Jean-Louis Ermine, éminent spécialiste de la « gestion des connaissances » livre ses réflexions à Patrice Nordey (Analyste à l’Atelier) qui vient de réaliser une étude sur ce sujet.

En septembre 1999, Jean-Louis Ermine lancait le « Club Gestion des connaissances » avec comme membres fondateurs Microsoft, Cofinoga, PSA et le Groupe OSIS. Eminent spécialiste de la « gestion des connaissances », il livre ses réflexions à Patrice Nordey (analyste à l’Atelier) qui vient de réaliser une étude sur le sujet. Patrice Nordey – Jean-Louis Ermine, vous êtes à l’origine d’une méthodologie de formalisation des connaissances connue sous le nom de MKSM (Methodology for Knowledge System Management). A quoi sert cette méthodologie pour une entreprise ? Jean-Louis Ermine – MKSM est une méthodologie de capitalisation des connaissances qui fonctionne sur le principe de la modélisation des connaissances. Elle permet à une entreprise de mémoriser et expliciter ses savoir-faire stratégiques. Bien souvent, cette connaissance critique se trouve sous forme tacite, dans la tête des individus. La connaissance tacite est de la connaissance qui n’est pas exprimée. En allant plus loin, on peut faire la distinction entre la connaissance tacite exprimable et la connaissance tacite qui ne peut pas être explicitée. Mais, entre l’explicitable et le non explicitable, il existe toute une marge de manœuvre. C’est là qu’intervient la méthode. MKSM va essayer d’expliciter au maximum un savoir tacite que les individus n’ont jamais exprimé. MKSM rend visible cette connaissance et permet de la capitaliser et de la rendre disponible. Récemment MKSM est devenue MASK. Ce changement de nom correspond-il à une évolution forte de votre approche de la gestion des connaissances ?Ce changement de nom correspond en effet à deux évolutions majeures. La première a consisté, à l’instar du passage de MOISE à MKSM, à ajouter deux étapes supplémentaires de modélisation. En fait, cette évolution était prévue à la conception de la méthodologie. MKSM se base sur le principe de ce que nous appelons le « Macroscope de la connaissance ». Ce macroscope permet de développer neuf points de vue permettant de modéliser la connaissance.Trois points de vue relèvent strictement du domaine de l’informatique et sont, par conséquent, déjà traités en dehors de MKSM. La méthode MKSM « classique » travaillait sur quatre des six points de vue restants. Un aspect manquait à la méthodologie : la question de l’évolution des connaissances (Ndlr : elle correspond à deux points de vue). D’abord parce que les gens ne mesuraient pas l’intérêt de travailler sur cet aspect des connaissances et deuxièmement parce que nous n’avions pas les bases théoriques nécessaires à l’élaboration de modèles.Aujourd’hui, la lacune est comblée des deux côtés. D’une part on constate de plus en plus un intérêt industriel à travailler sur l’évolution des connaissances, sur l’historique des idées et des solutions, notamment dans une optique d’innovation. D’autres part, nous disposons de modèles épistémologiques, c’est-à-dire qui ont un fondement scientifique. Il y a donc deux nouveaux modèles dans MASK (Méthode d’Analyse et de Structuration des Connaissances) : un « Modèle d’historique » qui est basé sur la manière dont les historiens décrivent l’histoire et un « Modèle des lignés » qui est basé sur des modèles biologiques décrivant l’évolution.MKSM était très centrée sur la question de la capitalisation des connaissances. Désormais, avec ces deux modèles supplémentaires, MASK permet d’intégrer deux autres dimensions :- L’Intelligence Economique qui consiste à créer des connaissances à partir d’informations qui nous viennent de l’extérieur ;- Et l’innovation qui concerne également à l’évolution des connaissances.MASK est par exemple utilisée pour des problématiques de veille technologique, notamment chez Renault. Comment situez-vous MASK par rapport à d’autres méthodologies telles que REX, CommonKADS ou encore CYGMA ?Ces méthodologies relèvent de l’ingénierie des connaissances. Ce sont des méthodes d’explicitation des connaissances tacites à partir d’interviews. On considère la connaissance comme un objet sur lequel ont peut faire de l’ingénierie, c’est-à-dire avoir des méthodes, garantir des coûts, des délais et des retours sur investissements. Dans les années 1990 sont apparues des méthodes d’ingénierie des connaissances telles que REX, CYGMA, KADS et MKSM/MASK. Elles procèdent du même point de départ, des mêmes finalités et des même types de méthodes. Leurs objectifs sont cependant sensiblement différents. REX (Retour d’EXpérience) a pour objectif de capitaliser des expériences vécues par des détenteurs de connaissance. Il n’y a pas de modélisation lors de l’interview. On procède par fiches normées, dites « fiches REX », qui décrivent précisément comment par exemple un problème a été solutionné. Les fiches sont traitées informatiquement : des réseaux de concepts sont créés pour retrouver les éléments de connaissance recueillis.CommonKADS, comme MASK, s'appuie sur de la modélisation. Ces deux méthodologies sont en fait assez proches : KADS (Ndlr : CommonKADS ou KADS II est une évolution de KADS) est apparue en même temps que Moise. La différence est que CommonKADS est vraiment orientée vers la spécification de systèmes informatiques (systèmes experts, systèmes basés sur la connaissance). La difficulté est que pour faire de l’informatique il faut être très précis. Les langages de KADS sont donc très formels. Ils utilisent des langages de type UML ou MERISE alors que MASK utilise des langages plus « souples » bien qu’elle s’appuie sur de la sémantique dénotationnelle. (Ndlr : théorie mathématique du langage). L’objectif de MASK n’est pas de générer du code informatique mais de donner des connaissances par l’intermédiaire de livres de connaissances.CYGMA (Cycle de vie et Gestion des Métiers et Applications) se situe exactement entre MASK et CommonKADS. CYGMA a été créée au départ pour faire, comme Moise, des systèmes experts notamment dans le domaine de la conception industrielle. L’objectif était de pouvoir écrire des règles de conception industrielle et de les programmer à l’aide de langages tels que la programmation par contraintes ou la programmation logique. La difficulté était de recueillir cette connaissance. Il y a eu une offre séparée entre la création d’un système intégré à la CAO (Conception Assistée par Ordinateur) pour la conception de pièces industrielles et le recueil de connaissances. Les concepteurs de CYGMA ont retenu la modélisation pour écrire des livres de connaissance, appelés alors bréviaires métier.Pour aller plus loin :Vous pouvez commander l’étude sur le Knowledge Management de Patrice Nordey (Analyste à l’Atelier) en nous contactant à l’adresse : ventes@atelier.fr.(Atelier BNP Paribas - 26/02/2002)