Vélos électriques, covoiturage, autopartage, location de voitures entre particuliers, chauffeurs à la demande ou encore plateformes de transports multimodales. Le futur de la mobilité se dessine aujourd’hui... différemment aux Etats-Unis et en France. Enquête.

Futur de la mobilité : une comparaison Etats-Unis - France

Aux Etats-Unis, « il y a 100 millions de personnes qui conduisent, seuls dans leur voiture, pour aller travailler ». Robert Sadow, co-fondateur de Scoop Technologies rencontré à l’évènement Disruption in Transportation à San Francisco, s’intéresse de près à ce marché. Avec son frère Jason, il a créé sa start-up de covoiturage en janvier 2015 et a réussi à lever 5,1 millions de dollars en mai dernier. Pourtant, le covoiturage ne fait pas l’unanimité au pays de l’oncle Sam, quand en France le phénomène prend de plus en plus d’ampleur avec Blablacar, plus grosse licorne française et leader mondial du secteur.

Qu’est-ce qui explique ces différentes vitesses d’adoption ? La densité de population, les infrastructures ou les régulations... sont tout autant de facteurs qui influencent probablement les usages. Où en est-on en France par rapport aux Etats-Unis concernant la mobilité du futur ? Les chiffres sur les modes de transport utilisés pour aller travailler en disent long sur les pratiques et les mentalités. « 80% des Américains conduisent seuls, ils sont 10% à faire du covoiturage à l’aller et au retour et 5% à prendre les transports en commun, les autres marchent ou font du vélo », annonce Robert Sadow.

Les Américains utilisent le covoiturage pour se rendre au travail, les Français pour les longues distances

« Et c’est encore pire dans les villes où les transports publics ne sont pas répandus. D’après une récente étude, si vous vivez en banlieue, moins de 20% des emplois seront accessibles à moins de 90 minutes en transport public, le rêve américain dépend donc de votre capacité à conduire et à posséder une voiture. » Le jeune entrepreneur démontre ainsi l’intérêt du covoiturage aux Etats-Unis. Ce mode de transport peine malgré tout à s’y imposer, il est en recul. Après une période faste dans les années 1980 où il était de bon ton de partager son véhicule sur la route du travail, les conducteurs ont repris leurs habitudes solitaires. La faute à des voitures plus abordables, coût de l’assurance et du carburant compris ? C’est une hypothèse.

Plusieurs jeunes pousses de covoiturage tentent malgré tout de reconquérir les Américains. Pour cela, Scoop technologies adopte deux stratégies en particulier : celle de travailler directement avec les entreprises - comme le fait Wayz-up en France -, et de leur demander de subventionner les trajets de leurs employés. La jeune pousse a également négocié il y a quelques semaines que deux villes de la Bay Area financent en partie le covoiturage de leurs habitants pour réduire les embouteillages.

En réalité, les Américains sont plus nombreux que les Français à partager leur véhicule pour aller travailler. Dans l’hexagone, selon une enquête de septembre 2016 de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), seuls 3% des déplacements domicile-travail sont effectués en covoiturage. Une pratique considérée comme contraignante en France. En revanche, le fait de participer à un trajet longue distance dans une voiture avec un inconnu, de manière occasionnelle, a du succès. La réussite de Blablacar l’illustre. L’été dernier, 10 millions de covoitureurs étaient attendus sur les routes, soit 40% de plus que l’été précédent. Aujourd’hui, 1,6% des déplacements longue distance sont effectués en covoiturage mais le Commissariat général au développement durable prédit une hausse de 60% de cette part de marché dans les années à venir.

 
Blablacar, Drivy vs Scoop Technologies, GetAround

BlaBlaCar est le leader du covoiturage pour les déplacements longues distances. Droit d'auteur : M-SUR

Les business-models quasiment opposés de Scoop Technologies et de Blablacar sont révélateurs de contraintes géographiques et sociétales différentes dans leurs pays respectifs. Comme l’expliquait Frédéric Mazzella, le CEO de la licorne, à un autre micro : le modèle de Blablacar serait plus difficile à implanter aux Etats-Unis où les distances sont trop grandes, le coût de l’essence bas, les villes trop étalées et le réseau de transports en commun pas assez développé pour faciliter la rencontre des conducteurs et des passagers. C’est ce qui a sans doute provoqué l’échec de Zimride ou de Tripda, les équivalents américains de Blablacar, et même de Lyft qui avait décidé de retenter l’expérience dans la baie de San Francisco.

En France en revanche, le prix des trajets en train reste souvent suffisamment élevé, tout comme le coût du déplacement en voiture (péage, essence), pour justifier de partager ces frais avec d’autres passagers à l’occasion d’un covoiturage. La crise économique et la nécessité pour certains de se serrer la ceinture a donc motivé les Français. À cela s’ajoute une conscience écologique ou l’envie de passer un moment convivial et de rencontrer de nouvelles personnes.

Davantage de chauffeurs à la demande aux Etats-Unis et de voitures à la demande en France ?

Les autres formes de mobilité du futur ont des origines similaires. Les services de chauffeur à la demande, dont Uber est emblématique depuis 2010 à San Francisco et 2011 à Paris, sont en plein essor également parce qu’ils permettent aux passagers de faire des économies et aux conducteurs de gagner de l’argent. Pour les chauffeurs, c’est aussi une manière de rentabiliser un véhicule, immobilisé 95% du temps en moyenne. Ce constat a inspiré des entrepreneurs. Jessica Scorpio, fondatrice de GetAround, présente au même évènement (Disruption in Transportation), en fait partie. « On a créé notre start-up parce qu’on a réalisé qu’il y avait une inefficacité sur le marché. Il y a un milliard de voitures dans le monde et beaucoup ne sont pas utilisées pendant 22 à 23 heures par jour. Alors de la même manière qu’AirBnB simplifie la location d’une chambre ou d’un logement vide, on s’est dit que c’est ce qu’il fallait faire avec les automobiles. »

La jeune pousse créé en 2009 revendique 3000 véhicules enregistrés sur son site et 200 000 membres quand le leader français Drivy, lancé en 2010 dispose d’un réseau d’au moins 26 000 véhicules de particuliers et 500 000 membres l’année dernière. Il y a quelques semaines Toyota a cependant investi 10 millions de dollars dans GetAround, laissant présager une nouvelle croissance de l’entreprise. Drivy a elle déjà racheté en avril 2015 l’un de ses concurrents, le numéro 3 hexagonal Buzzcar. La France est-elle en avance dans le domaine ? Pas si sûr, d’autres entreprises comme l’ancienne entreprise d’autopartage reconvertie dans la location entre particuliers Turo (anciennement RelayRides), opèrent aux Etats-Unis. La faible densité des lignes de transports publics américaines complique pourtant encore une fois la rencontre, cette fois entre locataires et propriétaires de véhicules.

Blablacar, Drivy vs Scoop Technologies, GetAround

La faible densité des lignes de transports en commun complique la location de voitures entre particuliers aux Etats-Unis. Source : Shutterstock

Jessica Scorpio veut croire que GetAround propose une alternative aux citoyens et les pousse à essayer d’autres modes de transport : « Si vous partagez votre voiture, vous allez forcément moins conduire et faire plus de vélo, peut-être essayer le covoiturage etc. On souhaite avoir un impact positif sur la vie des gens et résoudre les problèmes de transports est une manière de le faire. » Son entreprise considère que chaque voiture partagée sur leur plateforme revient à en retirer dix de la circulation. Pour promouvoir son modèle, GetAround soutient aussi l’autopartage. L’entreprise vient de conclure un partenariat pour inclure les automobiles partagées City Carshare de la région de la baie de San Francisco dans son offre de véhicules.

Un défi universel : gagner la confiance de l’utilisateur

Le covoiturage, les services de chauffeurs à la demande et de location de voitures entre particuliers ont en commun de mener à un futur avec moins de véhicules en circulation et nécessitent une confiance en l’autre pas toujours évidente. C’est l’un des défis universels qu’ont dû relever ces entreprises. Or pour Robert Sadow, « faire partager un véhicule à deux inconnus et leur faire apprécier l’expérience est un premier pas vers l’idée de faire confiance à une machine et demain à une voiture autonome ». Une technologie qui pourrait venir disrupter les activités des jeunes pousses de la mobilité.

En attendant, elles sont confrontées à d’autres difficultés, à caractère plus locale. Convaincre les législateurs et régulateurs de l’intérêt de leurs entreprises en est une. Jessica Scorpio, se souvient par exemple avoir «proactivement» soutenu la loi AB1871 votée par l’Etat de Californie, qui distingue les situations où l’assurance du loueur s’applique, de celles où l’assurance du locataire via un service comme GetAround entre en jeu.

Comme Drivy, GetAround a conclu un partenariat avec un assureur. Et pour vérifier l’identité des conducteurs, la jeune pousse américaine leur demande de se connecter via leur compte Facebook, une manière de s’assurer la confiance des utilisateurs. Les Etats ont également un rôle à jouer pour encourager les services qui, en diminuant le nombre de véhicules, améliorent la circulation dans les villes ainsi que la qualité de l’air. Autre moteur possible pour ces entreprises de la mobilité du futur : les changements de comportement vis-à-vis du travail, devenu plus flexible avec l’extension du télétravail, pourraient contribuer au déclin de l’utilisation de la voiture en solo.

Rédigé par Sophia Qadiri
Responsable éditoriale et journaliste