Google entre dans une phase critique de sa jeune existence : l'adolescence. Celle du surdoué, certes, mais avec toutes les ingratitudes de cet âge difficile. Les adultes, la communauté...

Google entre dans une phase critique de sa jeune existence : l’adolescence. Celle du surdoué, certes, mais avec toutes les ingratitudes de cet âge difficile.
 
Les adultes, la communauté financière notamment, attendent de la société qu’elle se comporte comme une entreprise ayant atteint sa majorité. Soumise, depuis son introduction en bourse, au difficile exercice de la publication de ses résultats, la compagnie de Mountain View ne s’y est plié qu’avec mauvaise grâce, et beaucoup de maladresse, à la mesure de son introduction elle même.... Pourtant, parce que c’est un surdoué, les résultats sont là, au delà des attentes. 100 % de croissance cette année…Et Google, comme l’adolescent orgueilleux, se prend au jeux à la fin du mois de février de cette année, en annonçant les 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires comme objectif (contre 6,5 milliards aujourd’hui). Soit une croissance de 100 % par an jusqu’en 2010 !
 
Mais Google reste un adolescent qui se cherche. Une belle vocation, un peu naïve, affichée en grand : « organiser toute l’information ». Et tous les bricolages, toutes les approximations et toutes les maladresses pour essayer d’y arriver. Avec une force de poids : celle de son incroyable et insatiable esprit d’innovation : le caractère du jeune surdoué…qui maîtrise encore mal sa communication. Derrière l’image ultra positive du petit chaperon rouge, beaucoup commencent à voir pointer les crocs du grand méchant loup…
 
Alors, aujourd’hui, chez Google, on rit…
 
Car les résultats sont bons, la croissance est là, le modèle publicitaire – qui apporte à l’entreprise 95% de ses revenus - fonctionne à plein. C’est un Larry Page – cofondateur de Google - en jeans, basket et blouse qui vient présenter les dernières nouveautés au CES de Las Vegas. Et le stand de Google s’enorgueillit de magnifiques présentations en lego.
 
Ce sont des fêtes à répétition dans les locaux de Mountain View pour accueillir les nouvelles recrues. Et le lancement d’un nouveau produit par semaine, en version bêta, bien sûr…Les nuits sont longues chez Google, comme dans les turnes des étudiants en grande école. On vient avec son chien, on personnalise son « cubicle » (son caisson, le standard du bureau américain…), on dort même sur place. On fait du sport, on se soigne, et on mange bien….Bref, c’est « cool ». Et Google est aujourd’hui reconnue comme la marque la plus influente du monde.
 
Alors, on se prend à rêver de tout faire. De la géolocalisation, à la gestion des paiements en passant par le disque dur virtuel (projet GDrive), rien n’est plus interdit grâce aux serveurs qui coûtent un milliard de dollars par an à la compagnie et qui sont mieux gardés que la banque fédérale américaine !
 
On imagine être présent partout : sur le PC, avec le Desktop, en remplacement du disque dur bien sûr, mais aussi sur le téléphone mobile (avec le moteur de recherche, mais aussi avec la localisation), dans les voitures avec Google Local et Google Earth… Et avec l’achat cette semaine de Writely, le site de traitement de texte gratuit et online, Google fait un pas de plus dans la direction d’un véritable système d’exploitation en ligne. Associé à GDrive, le disque dur virtuel, voilà de quoi faire de l’ombre à Microsoft.
 
Mais on pleure aussi…
 
La vie n’est pas non plus toujours rose chez Google. Ces derniers mois, les difficultés se sont accumulées. Une communication financière encore hasardeuse, qui entraîne des à-coups dans un cours de bourse jusqu’ici orienté à la hausse. Et la baisse du cours est dramatique pour Google, car c’est un de ses principaux moyens de recrutement. Pour attirer les meilleurs, Google ne promet rien de moins que la fortune, et paye largement ses nouveaux embauchés en stock-options. Si le cours chute, c’est la promesse qui s’envole !
 
Des procès délicats, pour « fraude au clic » et pour pratiques abusives, jettent également un doute sur la qualité des pratiques commerciales de l’entreprise. Le juge a annoncé qu’il envisageait de débouter Google dans le conflit qui l’oppose au gouvernement américain sur la fourniture de données personnelles.
 
Et Google a de quoi s’inquiéter, au-delà des simples soucis judiciaires. Son modèle d’affaire, basé sur la publicité, reste bien fragile et incertain pour l’avenir. L’enjeu de Google, ce sera la diversification, la vraie... et pas l’éparpillement. Encore un des traits de la jeunesse de l’entreprise, qui a décidément bien du mal à qualifier son métier et à clarifier sa stratégie, au delà de son activité de moteur de recherche.
 
Mais si c’était cela, justement, sa stratégie ? L’innovation tout azimut comme plan de développement et de conquête de marchés. Voilà bien alors un modèle original.
 
Et on fait peur…..
 
Google accepte l’autocensure pour son implantation en Chine, pour se plier aux exigences du gouvernement chinois. S’attirant les foudres des élus américains, qui n’ont pourtant pas coutume de critiquer les entreprises locales lorsqu’elles font du business en dehors des frontières. Le tout alors que quelques semaines auparavant, l’entreprise avait refusé de communiquer des informations confidentielles aux autorités américaines au prétexte de préserver ses utilisateurs. Deux poids, deux mesures ?
 
Et ces fameuses données personnelles ? Google les accumule : avec Gmail, qui lit nos messages pour afficher de la publicité contextuelle. Avec Google Desktop, qui indexe votre disque dur pour vous aider à y retrouver les informations, et vous propose maintenant de stoker ces données pour en faciliter l’accès. Avec l’annonce de GDrive, le disque dur virtuel de Google, qui vous permettra de stoker toutes vos données sur les serveurs de la société, pour pouvoir y accéder à distance. Sans doute avec de la publicité contextuelle (il faut bien vivre…), et donc avec une lecture par les robots de Google du contenu de ces données.
 
Aussi, des voix s’élèvent pour dénoncer ce qui apparaît encore ici comme une preuve de naïveté, mais qui fait de plus en plus peur. Mais peut on encore être naïf quand on pèse en bourse le poids de plusieurs géants de l’industrie mondiale ?
 
Alors Google, prince magnifique ou adolescent surdoué, qui peut aussi bien virer au voyou qu’au héros ? Et si, tout simplement, l’entreprise avait du mal à se débarrasser de sa première carapace de start-up, gentille, attractive, pleine de succès, pour endosser son nouveau costume : celui d’une entreprise comme les autres ? L’état de grâce, qui a connu son apogée avec l’introduction en bourse, pourrait bien toucher à sa fin. Et on devrait bientôt voir de quoi Google est vraiment capable, dans un monde qui n’a pas attendu l’arrivée du bel enfant pour fourbir ses armes…
 
Dominique Piotet
A San Francisco pour l’Atelier
 
(Atelier groupe BNP Paribas - 17/03/2006)