En complément de l’enquête "Comment la France cherche-t-elle à valoriser les développeurs ?" publiée lundi, l’Atelier poursuit son immersion dans l’univers du code, des programmeurs, et développeurs.

Le développeur conçoit les moteurs de l’économie numérique

Entretien dans le cadre de l’émission L’Atelier numérique sur BFM Business avec Erwann Kezzar, cofondateur de Simplon.co et Romain Paillard, cofondateur du Wagon.

 

L’Atelier: Tariq Krim considère que les développeurs « sont les nouveaux moteurs de l’écosystème numérique ». Autrement dit, le développeur voit son image redorer. Erwan Kezzar, vous êtes le cofondateur de Simplon.co. Vous proposez  des formations au code en six mois pour tous. En quoi consistent-elles concrètement?

Erwan Kezzar : Exactement. En fait, ces formations ont plusieurs spécificités. Simplon.co est déjà un lieu de formation intensive. On s’inspire de méthodes utilisées à l’étranger qui consistent à former en neuf mois des développeurs capables de devenir opérationnels et prêts à être embauchés. Nous on fait cela en six mois et pour des profils sous représentés dans le web et l’entreprenariat web ; à savoir les femmes, des personnes issues de milieu populaire, milieu modeste, des bénéficiaires des minima sociaux,etc.  mais pas que. Simplon s’efforce d’avoir une mixité absolue : cela va de bac-2 à bac+8 ; de 19 à 52 ans. La deuxième spécificité de Simplon est que tous ces potentiels ont envie de contribuer à l’intérêt général par le code, suur des thématiques d’économie sociale et solidaire d’éducation. Je prends l’exemple d’un élève qui a créé une application pour centraliser les doléances des habitants de quartiers sociaux pour palier le fait que l’office HLM n’est pas ouvert toute la semaine.

Simplon accueille des personnes qui arrivent avec un projet d’application et qui veulent le mettre en œuvre sans forcément devenir développeur professionnel sur le long terme?

Erwan Kezzar : Absolument. Il y a des gens qui veulent devenir développeurs. Il y en a d’autres qui veulent réaliser leur projet eux-mêmes sans fonds propres du coup. Quand on sait coder, on peut monter son application, voir si cela fonctionne. Et à partir du moment où il y a des résultats, commencer à chercher le modèle économique etc.

Romain Paillard, vous êtes le cofondateur d’une école de code qui s’appelle Le Wagon. Est-ce la même démarche? Comment recrutez-vous vos élèves?

Romain Paillard : Oui, Le Wagon s’inscrit à peu près dans la même démarche. Il s’agit d’une société que j’ai lancée avec mon frère il y a à peu près un an. On s’est inspiré des camps d’entraînement intensif au code qui existe outre-Atlantique. L’idée consiste à prendre des jeunes entrepreneurs et de leur apprendre à coder de la façon la plus difficile possible, c'est-à-dire 10 heures par jour pendant 9 semaines. Ça n’arrête pas. L’idée est de dire aux entrepreneurs : « Arrêtez de chercher des associés techniques que vous ne trouvez pas. Vous passez des mois à les chercher. Ça ne sert à rien. Prenez-vous en main. Venez apprendre à coder. Mettez les mains dedans. Ça ne fait pas mal. Ça ne tache pas. Ça ne mord pas. Vous allez pouvez pouvoir au moins développer un prototype, comprendre votre futur associé technique, recruter plus intelligemment l’associé technique. Vous avez tout à y gagner. Vous avez appris plein de choses intéressantes dans vos études précédemment. Là, vous avez un bagage à acquérir qui va vous servir énormément pour l’avenir et qui vous servira quel que soir votre projet ultérieur. ».

Vos initiatives respectives sont assez récentes. Avez-vous décidé de vous lancer parce que vous avez senti que c'était le tournant à prendre, revaloriser le développeur et surtout montrer que tout le monde pouvait et devait le faire ? Ou est-ce que c'était parce qu’il y avait beaucoup d’entrepreneurs en déficit de développeurs et qui du coup eux-mêmes ne savaient pas coder?

Romain Paillard : On parlait de développeur moteur de l’économie numérique. Je vais peut-être filer la métaphore. Le développeur n’est pas le moteur de l’économie numérique c'est celui qui fabrique et qui conçoit les moteurs de l’économie numérique. Ça va encore plus loin. Donc la question est de savoir si le développeur est important. Il est fondamental. C’est une évidence et pas seulement aujourd’hui. C'est lui qui fabrique l’objet, qui crée le digital, qui crée le numérique. Par ailleurs, on était entouré de jeunes qui nous disaient qu’ils cherchent un développeur technique, un associé technique, un CTO et qui simplement on avait assez de ne rien trouver. Ils nous répétaient « il faut qu’on s’y mette. Ce n'est pas possible. »

Erwan Kezzar : Pour ma part, la création de Simplon est liée, c’est vrai à la pénurie de développeurs et l’envie de répondre à ce besoin.  Mais au-delà de cela, en France il semble y avoir un problème autour des startups qui dépasse le cas des développeurs. Des initiatives comme French tech en soutien aux startups au code pour tous tend à prouver que si les pouvoirs publics se penchent sur la question, c’est qu’il y a vraiment un besoin identifié. Ce qui est surprenant c'est la vitesse à laquelle l’opinion publique s’est un peu appropriée ces thèmes. Et on travaille aussi dans ce sens-là.

Tous les objets électroniques font appel au codage : smartphone ou objets connectés, On a forcément besoin de lignes de code partout aujourd'hui. L’essor du phénomène startup valorise souvent les personnes chargées de la partie commerciale ou de la partie business development. On parle un peu moins de ceux qui ont les mains dans le cambouis.

Erwan Kezzar : Alors que tout le monde les cherche.

Romain Paillard : Ça a beaucoup changé. D’autant plus que beaucoup d’entrepreneurs aujourd'hui qui se mettent à développer. Ça fait très longtemps qu’il y a beaucoup de développeurs qui ont déjà commencé à entreprendre. Donc le développeur entrepreneur existe. C’est même celui qui fait un peu rêver aujourd'hui. C'est un peu le nouveau Rolling Stone, une nouvelle rock-star. Du coup l’entrepreneur qui va apprendre à développer est une tendance qui prend tout son sens. Et il y a un point de jonction qui doit exister à ce niveau-là. Et c'est aussi je pense ce qu’on fait au Wagon et à Simplon. C'est de créer cette rencontre entre les communautés qui ne sont pas du tout éloignées l’une de l’autre.

Est-ce que l’engouement pour les objets connectés aujourd'hui contribue au besoin criant de développeurs?

Erwan Kezzar : Les objets connectés, oui. C'est-à-dire qu’il y a le software, donc le logiciel et le hardware (les objets). Comme le code est devenu plus accessible, le hardware l’est devenu également. Et l’objet de démarche comme les nôtres c'est de le rendre accessible au plus grand nombre notamment pour les publics qui ne pensaient pas que c'était accessible. Il y a un réel enjeu là-dessus Quand on a lancé notre campagne de recrutement, pour les filles c'était assez difficile de les convaincre. Idem pour des gens qui n’avaient pas forcément des profils d’école d’ingénieur ou autres. Il n'y a pas besoin d’être mathématicien ou ingénieur pour apprendre à coder certaines choses. Le développement web en tout cas spécifiquement pour la plupart de ces applications, on n’a pas besoin de connaissances scientifiques.

Et pourtant, on a l’impression que le code ce n'est que pour les profils ingénieurs.

Romain Paillard: Ça a beaucoup changé en fait. Ce n'est plus le pré carré des ingénieurs. Apprendre à développer c'est simplement mettre en action de la logique. C'est de la logique. Si je vous dis : "S’il pleut, je sors un parapluie" et "S’il ne pleut pas, je ne sors pas de parapluie." C'est de la programmation mais ce ne sont pas des maths. Quand on parle d’apprendre à coder, on va vers le "do it yourself", on se sent plus malin, plus créatif. On parlait de hardware, ça ne nous paraît plus hors de portée une fois qu’on commence à découvrir tout cet univers là.

Erwan Kezzar: Une bonne dose de persévérance, une bonne dose de motivation et une bonne dose aussi de passion et de réelle envie d’apprendre. Il ne faut pas fantasmer le code mais bien être conscient que cela consiste à  donner des ordres par écrit à des machines.  On mène toute une série d’actions notamment avec nos partenaires par exemple Orange, Microsoft ou SAP pour aller sensibiliser les publics jeunes. Que ce soit des enfants ou des publics éloignés du numérique. L’enjeu n'est pas tant que la personne au bout d’une journée sache coder mais qu’elle voit plutôt ce que c'est, qu’elle ait pu mettre la main dedans et qu’elle ait une vision un peu plus démystifiée. Et à partir de là, sur 10 personnes sensibilisées, deux ou trois auront peut-être une vocation et quelques uns qui voudront approfondir.

Retrouvez l'enquête de L'Atelier "Comment la France cherche-t-elle à valoriser les développeurs ?"