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La micro-mobilité électrique à la conquête de San Francisco

  • 04 Mai
    2018
  • 10 min

Mi-juillet, dans un article publié sur Medium, les deux cofondateurs de Lyft, John Zimmer et Logan Green, ont exposé la manière dont leur entreprise ambitionne de remodeler la mobilité en milieu urbain. Pour le grand rival d'Uber, l’avenir du transport repose sur le multimodal. Ainsi, loin de rester cantonné à un service de taxi partagé et connecté, formule qui a fait son succès, Lyft souhaite devenir une véritable plateforme de mobilité agrégeant les différentes options accessibles aux citadins, dont vélos et trottinettes électriques partagées, mais aussi transports en commun. Début juillet, Lyft a racheté Motivate, le plus grand opérateur de vélos partagés aux États-Unis, pour 250 millions de dollars. Motivate dirige notamment les programmes Citi Bike, à New York, et GoBike, déployé par le constructeur automobile américain Ford à San Francisco.

Lyft souhaite ainsi offrir à ses utilisateurs la possibilité de louer un vélo directement depuis son application. Les services de trottinettes électriques partagées, qui ont récemment fait une entrée fracassante sur le marché américain, suscitant à la fois enthousiasme et critiques, doivent également être intégrés à l’application. Lyft est en discussion avec l’entreprise Spin, pour élaborer les détails d’un partenariat. Le rival d’Uber a déposé une demande de permis pour opérer ces deux moyens de locomotion auprès de la municipalité de San Francisco, sa ville natale, en juin dernier. « Nous sommes face à une opportunité, qui n’est offerte qu’une fois par génération, de faire travailler secteurs privé et public ensembles afin de repenser nos villes autour de l’humain et non de la voiture. Nous voyons l’introduction des vélos et trottinettes partagées dans l’écosystème de transports de nos villes comme une étape supplémentaire dans la responsabilité civique de Lyft », écrivent ainsi les deux cofondateurs dans leur article Medium.

Une nouvelle mobilité urbaine

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Le pari du multimodal

L’ambition de Lyft est également de faire fonctionner ces différentes options de mobilité (autopartage, vélos et trottinettes électriques) en harmonie avec les transports en commun. Dans sa demande de permis déposée auprès de la municipalité de San Francisco, l’entreprise affirme ainsi envisager des réductions, pouvant aller jusqu’à 100%, sur les courses débutant ou finissant à une station de BART, MUNI ou Caltrain, les trois options de transports publics existantes dans la région de San Francisco. En juin dernier, l’entreprise a également repensé le design de son application, pour mettre davantage l’accent sur les courses partagées et les liaisons avec les lignes de transports en commun.

Une stratégie que Lyft a bien l’intention de poursuivre. « L’application Lyft sera unique dans sa volonté de résoudre le problème du premier et dernier kilomètre », écrivent les cofondateurs. « Bientôt, vous pourrez accéder aux horaires des transports en commun en temps réel, planifier des trajets multimodaux, ou encore utiliser les vélos et trottinettes Lyft pour rejoindre un arrêt de bus ou un point de rencontre pour démarrer une course en covoiturage. Transports publics, vélos, petits véhicules électriques et infrastructures, dont passages piétons et pistes cyclables sécurisées, jouent tous un grand rôle dans le découplage entre mobilité et possession d’un véhicule individuel. » Dans cette optique, Lyft va également investir un million de dollars dans un projet conçu pour améliorer les systèmes de transports en commun dans les zones mal desservies, en collaboration avec plusieurs organisations à but non lucratif.

Une mobilité à la demande

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L'approche d'Uber : « il faut commencer par discuter de ce que...

  • 31 Jui
    2018
  • 10 min

Ce pari en faveur du multimodal répond à un objectif ambitieux. En multipliant les options alternatives à la voiture individuelle, Lyft veut faire baisser le nombre d’automobiles sur les routes d’un million d’ici 2019, et accroître le pourcentage de courses partagées effectuées par ses utilisateurs à 50% d'ici à 2020. À l’heure actuelle, 35% des courses effectuées sur Lyft sont partagées. Pour tenir son objectif, l’entreprise doit donc faire grimper cette part à une course sur deux. Pour montrer qu’elle a les moyens de ses ambitions, l’entreprise affirme que 250 000 utilisateurs de Lyft ont abandonné leur véhicule individuel en 2017.

Naturellement, Uber ne compte pas rester passif tandis que son rival contribue à transformer la manière dont nous nous déplaçons en milieu urbain. Ainsi, le leader mondial de la mobilité à la demande travaille également pour intégrer vélos et trottinettes partagées à son application, tout en développant des synergies avec les transports en commun. Début juillet, Uber a ainsi investi dans Lime, une entreprise qui propose un système de trottinettes électriques et partagées. Si les détails du partenariat sont encore en cours de discussion, Uber prévoit d’intégrer les trottinettes à son application et d’apposer son logo sur ces dernières. En février dernier, l’entreprise dirigée par Dara Khosrowshahi a également investi dans Jump, une entreprise de vélopartage, et intégré ses vélos à son application, avant de racheter l’entreprise en avril. Uber vient de sortir un rapport exposant la manière dont les utilisateurs se servent des vélos de Jump depuis que ceux-ci ont été intégrés à son application. D’après les chiffres relayés par Uber, les vélos ont entraîné une légère baisse des courses automobiles effectuées sur de faibles distances, mais cette dernière a été largement compensée par une adoption massive du vélo, entraînant une hausse de l’usage global de l’application Uber.

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L’entreprise affirme en outre que les deux services fonctionnent de manière complémentaire : ainsi, le vélo est particulièrement populaire en journée, aux heures où la circulation est la plus dense et pour de courtes distances, tandis que les courses en voitures ont la préférence des utilisateurs la nuit et sur les trajets plus longs. Uber multiplie également les clins d’œil en direction des transports publics : en avril dernier,  elle a mis en place un partenariat avec Masabi, une entreprise britannique, pour permettre aux utilisateurs d’acquérir des titres de transport directement via l’application, et combiner ainsi facilement une course en Uber avec un trajet en bus ou en métro. « L’important n’est plus le moyen de transport utilisé, mais de permettre au client d’arriver à bon port de la manière la plus efficace possible, en combinant les différents moyens à sa disposition : voiture, trottinette électrique, vélo ou transport en commun », analyse Tien Tzuo, CEO de Zuora, entreprise de logiciel en tant que service centrée sur l’économie de l’abonnement.

L'automobile se convertie à l'abonnement

 Ce qui a changé

depuis lA FORD T

Cette volonté affichée par les deux entreprises américaines de l’autopartage de construire un écosystème de mobilité holistique illustre un changement de paradigme sur le marché automobile. Au début du XXe siècle, l’industriel américain Henry Ford a facilité la démocratisation de l’automobile avec sa Ford T. Il a ainsi contribué à façonner le visage de l’industrie, qui est resté peu ou prou le même jusqu’à aujourd’hui : pour les constructeurs, l’objectif était de vendre un maximum de véhicules à un public le plus large possible. Mais les choses sont en train d’évoluer. Il s’agit désormais moins de vendre des voitures ou des courses en voiture que de proposer un service de mobilité, permettant à l’utilisateur d’aller du point A au point B de la manière la plus efficace et dans les meilleures conditions possibles. Ce changement de paradigme suit une évolution dans les attentes des consommateurs, qui plébiscitent de moins en moins la possession d’un véhicule individuel au profit de services de mobilité pratiques et confortables. Et ce même dans un pays aussi accro à l’automobile que les États-Unis.

Ainsi, entre 1983 et 2014, la part des jeunes Américains détenteurs du permis de conduire est passée de 92% à 77%. « Nos recherchent montrent que de nombreux clients sont en quête d’une expérience simple et avec un tarif fixe, sur le modèle des abonnements qu’ils ont déjà, comme Netflix ou le programme iPhone upgrade d’Apple », confie Jim Nichols, product and technology communication manager chez Volvo USA, au magazine américain Consumer Reports. L’automobile se convertit ainsi progressivement à l’économie de l’abonnement, nouveau modèle économique où la relation entreprise/client ne se réduit plus à l’achat ponctuel de biens ou services par ce dernier, mais à l’établissement d’une relation de long terme où le client verse des sommes d’argent régulières et reçoit en échange des services et une assistance sur la durée.

Dans son dernier livre, Subscribed : Why the subscription model will be your company’s future — and what to do about it (non traduit en français), Tien Tzuo, consacre tout un chapitre à la prévalence croissante de cette logique au sein de l’industrie automobile. Par de nombreux aspects, Uber et Lyft constituent des services de mobilité opérant sur la logique de l’abonnement. Certes, chaque utilisateur ne paie pas des frais fixes, comme les 9,99 $ mensuels de Spotify ou les 99$ annuels d’Amazon Prime. Mais chaque usager de Lyft ou d’Uber enregistre ses informations personnelles et de paiement sur l’application ; les deux services ont recours à une tarification basée sur l’usage ; ils connaissent l’historique de navigation de chaque client et s’en servent pour lui proposer des services personnalisés ; grâce à son partenariat avec Spotify, Uber connaît même les goûts musicaux de ses utilisateurs. Les deux entreprises ont d’ailleurs récemment testé des formules d’abonnement fixes, permettant de voyager à volonté pour quelques centaines de dollars par mois.

L'abonnement,  synonyme de liberté ?

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16 

millions

de véhicules feront partie d'un service d'abonnement d'ici à 2025

« Ces services de covoiturage ont favorisé l’émergence de nouvelles priorités chez le consommateur : pourquoi acheter une voiture lorsqu’il vous suffit de dégainer votre téléphone pour aller du point A au point B ? Pourquoi ne pourrais-je pas simplement disposer d’un abonnement de mobilité, de la même manière que je m’abonne à l’électricité ou à l’internet ? », s’interroge Tien Tzuo dans son livre. Selon le magazine américain Forbes, plus de 16 millions de véhicules feront partie d’un service d’abonnement, aux États-Unis et en Europe, d’ici 2025. Face à ces nouvelles attentes des consommateurs et aux offensives d’Uber et Lyft, les constructeurs automobiles traditionnels n’ont bien entendu pas l’intention de se laisser distancer.

 Les individus qui seraient tentés par la Hyundai Ioniq, le nouveau véhicule hybride du constructeur sud-coréen, peuvent l’acquérir sous forme d’abonnement, moyennant 275 dollars mensuels. « Notre objectif est de rendre la possession d’un véhicule aussi simple que celle d’un téléphone mobile », affirme

Mike O’Brien, vice president of product planning pour Hyundai, dont les propos sont rapportés dans le livre de Tien Tzuo. Hyundai est rejoint dans son ambition par nombre de ses concurrents. Porsche propose ainsi un service d’abonnement haut de gamme qui démarre à 2 000 dollars par mois, permet d’accéder à une demi-douzaine de modèles et comprend frais de maintenance, d’assurance et d’immatriculation. Pour 1 800 dollars par mois, il est possible de conduire un véhicule choisi parmi l’intégralité de l’offre de Cadillac. Que les indécis, qui ne sauraient quel modèle choisir, se rassurent :  l’offre permet de changer de modèle jusqu’à 18 fois par an. Volvo, de son côté, propose à ses clients de conduire son modèle XC40 moyennant 600 dollars par an, somme qui inclut assurance, maintenance, accès à un service client ouvert 24h/24, et même à un service bonus permettant de se faire livrer des colis directement dans son véhicule. Selon les prédictions du CEO de l’entreprise, Martin Lundstedt, une Volvo neuve sur cinq sera livrée sous forme d’abonnement d’ici 2023.

Vers une approche holistique de la mobilité

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Pour GM, le futur de la mobilité s’inscrit dans l’autopartage

Archive Mars 2017

Mais l’économie de l’abonnement ne consiste pas simplement à passer d’une vente ponctuelle à une facturation régulière : il s’agit bel et bien d’un nouveau mode de pensée, qui fait des constructeurs automobiles des prestataires de services de mobilité plutôt que des vendeurs de voitures. « L’idée n’est pas seulement de continuer à vendre des voitures en proposant aux clients de payer sur la durée ou de changer de véhicule quand ils le souhaitent. Il s’agit de repenser intégralement l’expérience de la mobilité », affirme Tien Tzuo. Plusieurs constructeurs vont ainsi directement chasser sur les terres d’Uber et Lyft. C’est le cas de BMW, qui s’est dotée de sa propre division, ReachNow, consacrée à l’autopartage. Celle-ci vient tout juste de lancer un service de mobilité à la demande dans la ville de Seattle, qui constitue un concurrent direct de Lyft et d’Uber. Pour se distinguer de la concurrence, le constructeur allemand mise sur un service plus haut de gamme, avec la possibilité pour l’utilisateur de demander une certaine station radio ou une course « calme », le tout à l’avance et depuis l’application.

General Motors s’est elle aussi dotée de sa division dédiée à l’autopartage. Baptisée Maven, elle vient de mettre en place un programme baptisé Peer Cars. Pour l’heure testé dans quelques villes du Midwest (Chicago, Detroit et Ann Harbor), il permet aux détenteurs de véhicules General Motors de le louer pour gagner de l’argent lorsqu’ils ne s’en servent pas, sur le modèle testé et approuvé par Turo et GetAround. Volvo étudie également la mise en place d’un dispositif similaire. Le service d’autopartage de Daimler, Car2Go, est quant à lui disponible dans 25 villes américaines différentes, et vient tout juste de s’installer à Chicago.

Regard d'expert

Tien Tzuo

CEO de Zuora

« [...]À terme, pourquoi ne pas imaginer un service de mobilité qui réveille l’utilisateur à l’heure idéale, en fonction du climat et du trafic automobile ?[...]
Ford, de son côté, a investi dans l’entreprise Chariot, qui propose un modèle hybride entre taxis et bus pour se rendre au travail, et a lancé son propre programme de vélopartage, GoBike. L’entreprise a également mis en place l’application FordPass, qui vise à prendre en charge un maximum de détails gravitant autour de la conduite, pour accompagner l’utilisateur depuis son réveil jusqu’à son lieu de travail. Les utilisateurs de l’application peuvent réchauffer leur voiture à l’avance le matin lorsqu’il fait froid, trouver plus facilement des places de parking et les réserver, prendre rendez-vous chez le garagiste via l’application, trouver la station essence la plus proche et effectuer des paiements mobiles. « L’expérience de la conduite est aujourd’hui très fragmentée. L’ambition de Ford est de rassembler les pièces du puzzle pour offrir un service clef en main à l’utilisateur. À terme, pourquoi ne pas imaginer un service de mobilité qui réveille l’utilisateur à l’heure idéale, en fonction du climat et du trafic automobile ? Lui proposer de plutôt prendre un Uber s’il prévoit qu’il sera difficile de trouver une place de parking près de son bureau ? Tout cela implique de prendre en compte un certain nombre de variables, ce qui prendra du temps. Mais la vision est là », résume Tien Tzuo. 110 ans après le lancement de la Ford T, c’est ainsi une nouvelle approche du marché automobile qui se dessine, centrée sur l’expérience utilisateur et l’optimisation des flux de mobilité.
Rédigé par Guillaume Renouard