Parmi les questions abordées lors de l'e-G8, celle de la capacité des réseaux à assumer la croissance des données, des utilisateurs, de la mobilité. Une appréhension pas toujours justifiée, pour Daniel Kaplan.

"Il n'y a pas dans l'absolu de problème des infrastructures physiques"

Daniel Kaplan est le délégué général de la FING (Fondation pour l'Internet Nouvelle Génération).

A l'e-G8, la question du futur de l'Internet a été abordée, souvent du côté de la surcharge des infrastructures. La question ne doit-elle se poser que du côté des réseaux ?

Il n'y a pas dans l'absolu de problème des infrastructures physiques, qui sont rarement ultra saturées, sauf au dernier kilomètre mobile. Celui-ci, pourrait-on dire, n'a pas été construit pour l'iPhone, et n'a pas été anticipé par les opérateurs. Après, côté grands réseaux, il y a de la pression mais ce n'est pas urgent.

Un vrai problème, par contre, est celui de la pénurie d'adresses. Jusqu'à présent on savait le gérer, en utilisant des sous-adresses par exemple. Mais aujourd'hui, il devient difficile de donner une adresse publique à n'importe quoi ! De plus l'IPv6 a eu du mal à décoller. Voilà qui est un peu paradoxal, sauf si on comprend que le pourquoi est économique et pas technique.

C'est-à-dire ?

Avec la montée des débits, les infrastructures du dernier kilomètre, qui coûtent cher, le deviennent de plus en plus. Or la perspective de recettes pour les opérateurs n'est pas évidente. Il y a une stagnation des revenus, car il est finalement difficile d'en générer qui viennent des utilisateurs. D'où cette idée d'aller trouver de l'argent ailleurs, du côté des fournisseurs de service. L'idée de neutralité vient de là : les opérateurs ont besoin d'investissements qui sont réels. Ils ont soit la possibilité de remonter la chaîne de valeur (services comme la VoD...), soit de faire payer des services auxquels les gens accèdent grâce à leurs infrastructures.

La régulation du web serait donc une hypothèse inévitable pour la survie des opérateurs ?

Il y a des problèmes économiques qui existent, c'est sûr, et il faut investir sur le réseau. Mais il est important de considérer toutes les alternatives et de se demander ce qu'on risque de perdre si l'on change l'architecture des infrastructures.

En marge des problèmes que soulève ce scénario de restructuration du web pour qu'il devienne intelligent et applique des tarifs différenciés, je vois un autre inconvénient : Internet a un avantage majeur, sa simplicité. Il n'y a pas besoin d'ajouter une myriade de systèmes supplémentaires, de solutions de facturation différenciées, de dispositifs de réclamation... Ce qui coûte cher. Or avec la nouvelle infrastructure telle qu'on nous la présente, on recrée une bureaucratie interne aux entreprises. Puisqu'on agite la question économique, autant la poser jusqu'au bout : est-ce que ça ne coûte pas plus cher à ces acteurs de facturer que ce que leur coûte l'investissement ?

L'autre force du web était de ne pas faire d'hypothèses sur ce qu'on allait en faire. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut rien bouger, mais si on dit qu'il faut montrer patte blanche, on revient sur ce principe, et on risque de bloquer l'innovation.

Une innovation tournée vers la fameuse connexion des objets ?

En fait, l'intérêt du web est de multiplier les combinaisons possibles. Tous les scénarios, différents en fonction des usages, des pays, des cultures, vont se combiner. Donc on ne peut pas prévoir ce qui sera, et qui sera impacté par les utilisateurs, les designers, etc. La force de cet Internet ouvert, c'est ça : inventer de nouvelles possibilités !