Pour trouver un travail, se loger, acheter ou vendre une voiture, rencontrer l'âme sœur d'une heure ou d'une vie, se faire des amis, sortir, retrouver son portefeuille, ou simplement faire entendre sa voix…à San Francisco, il n'y a qu'un endroit...

Pour trouver un travail, se loger, acheter ou vendre une voiture, rencontrer l'âme sœur d'une heure ou d'une vie, se faire des amis, sortir, retrouver son portefeuille, ou simplement faire entendre sa voix…à San Francisco, il n'y a qu'un endroit : www.craigslist.org. Depuis 1995 (neuf ans déjà…), exit les journaux de petites annonces payantes et spécialisées, et bienvenus sur Craigslist. Au point qu'on ne dit plus ici passer une annonce, mais craigslister un objet…
La base line du site est tout un programme en soit : online community. Et sa recette n'est pas sans comporter deux ingrédients qui ont toujours un grand succès ici : pragmatisme et fantasme communautaire post années hyppies…Jugeons en par son testimonial :

« permettre à tout un chacun de faire un break, prendre du recul sur le monde quotidien, le monde réel,
restaurer la voix humaine sur Internet, dans un environnement humain et non commercial,
préserver la simplicité des choses, en étant terre à terre, honnête, très réels (sic…),
proposer une alternative aux grands sites de media impersonnels,
être tolérant, participer à la démocratisation du pays, donner une voix à tous
être un groupe de communautés évoluant dans un même esprit, pas une entité monolithique… »

Tout un programme… Et cela marche. Très bien même, à en juger par les chiffres : 5 millions de visiteurs uniques par mois, un milliard de pages vues, 45 villes couvertes aux Etats-Unis, au Canada et maintenant Londres. Le site est un tel phénomène qu'il a fait l'objet fin 2003 d'un film du réalisateur san franciscain Michael Gibson : 24 heures sur Craigslist.org.
Le cinéaste a filmé le 4 août 2003 plusieurs personnes ayant posté des petites annonces sur le site. On peut y voir un masseur gay de San Francisco trouver des clients, un organisateur de Smart Mob (rassemblement collectif organisé par mail et SMS) recrutant pour l'évènement du jour, une agence de communication à la recherche d'un caniche nain savant pour une publicité… On y saisit en 90 minutes toute la diversité et la richesse du site.
Il faut dire qu'ici les annonces sont totalement libres. Pas question de cocher des cases préprogrammées pour passer une annonce pré-formatée. Cela donne des textes souvent très créatifs, notamment dans la vente d'automobiles. Morceau choisi :
« 90 Eddy Bauer Edition Ford Branco II 4x4. Fonctionne bien et roule parfaitement. J'ai eu un problème dans un garage. Je faisais réparer la voiture, et quand je l'ai reprise, la partie avant manquait. J'ai demandé au mécanicien où elle était, mais je n'ai pas eu de réponse. Alors, je la vends pas cher ». La photo qui accompagne l'annonce est plus qu'explicite sur ce qui a pu arriver à la voiture, purement et simplement vandalisée …
Bref, ce site est totalement addictif…On peut y passer des heures à lire des annonces qui sont toutes des morceaux de vie. Et chaque fin de semaine, ils sont des milliers à voter pour la meilleure annonce, qui figure la semaine suivante dans « les best of de Craigslist ».
Le site fonctionne avec seulement 15 personnes, essentiellement au service client et aux systèmes d'information. Quant au business model, il est des plus simples : pas de publicité et tout est gratuit… sauf à San Francisco où les entreprises doivent payer pour publier leurs offres d'emploi au prix qu'elles estiment « juste ». Là encore, tout un modèle. Ce service se déploie cette semaine à New York et Los Angeles. Le site a généré 7 millions de dollars de chiffre d'affaires en 2003, ce qui permet à peine à son fondateur, Craig Newmark, de payer son équipe, son matériel et de se rémunérer.
La genèse de Craiglist.org
C'est pourtant une belle histoire. Comme on les aime en Amérique en général, et dans la Silicon Valley en particulier, où tout se termine toujours par des dollars. Tout a commencé avec une mailing liste gratuite, il y a déjà neuf ans. Craig Newmark, ingénieur programmeur chez Charles Schwab, commence alors à envoyer à ses amis une liste à jour des évènements intéressants de San Francisco, que ces jeunes ingénieurs surbookés de la Baie n'ont plus le temps d'organiser.
Ses amis ont très vite demandé à Newmark d'ajouter à la liste leurs propres requêtes : animaux perdus, voitures à vendre, commentaires politiques… Jusqu'à ce que la liste devienne ingérable et que le développement du Web permette à Craig Newmark de transformer sa liste en un site Web, en 1997. Craigslist.org était né, et, à la manière du Web à ses débuts, s'est propagé par le bouche à oreille jusqu'à devenir l'outil incontournable d'aujourd'hui.
Le modèle est un des classiques du « Person to Person », au cœur du développement d'Internet. Craigslist sert d'intermédiaire neutre entre particuliers. A peine les annonces de rencontres sont-elles modérées.
Craig Newmark est une des grandes figures de ce modèle du « Person to Person », dont il est un des inventeurs. Il a su rester pur jusqu'ici, même s'il doit être difficile pour lui de résister aux sirènes attirées par ses millions de visiteurs et ses bases qualifiées de plusieurs dizaines de millions de personnes qui utilisent le site…
Il faut chercher à mieux comprendre l'homme et sa philosophie. Dans une interview accordée à la dernière livraison du magazine Wired (septembre 2004), il dit ceci au journaliste qui lui demande s'il n'est pas parfois tenté de répondre positivement à tous ceux qui voudraient lui acheter son site pour plusieurs dizaines de millions de dollars : « J'admets que j'ai un pincement quand je pense à l'argent qu'on pourrait gagner en vendant tout cela. Mais je suis vraiment heureux avec les valeurs morales du site : se faire soi même une vie confortable, et faire un petit quelque chose pour changer le monde ».
La menace Ebay
Pourtant, au moment où sort ce numéro de Wired , du fond de la Valley ne monte qu'une seule rumeur : Craigslist s'est vendu à eBay ! Le géant du « Person to Person » aurait pris une forte participation dans le site ! Ce n'est pas la première fois que court le bruit d'une levée de fonds ou de la vente du site, puisque Newmark admet lui-même avoir été contacté plus de dix fois par des capitaux risqueurs intéressés pas son site.
Mais cette fois, l'affaire semble plus sérieuse, et Newmark – pourtant d'ordinaire assez discret - a dû sortir de sa réserve et répondre cette semaine aux questions de Fast Company, le magazine business dédié aux entreprises de nouvelles technologies. Et force est de constater la merveilleuse naïveté qui conduit cet homme de 51 ans ! C'est en effet 25% de la société qui vient d'être vendue à eBay par un des amis de Newmark, sans son avis ni son consentement…Pire : Newmark avoue dans son blog avoir offert des parts à cet ami justement pour qu'il ne soit pas lui-même tenté de tout vendre… « J'ai les même faiblesses que tout le monde. Alors, j'ai donné des parts, notamment à cet ami, pensant que nous étions tous sur la même longueur d'onde ici. Personne n'allait vendre ! Mais il a vendu » dit-il…
Dés lors, depuis quelques jours, tout le monde se demande ici avec angoisse ce qui va changer dans craigslist.org. Une brève excursion dans les forums montre à quel point c'est une institution qui menace de s'effondrer !
D'après Craig Newmark, il y a eu des « discussions » avec eBay sur la façon dont les deux sociétés allaient collaborer, et notamment sur ce qu'eBay pouvait apporter en terme de maîtrise technologique et de développement international. Ce qu'attend eBay en échange est pour le moins obscur, selon Newmark : « Nous n'avons aucune idée. On verra…. ».
Rien là qui puisse rassurer les utilisateurs du site ! Notamment sur les changements de business model à attendre et sur la future attitude de Newmark, qui détient encore une minorité de blocage. Personne ne veut croire qu'il puisse vendre, jeter l'éponge et devenir ainsi l'un des derniers millionnaires de l'âge d'or d'Internet et de ces années fastes qui n'en finissent pas de laisser des traces dans les esprits des inventeurs du web. S'il craque, alors c'est une page de l'histoire d'Internet qui sera définitivement tournée. Mais personne n'ose vraiment y croire : « Pas lui ! »
En attendant l'improbable, une visite sur www.craigslist.org s'impose ! J'y ai trouvé mon appartement ici en quelques heures, ainsi que la voiture de mes rêves…Vous verrez, on n'en sort pas complètement indemne. A quand une version française, Monsieur Newmark ?