On a beaucoup écrit récemment sur Howard Rheingold. Notamment à l'occasion de la traduction en français il y a quelques semaines de son dernier ouvrage : Foules Intelligentes – La révolution qui...

On a beaucoup écrit récemment sur Howard Rheingold. Notamment à l'occasion de la traduction en français il y a quelques semaines de son dernier ouvrage : Foules Intelligentes – La révolution qui commence – M2 éditons – 2005. Et l'excellente préface de Daniel Kaplan, Délégué général de la Fing, nous éclaire sur la pensée visionnaire de cet auteur décalé et inclassable. Il ne s'agira donc pas ici de reprendre ses propos, mais bien plutôt de donner envie de se plonger toutes affaires cessantes dans les livres de l'auteur.
Né en 1947 à Phoenix, Arizona, Rheingold se distingue dès la fin de ses études par une dissertation au titre évocateur : « Que peut être la vie comparée à cela ? Assis seul devant la fenêtre, je regarde éclore les fleurs, les feuilles tomber, les saisons passer ». Le ton est donné. L'attitude aussi. Rheingold sera un observateur attentif et passionné du monde en devenir. De ses permanences et des changements profonds induits par l'arrivée de nouvelles technologies, dont il prédit qu'elles provoqueront une profonde révolution sociale. Avec un prisme qui lui est propre et qui donne à voir ce que des méthodes et des sciences humaines plus classiques ne permettent pas d'appréhender.

Il est fondateur d'une des plus anciennes communautés virtuelles en ligne, le Well ( www.well.com ) crée en 1985, et a publié plus d'une dizaine d'ouvrages reconnus : La réalité virtuelle (1991) ou Les communautés virtuelles (1993), qui seront des best-sellers. Il est aujourd'hui consultant et vit, comme
Manuel Castells et Lawrence Lessig, en Californie, proche de la Silicon Valley.

Ce qui fascine chez Rheingold, c'est sa capacité à imaginer le futur grâce à l'étude des usages émergents des nouvelles technologies, et à la projection de ce qu'ils peuvent permettre dans le futur grâce à leur combinaison. Il a vu et annoncé l'arrivée des ordinateurs personnels associés aux interfaces graphiques dés 1985, et l'Internet et les communautés virtuelles dès 1993.

Mais aujourd'hui, c'est une nouvelle étape qu'il annonce, avec la combinaison de l'omniprésence de réseaux sans fil, la multiplication des outils de connexion (téléphones mobiles, ordinateurs portables…) et des points d'accès (WiFi, WiMax, UMTS…), le développement des outils et des pratiques communautaires…Bref, c'est l'ensemble des interactions entre les hommes qui se trouvent en profonde mutation.

On a trop réduit la pensée de Rheingold aux simples manifestations médiatisées de ces foules intelligentes (« Smart Mobs »selon la terminologie de Rheingold). Happenings organisés aux moyens de sites Internet et de SMS, dont la première manifestation a eu lieu au grand magasin Macy's de New York. Une foule que rien ne prédestinait apparemment à agir d'un seul mouvement en un seul lieu se met comme par surprise à agiter les mains en même temps dans un même sens ou à s'allonger sur les matelas du rayon literie. Le tout organisé par Internet, et « commandé » par SMS. Comme si le téléphone mobile devenait une télécommande des personnes rassemblées. Plusieurs manifestations de ce type ont eu lieu à Paris, notamment au Louvre. Rheingold ne veut qu'illustrer ici un phénomène beaucoup plus insidieux et profond : les technologies permettent « d'agir ensemble de manière nouvelle et dans des circonstances où l'action collective n'était pas possible auparavant » (cité par Daniel Kaplan).

Dès lors, c'est bien l'ensemble des rapports sociaux qui va se trouver impacté, et notre façon de fonctionner ensemble, en société. Et Rheingold souligne à la fois la formidable puissance communautaire de ce phénomène et les risques qui y sont associés : dépendance forte à l'accès au réseau, protection de la vie privée…

Rheingold conclut de ses analyses à l'arrivée d'une nouvelle révolution sociale. Cette conclusion demande évidemment réflexion et discussion. Mais elle a le grand mérite – que Rheingold partage avec les autres auteurs cités dans ce dossier – de la replacer dans son contexte. Les nouvelles technologies appellent bien un débat plus large que celui que peuvent avoir des entreprises ou des ingénieurs entre eux. Politiques et citoyens doivent s'en emparer, car la technologie seule ne suffit pas à dessiner les contours d'un pacte social renouvelé autour de pratiques économiques et sociales profondément bouleversées.

Il faut espérer que ces débats s'ouvriront. En France, on veut croire que l'arrivée d'une carte nationale d'identité électronique très controversée en sera l'occasion. Ce n'est pas très bien engagé, malgré l'initiative de Forum des droits sur Internet (www.foruminternet.org). On ne pourra portant pas dire que nous n'avions pas été prévenus. Howard Rheingold y aura contribué en nous invitant à réviser nos certitudes par l'interrogation de nos usages, et c'est certainement un de ses plus grands mérites.

Dominique Piotet, pour l'Atelier BNP Paribas

(Atelier groupe BNP Paribas - 10/06/2005)