La pauvreté est l’affaire de tous. Près de 2,8 milliards de personnes vivent avec moins de 2 euros par jour, sur les 7,6 milliards d'habitants que représente la population mondiale, soit un ratio de près de 37%. Dans le même temps, les 1% les plus aisés possèdent 50% de la richesse globale. Outre l’indécence de tels chiffres, il est aisé de comprendre que cette situation n’est pas une simple histoire de conjoncture économique mais le fruit de décisions politiques et entrepreneuriales qui exacerbent les inégalités. Le rapport de l’Oxfam, publié en janvier dernier et dont sont issus ces chiffres, note en effet que « les grandes entreprises et les individus les plus riches exacerbent les inégalités, en exploitant un système économique défaillant, en éludant l’impôt, en réduisant les salaires et en maximisant les revenus des actionnaires ». S'il existe un rapport de cause à effet systémique de la pauvreté, alors, il ne tient qu’à nous de changer de paradigme économique, de remodeler nos systèmes pour enfin regarder la misère en face sans cligner des yeux. La misère n’est pas une fatalité, c’est toujours l’effet d’une cause. « La misère est l’œuvre des hommes, seuls les hommes peuvent la détruire » disait Joseph Wresinski. Oui, la pauvreté est l’affaire de tous.

2,8

MILLIARDS

DE personnes vivent avec moins de 2 euros par jour dans le monde

Aujourd’hui, sous l’effet de la mondialisation et de la digitalisation, les frontières s’estompent. Les modèles s’affinent, la pauvreté, elle, résiste. Il y a donc peut être des ponts à construire au dessus des fractures, qu’elles soient économiques, géographiques, digitales même. Et l’entreprise, entendue au sens large de collectif créatif en action, a un rôle déterminant dans ce changement. C’est en tout cas ce que croit Leila Janah, une entrepreneuse américaine de talent, venue à USI 2017 parler de son ambition de construire un futur économique équitable au travers de la technologie. Californienne de naissance, Leila Janah a grandi dans un milieu difficile. Ce sont ses petits boulots de tutoring et de garde d’enfants qui lui ont permis, selon elle, de garder la tête haute et de continuer ses études à la California Academy of Mathematics and Science. C’est aussi le travail et l’éducation, notamment à l’Université d’Harvard, qui l’ont envoyé en Afrique, mener des missions de recherche dans le secteur des droits sociaux et économiques du continent. C’est finalement, le mélange de ces expériences, les rencontres, les voyages et ce regard conscient sur la réalité, qui l’a poussé à créer en 2008, Samasource, une organisation à but non lucratif dont la mission principale est de réduire la pauvreté mondiale en donnant, par le biais des technologies numériques, du travail à ceux qui en ont le plus besoin. Car le travail c’est plus que la santé, c’est avant tout la dignité.

LEILA JANAH, CEO DE SAMASOURCE

Leila Janah

Wired

Redonner la dimension émancipatrice au travail humain

Si le travail donne de la dignité aux hommes c’est avant tout parce qu’il marque, et ce depuis la nuit des temps, la relation primordiale de l’homme à la nature, la volonté de rendre un environnement hostile plus humain, de se réapproprier les espaces, de redonner du sens à l’existence en devenant acteur du changement. Le travail n’est pas le fardeau que l’on nous vend, le travail, au sens premier du terme, c’est avant tout un effort de création, d’humanisation du réel, du naturel, de l’inné. C’est aussi un élément fondateur du lien social, une source d’émancipation. Et cela, parce que seul le travail permet aux hommes de sortir d’une certaine forme de dépendance aux choses qui l’entourent. Le travail rend acteur, donc il rend libre. Mais le travail dont il est question ici, n’est pas le travail salarié, ni encore le travail contraint ni assigné à la réalisation d’un profit. Non, ce travail là finalement, c’est un travail de transformation du réel. Et dans cette tâche, il n’y a ni maître, ni esclave.

Leila Janah LORS D'USI 2017

Leila

Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui, le travail a épousé un sens bien différent. La montée en puissance des logiques capitalistes a produit une distorsion du rapport au travail, en le bornant aux décisions de certains sur d’autres, notamment en introduisant une prérogative sur le droit à travailler, déterminé davantage par les perspectives de réalisation d’un profit. C’est vrai à l’échelle organisationnelle, nationale et plus encore à l’échelle internationale. Or, si la pauvreté est l’affaire de tous, le travail l’est aussi. Les deux sont les deux faces d’une même pièce, au sens propre comme au figuré. Aujourd’hui, force est de constater que les logiques en œuvre renforcent cette dualité. La mécanisation du travail a introduit des formes structurantes d’aliénation, de domination et d’exclusion. Or, cette mécanisation s’évertue à s’amplifier avec le développement de l’intelligence artificielle. Si l’on écoute par exemple certains prophètes de l’avenir, comme Elon Musk, le travail serait bientôt l’affaire des robots.


Or, et c’est là que la dualité s’opère, nous sommes à l’ère de la révolution digitale. La même qui transforme l’environnement par le biais des techniques. Et rappelons-nous que le travail est avant tout un effort de transformation du réel. Nous sommes donc quelque part à l’ère du travail. C’est pourquoi, il est important de reconcevoir le travail non plus uniquement comme une source de profit mais avant tout comme une source d’émancipation et de liberté individuelle et collective. Dans ce cadre alors, il s’agit de réintroduire la notion de travail, au sens originel du terme, dans les nouvelles technologies et de le rendre accessible à tous. Le travail doit donc rester l’affaire des hommes. Plus encore de tous les hommes. Et c’est bel et bien le projet de Leila Janah qui entend faire du travail la pierre angulaire du changement et de l’émancipation.

la methode de l'impact sourcing 

Impact sourcing
Global Sourcing Council

L’impact sourcing ou la lutte contre la pauvreté par l’emploi

Selon elle, l’économie en général, et l’économie numérique en particulier, peut sauver des millions de gens à travers le monde. Il suffit juste de le vouloir et de le construire. Elle nous raconte comment le numérique et les nouvelles technologies portent en elles un espoir, celle de changer nos regards et nos façons de faire, pour responsabiliser et donner du sens à nos actions. Lorsqu’elle était professeure d’anglais au Ghana, elle raconte avoir croisé de nombreux talents, passionnés d’art, de poésie, de littérature ou de sciences. Pourtant, les problèmes économiques et sociaux du pays les condamnent bien souvent à la précarité. C’est pourquoi elle a lancé Samasource, dont le nom en sanskrit signifie littéralement « égale opportunité », une plateforme qui décompose les projets de grandes ampleurs des entreprises partenaires en petites tâches ne nécessitant qu’un niveau moyen en anglais et donc pouvant être réalisées par la plupart des citoyens des pays en développement.


A la base donc de Samasource, la méthode dite de l’impact sourcing, une doctrine selon laquelle la création d’emplois dignes, en direction de personnes marginalisées ou en situation de précarité, permet de réduire les inégalités socio-économiques. Ces emplois concernent des tâches simples effectuables sur Internet, comme l’administratif ou la sous-traitance. Le plus souvent, l’impact sourcing s’adresse à la base de la pyramide des revenus, soit, selon la définition proposée par C.K Prahalad dans son ouvrage The Fortune at the Bottom of the Pyramid, «  toute personne vivant avec moins de deux dollars par jour ». Samasource a été l’un des pionniers dans le secteur et Leila Janah rappelle que son initiative a permis de sortir près de 36 000 personnes de la pauvreté depuis sa création en employant plus de 8000 emplois. Parce qu’il s’appuie sur les phénomènes du développement de la connectivité, de la digitalisation des activités professionnelles et de la mondialisation des compétences, le business model de Samasource a su s’imposer comme une référence dans l’action solidaire mondiale.


THE BOTTOM OF THE PYRAMID

Bottom of the pyramid
Org Hacking

En pratique, pour les employés de l’organisation, il s’agit de découper les projets numériques des entreprises partenaires en petites tâches facilement exécutables. Le plus souvent il s’agit de mission de tag de photos, de retranscription de tickets de caisse ou encore de nettoyage de données. La majorité concerne donc des tâches préalables au traitement des données par l’intelligence artificielle ou le machine learning. C’est le principe du micro-travail, dont le terme même a été inventé par Leila Janah. Elle le définit d’ailleurs comme «La plus petite unité de travail dans une ligne d'assemblage virtuelle ». C’est selon elle, la meilleure échelle pour donner accès à l’emploi aux populations dans le besoin, le plus souvent sous-qualifiés. Selon la Banque mondiale, le marché du micro-travail représenterait près de 1 milliard de dollars à travers le monde et observe une croissance en pleine expansion.

Le travail, source d'emancipation

Samasource workers

S’il s’agit d’un modèle viable pour réduire les inégalités les plus fortes, comme l’extrême pauvreté, le modèle du micro-travail se heurte à de nombreux problèmes, notamment en termes de droit sociaux. Comment garantir que les employés travaillent dans de bonnes conditions ? Ne faut-il pas voir dans le micro-travail une nouvelle forme d’aliénation ? Leila Janah est consciente de ces interrogations, mais selon elle, dans les foyers de populations les plus pauvres, le micro-travail permet de fournir un salaire décent aux salariés, puisque ce salaire décent est en moyenne très bas dans la majorité de ces pays. Mais plus encore, le micro-travail est d’avantage conçu comme un tremplin que comme un type de contrat stable. Aussi, les salariés ayant bénéficié des actions de Samasource auraient selon elle pu augmenter leurs salaires de plus de 400%. Le problème qui se pose c’est l’inexistence de droits sociaux pour les travailleurs dans ce cas de figure. C’est pourquoi il est un moyen plus qu’une fin et n’est éthiquement viable que dans les pays en voie de développement et auprès d’une population majoritairement pauvre. C’est pourquoi il est émancipateur et non salvateur.

Microtravail : changer d’échelle pour créer un écosystème solidaire en circuit court

Et si l’impact sourcing promeut l’idée selon laquelle l’emploi permet un enrichissement des populations et un recul subséquent de la pauvreté, il ne faut pas oublier que celle-ci n’est pas bornée au seul facteur économique. La pauvreté est avant tout un phénomène complexe, pluridimensionnel et structurel dont les facteurs ne peuvent être réduits aux seuls phénomènes économiques. En effet, le Programme des Nation Unis pour le Développement (PNUD) considère que « la pauvreté n’est pas un phénomène unidimensionnel – un manque de revenus pouvant être résolu de façon sectorielle. Il s’agit d’un problème multidimensionnel qui nécessite des solutions multisectorielles intégrées ». Aussi l’impact sourcing n’a de sens que s’il est mis en relation étroite avec d’autres facteurs d’émancipation. Les objectifs du Millénaire pour le développement (ODM) , élaborés en 2000 par 193 Etats membres de l’ONU et plus de 23 organisations internationales se sont accordés à montrer que les enjeux de la pauvreté sont aussi notamment liés aux questions de santé ou d’éducation.

LES Objectifs du millenaire pour le developpement (ODm)

ODM

C’est pourquoi notamment, Leila Janah a construit Samasource comme un véritable écosystème intégré et multipolaire. A côté de la plateforme d’emplois SamaHub, elle a développé en 2013 deux programmes intégrés, Samaschool et Samahope. Le premier, Samaschool, a été imaginé pour initier les jeunes défavorisés aux compétences digitales. Pour Leila Janah c’est un indispensable dans le circuit qu’elle a imaginé. « L’éducation est un levier fondamental dans la lutte contre la pauvreté en ce qu’il permet aux jeunes les plus défavorisés de se doter des armes pour affronter les réalités de l’emploi et de se sortir par eux-mêmes de la pauvreté ». La formation dispensée en ligne permet ainsi aux employés d’apprendre à comprendre et utiliser Internet pour effectuer des recherches, rédiger ou fournir toutes sortes de services en ligne. Leila a également souhaité enrichir son circuit en mettant au point Samahope, une plateforme de crowdfunding destinée à financer des interventions médicales en urgence dans les pays en développement. Pour ce faire, la plateforme met en relation donateurs et médecins du monde entier afin de pouvoir à la fois avoir les moyens de soigner des patients qui n’avaient jusque là pas d’accès effectif au soin, tout en prodiguant des traitements adaptés à moindre coût. C’est pourquoi Samasource se dessine comme un cercle communiquant, un hub de services solidaires dans un écosystème ouvert.

Samasource - Experience the Microwork Difference
  • 2 min

La collaboration avec les acteurs traditionnels, la convergence des responsabilités

Cet écosystème ouvert amène, en outre, différents acteurs à collaborer. D’abord, d’un point de vue interne à Samasource, elle permet de mettre en relation des employeurs, des formateurs, des médecins et des donateurs du monde entier avec les populations défavorisées, les plus jeunes et les femmes. Cela permet donc de réduire les fractures économiques et sociales entre le Nord et le Sud et d’établir des ponts entre les populations. L’initiative montre aussi l’imbrication de différents secteurs, de l’éducation au business en passant par le médical et leur collaboration en vue d’une finalité commune : la lutte contre la pauvreté et l’empowerment des populations défavorisées. Aussi, l’organisation interne se veut respectueuse des particularismes locaux et s’adapte aux conditions particulières de l’environnement et des populations. Puisqu’il est fondé en circuit court attaché à un circuit global, le projet Samasource permet de préserver et de transformer, pour le meilleur, l’écosystème local, tout en participant au rayonnement de l’économie et des logiques en œuvre au niveau mondial.


Car du point de vue externe, Samasource élabore des partenariats avec de grandes entreprises mondiales comme Google, Ebay ou Linkedin, qui emploient des jeunes sur des tâches de data management ou de category mapping. Aussi, Samasource réussit à connecter des travailleurs défavorisés au marché de l’emploi mondialisé. En effet, Leila Janah nous raconte que de nombreux employés ayant effectué ces mini-tâches restent le plus souvent affiliés voire embauchés dans ces grandes structures pour continuer ou accroître leur travail. Ils sont souvent assistants administratifs, employés de call center ou sous-traitants. Cela montre tout l’intérêt de l’impact sourcing dans une économie mondiale et digitale comme la nôtre. D’autant qu’elle est garante d’une nouvelle vision d’échelle. En effet, la méthode peut s’appliquer partout où sont présents des problèmes d’employabilité, elle n’a donc pas de frontières et permet de s’adapter aux spécificités locales. En véhiculant l’idée qu’une autre façon de concevoir l’économie du travail est possible, en promouvant les valeurs de justice globale et de droit à l’emploi, ces initiatives tendent à rapprocher le travail de l’homme, à l’heure où il s’en éloigne pour épouser la machine. D’autant que le système bénéficie à tous les acteurs. Aux populations, évidemment, mais aussi aux entreprises puisque l’impact sourcing leur permet d’améliorer leurs services, de se rendre responsables d’un projet éthique et responsable et d’être acteur dans l’élaboration d’un futur plus humain dont ils seront les premiers bénéficiaires. Aussi, les entreprises innovantes de demain seront certainement celles qui auront compris que la technologie et la transformation du monde par l’emploi doit toujours se faire au bénéfice de l'Homme. Car comme le disait Albert Camus, « si l'homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue à tout. »

Rédigé par Théo Roux
Journaliste