Marie-Alice Dibon dirige depuis 5 ans Alice Communications Inc., société basée aux Etats-Unis, spécialisée dans la communication scientifique et le conseil technique, notamment dans le domaine des cosmétiques et des biotechnologies. Elle a une longue expérience comme directeur de la R&D...

Marie-Alice Dibon dirige depuis 5 ans Alice Communications Inc., société basée aux Etats-Unis, spécialisée dans la communication scientifique et le conseil technique, notamment dans le domaine des cosmétiques et des biotechnologies. Elle a une longue expérience comme directeur de la R&D dans plusieurs entreprises scientifiques américaines. Marie-Alice Dibon est docteur en pharmacie.
L'Atelier - Les biotechnologies sont finalement assez récentes. Le mot lui-même n'est apparu que dans les années 90. Quel en est l'historique ?
Marie-Alice Dibon - Les biotechnologies sont les technologies du vivant, et par ce terme, on pense plutôt a celles qui utilisent les nouvelles technologies. D'une certaine façon, elles ont donc toujours existé, depuis que l'homme pratique l'agriculture… La découverte de l'ADN en 1953, puis le séquençage du génome en 2000 (humain, mais aussi du riz ou d'autres animaux) nous permet d'accéder aux parties les plus infimes des organismes. Nous pouvons utiliser molécules et cellules pour résoudre des difficultés (des maladies, des insuffisances des plantes par exemple) et créer de nouveaux produits (médicaments, alimentation…). Le développement de l'informatique et des nanotechnologies accroît encore les possibilités des biotechnologies. Les techniques de Grid computing ont par exemple rendu possible la découverte du génome.
Mais les biotechnologies sont avant tout une histoire qui débute. Les investissements à faire sont très importants, les retours sur investissements très incertains, et la R&D nécessite plusieurs années avant d'aboutir à un produit commercialisable. L'histoire des biotechnologies est donc en train de s'écrire aujourd'hui, et en partie aux Etats-Unis dans la Silicon Valley, où se concentrent investissements, recherches, laboratoires et entrepreneurs. Israël et le Canada comptent aussi d'excellents chercheurs et de très belles entreprises dans le secteur. La France, avec une industrie pharmaceutique puissante et de grands laboratoires n'est pas non plus trop mal placée dans cette compétition.
L'Atelier - L'arrivée des biotechnologies change, et va changer plus profondément encore, notre façon de nous alimenter, de nous soigner, notre rapport à l'environnement. Au fond, n'est-ce pas un profond changement de société qui s'annonce ?
M-A Dibon - Notre civilisation est pour une bonne part le fruit de nos technologies. Nos sociétés intègrent de plus en plus de technologies, et de plus en plus rapidement. La simple observation de l'usage que nous avons d'Internet ou de nos téléphones portables et des changements sociaux qu'ils impliquent l'indique clairement.
Les bio technologies interviennent – et vont intervenir plus profondément encore – dans des secteurs clés de nos vies : les soins bien sûr, l'alimentation (les fameux OGM notamment), l'environnement (traitement de la biomasse, usine « vertes »…)…Est-il besoin de mentionner que ces secteurs sont vitaux ? Au-delà, la façon dont nous nous alimentons, dont nous nous soignons, dont nous produisons et traitons nos déchets modifient nos rapports sociaux. C'est vrai à l'échelle d'un pays, mais c'est aussi vrai à l'échelle du monde. Les biotechnologies peuvent apporter de vraies solutions aux pays en voie de développement par exemple.
L'Atelier - Les biotechnologies font une irruption un peu inattendue dans la vie politique américaine. L'enjeu autour du refus de l'administration américaine d'importer des médicaments moins coûteux du Canada, ou la question des cellules souches sont au centre des débats entre les deux candidats, et ont donné lieu à de vives passes d'armes au court des débats télévisés qui ont opposé le président sortant Georges W Bush et le Sénateur John Kerry. Comment peut-on analyser les termes de ce débat ?
Marie-Alice Dibon - Comme en France, le problème du coût des soins est une question centrale aux Etats-Unis. L'interdiction d'importation des médicaments du Canada est essentiellement dictée par le lobby des industries pharmaceutiques. Les médicaments sont moins chers au Canada et, dans certains Etats américains proches de la frontière canadienne, il y a même des voyages organisés pour se fournir en médicaments. Certaines personnes se trouvent tout simplement exclues du système de soin américain à cause du coût prohibitif des médicaments et de la couverture sociale.
Au-delà, les biotechnologies permettent de réduire les coûts de la santé de deux façons. D'abord, en produisant des médicaments réellement plus efficaces, moins toxiques. Ensuite, en produisant des médicaments permettant de soigner mieux des maladies extrêmement coûteuses. On pense évidemment au Sida ou à la maladie d'Alzheimer.
En ce qui concerne l'utilisation des cellules souches, on touche là à un autre aspect fondamental du développement des biotechnologies : l'éthique. Des choix de société sont à faire, et ils nécessitent une bonne information du public et des politiques. Or ces sujets sont complexes, techniques, et la vulgarisation prend du temps. Le débat sur les OGM montre à quel point ces sujets nécessitent de la part de tous un effort de compréhension et d'analyse. C'est loin encore d'être le cas, aux Etats-Unis comme en France d'ailleurs.
L'Atelier - Toutes ces transformations sont peu ou mal connues du public, malgré des enjeux considérables. Faut-il avoir peur des biotechnologies ?
Marie-Alice Dibon - Avoir peur des biotechnologies n'a pas vraiment de sens. Elles peuvent faire peur car elles sont mal comprises. Parler de clonage, des organismes génétiquement modifiés… génère des peurs, qui sont des peurs ancestrales. Souvenons-nous que l'informatique a fait peur à ses débuts, certains craignant que l'ordinateur ne dépasse le cerveau humain et finisse par nous gouverner. Cette peur vient du sentiment que nous sommes dépassés par les technologies, qu'elles prennent le pas sur nos sociétés, et sur nos vies. Rappelez-vous aussi du débat qui a entouré le premier bébé éprouvette. Des milliers d'enfants sont conçus de cette façon aujourd'hui. Sans problèmes particuliers pour le bébé ou les parents.
Là encore, la vulgarisation, l'explication des enjeux doit permettre de débattre des questions qui sont soulevées par les biotechnologies, et qui sont des vraies questions de société. Les politiques doivent pouvoir légiférer et poser les limites acceptables, en très bonne connaissance de cause. Ce n'est pas encore le cas aujourd'hui, et il reste un gros travail à faire, notamment auprès des medias.