil que tout le monde l'utilise pour autant. « Selon des chiffres de Facebook, 70% des utilisateurs s'auto-censurent à la dernière minute au moment de publier un message, parce qu'ils ne supportent pas le regard des autres sur ces plateformes-là qui ne sont pas faites au départ pour exprimer des positions politiques ou sociales », affirme l'auteur de l’étude. « C'est la raison pour laquelle le premier investisseur de Facebook, Sean Parker, a lancé Causes, une plateforme dédiée à la politique qui permet de donner son opinion avec un système d'approbation ou de désapprobation et de faire avancer la discussion. »

Pour prendre position et s'engager, les pétitions en ligne sont un des moyens les plus simples et les plus efficaces. Ramy Ghorayeb donne l'exemple de cette mère de famille blessée par la police en 1985 suite aux émeutes de Brixton et paralysée depuis, dont les proches cherchaient à obtenir réparation. « Pendant trente ans, la famille de Cherry Groce a protesté et envoyé des demandes au gouvernement pour recevoir une aide financière. Sans succès. Ils ont posté une pétition sur change.org, ont récolté 130 000 signatures et le gouvernement a accédé à leur demande. » Internet permet cet engagement de masse. Les pétitions ont pris de l'ampleur ces dernières années, avec plus de 213 millions de signatures collectées sur change.org. L'analyste à L'Atelier BNP Paribas s'interroge cependant : « Comment sont utilisées les données des signataires ? Risquent-elles d'être vendues sans le consentement des principaux concernés ? »

Cela ne devrait (en principe) pas être le cas sur le site de la Maison Blanche. L'administration Obama avait pris acte de ces changements et autorisé les citoyens à créer des pétitions directement sur le site internet. Si une cause parvient à recueillir 100 000 signatures ou plus en 30 jours sur la plateforme « We the people », la Maison Blanche s'engage à répondre. Parmi les pétitions en vogue, celle qui demande au président Trump de dévoiler ses avis d'imposition a été signée par plus d'un million cent onze mille personnes, soit quasiment l'équivalent de la population de Chypre. Celle demandant au gouvernement de reconsidérer son choix concernant la fin de la neutralité du net a été approuvée par 249 722 signataires. Comme l'explique Ramy Ghorayeb, les pétitions « mettent à l'échelle l'engagement citoyen. Mais les signataires s'engagent-ils pour autant en dehors d'internet ? Est-ce seulement du cliquetivisme ? L'essentiel est que cela ne dissuade pas les personnes de s'engager autrement, de manifester dans la rue par exemple. »

La maison blanche à washington

Shutterstock

Citoyens et pouvoirs publics peuvent travailler main dans la main

Le citoyen ne se contente pas de demander des comptes au gouvernement, mais l'aide à mieux faire. 

Ramy Ghorayeb

Une fois que les citoyens sont connectés et informés, ils disposent de plusieurs solutions pour passer à l'action. Avec des outils comme ceux proposés par SeeClickFix (disponible dans plus de 300 municipalités aux États-Unis) ou PaloAlto311 (dans la ville éponyme), les citoyens participent à la vie de la commune en signalant toute anomalie dans la ville comme un lampadaire cassé ou des débris de verre sur la voie. Ils préviennent simplement les pouvoirs publics mais d'autres outils donnent aux citoyens l'opportunité d'être encore plus actifs. 

« Les systèmes de financement civique comme Citizinvestor ou Neighborly permettent de s'impliquer dans les nouveaux projets d'infrastructures, les citoyens peuvent faire des donations pour financer ces projets et bénéficient de réductions de taxes. » Ramy Ghorayeb insiste sur la dimension collaborative. « Le citoyen ne se contente pas de demander des comptes au gouvernement, mais l'aide à mieux faire. » Il explique que c'est une dynamique que les villes tentent d'accompagner, aux États-Unis notamment.  « Grâce à des plateformes d'open data elles ouvrent leurs comptes aux citoyens et certains réagissent en proposant de nouvelles manières d'optimiser les dépenses par exemple. »

Des institutions se sont justement construites pour faire collaborer citoyens et gouvernements dans la recherche de solutions. Code for America en fait partie. « Toutes les semaines des "Civic Hack Night" sont organisés : des entrepreneurs, designers et autres volontaires se regroupent et utilisent les open data pour créer de nouveaux services publics. Après tout, qui est mieux placé que les potentiels utilisateurs des services pour les créer ? » Ramy Ghorayeb donne l'exemple de GetCalFresh. L'objectif de ce service made in Code for America est de faciliter la distribution de nourriture aux personnes qui en ont besoin. « Avant, il fallait remplir plusieurs dizaines de pages de formulaires pour pouvoir y prétendre, aujourd'hui l'inscription prend une dizaine de minutes grâce à l'application mobile. »

« Les États ont également un rôle à jouer pour s'assurer que les CivicTech soient déployées le mieux possible, et cela passe par la digitalisation des données existantes. »

Prochaine étape pour renforcer cette collaboration ? « Les États ont également un rôle à jouer pour s'assurer que les CivicTech soient déployées le mieux possible, et cela passe par la digitalisation des données existantes. » En attendant, les CivicTech posent aussi quelques questions éthiques sur lesquelles les gouvernements devront se pencher. « Pourquoi ne pas développer le vote en ligne ? Les jeunes qui votent moins aujourd'hui voteraient-ils plus s'ils pouvaient le faire depuis leur canapé ? Est-ce parce que cela risque de faire participer davantage une population au détriment d'une autre ? » Ramy Ghorayeb s'interroge aussi sur le rôle de la data dans une élection.  « Les données récoltées sur les électeurs influencent aujourd'hui les campagnes électorales. Plus un candidat a de données de qualité sur la population et plus il peut avoir d'impact. De la même manière qu'il y a aujourd'hui une limite de financement en France pour ne pas déséquilibrer la campagne électorale, va-t-on bientôt avoir une limite d'utilisation de la donnée ? » L'impact des CivicTech sur la démocratie pourrait être plus important qu'on ne le croit.



Rédigé par Sophia Qadiri
Responsable éditoriale et journaliste