Kathleen Kennedy, présidente du MIT Technology Review revient avec nous sur l'évolution du profil de l'entrepreneur et sa volonté d'être plus centré sur l'Humain.

#Innovators35EU : "L'entrepreneur d'aujourd'hui veut avoir un impact social"

A l'occasion des MIT TR35 France qui se déroulent ce mercredi 13 avril 2016 à Paris, et dont L'Atelier BNP Paribas, est comme chaque année partenaire, nous faisons un point avec Kathleen Kennedy, actuelle présidente du MIT Technology Review, sur le portrait robot de l'entrepreneur de 2016.

A la tête du magazine depuis maintenant 2 ans mais présente au sein du groupe depuis 16 ans, celle-ci revient sur l'évolution de la personnalité, des ambitions et des secteurs de prédilection des innovateurs récompensés chaque année. Comment ceux-ci sont perçus par la société et par les politiques ? Et surtout, à quoi l'innovateur de demain pourrait ressembler ?

MIT Review a lancé son concept TR35 dès 1999 (NDLR : à l'époque, on parlait de TR100). Comment avez-vous vu évoluer le profil de l’entrepreneur depuis cette époque ? Est-ce que leurs priorités sont les mêmes qu'il y a 17 ans ?

Kathleen Kennedy: Pour remettre en contexte, lorsque nous avons lancé MIT TR35 en 1999 à l’occasion des 100 ans du magazine Technology Review, nous étions à l’apogée de la « Bulle internet ». Tout ce qui nous entourait était en train de se digitaliser et Internet entraînait la mutation de toutes formes d'entreprises. Et face à ça, nous constations qu'il y avait une révolution en marche d’individus de moins de 35 ans qui soit, avaient choisi de se concentrer sur le passage des entreprises physiques vers le online, soit développaient de nouveaux concepts d’entreprises qui, en plus de croitre rapidement, se mettaient à concurrencer des entreprises parfois vieilles de centaines d’années. La priorité était donc principalement donnée à la transformation, à la digitalisation.

"Hier, l'innovateur misait sur la transformation digitale. Aujourd'hui, il se concentre sur ce qu'il pourrait apporter à la société."

17 ans plus tard, cette transformation s’est produite et les innovateurs qui nous parviennent sont désormais ce qu'on appelle des « digital native ». Ils n’ont pas réellement connu le monde sans internet puisque certains d'entre eux n’avaient que 10 à 15 ans à l’époque où nous nous sommes lancés. Du coup, dans cette seconde étape, on constate que ces entrepreneurs sont plus ouverts, qu’ils fonctionnent beaucoup plus en réseaux et qu’ils se donnent pour mission de véritablement résoudre des problèmes de société ou faciliter la vie des gens. En effet, l’entrepreneuriat social est quelque chose que nous voyons particulièrement fleurir. Mais toujours dans cette volonté de bouleverser un marché et de se démarquer d'un point de vue créatif.

Les MIT Under 35 récompensent les entrepreneurs à l'échelle mondiale, mais également régionale. Est-ce que vous constatez des disparités dans les profils d'entrepreneurs d'une région du globe à une autre ?

Je pense que d'une région à l'autre, et même d'une époque à une autre, la personnalité de l'entrepreneur reste similaire. Ce sont des curieux innés, qui ne veulent pas voir les barrières qui pourraient se dresser sur leur chemin, qui n'ont pas froid aux yeux et n'acceptent pas qu'on leur dise non.

                   Innovateurs récompensés par les MIT TR35

                          Gagnants des éditions précédentes des MIT TR 35 France

Si l'on constate des disparités toutefois dans les profils, elles sont principalement liées à l'écart qui peut se creuser en matière d'accès aux technologies et infrastructures numériques. Historiquement, les Etats-Unis et l'Europe se sont concentrés sur l'évolution technologique du poste de travail. Les économies émergentes, comme cela peut être le cas en Inde ou en Afrique, n'ont pour leur part pas eu les moyens, et n'ont d'ailleurs pas vu l'intérêt, de développer ce genre d'infrastructures. Ils se sont dirigés directement vers le mobile.

"Quelle que soit l'époque ou le lieu, l'innovateur se caractérise par sa témérité et sa persévérance."

Or, c'est intéressant car quand l'Europe et les Etats-Unis étaient encore en train de lutter pour passer de l'analogique au numérique, pour arriver enfin au mobile, les pays émergents avaient eu le temps de sauter une étape. Cela a simplifié d'une certaine manière le processus de développement de nouvelles technologies et a permis à ces pays d'arriver en premiers à cette motivation sociale que l'on constate de plus en plus chez les entrepreneurs avec lesquels nous travaillons.

Une partie de votre cohorte d'innovateurs a été reçue en octobre 2015 au Parlement Européen afin de discuter de leur apport potentiel en matière de réflexion et d'actions dans les problématiques de société. Quelle vision ont, selon vous, les élus de ce type de profils ?

Aussi bien dans la sphère entrepreneuriale que dans la société dans son ensemble, on a ce sentiment que les individus ne se sentent pas entendus, que leur vote revêt peu d'importance, et que les priorités des politiques ne sont pas nécessairement dans l'action. Ou s'ils le sont, c'est généralement en réaction à un état de crise et non dans l'objectif d'être proactif. Il y a une volonté des innovateurs de se dire "Comment fait-on pour améliorer cette situation ?" "Comment pouvons-nous être proactifs pour permettre de résoudre les crises avant que celles-ci ne se présentent ?".

                     Les MIT TR35 au Parlement Européen

          Les innovateurs du MIT TR35 était reçus en octobre 2015 au Parlement Européen

Les MIT Under 35 ont, dès leurs débuts, eu pour vocation de créer une communauté d'innovateurs. Pensez-vous que cela ait un poids quand il s'agit de réfléchir à comment faire évoluer la société ?

Absolument. Lors du Summit au Parlement Européen, nous avons pu assister à des débats passionnés de la part des innovateurs dont le but était vraiment d'encourager les députés présents à entendre leur discours. Celui-ci consiste à dire que nous avons les talents en Europe capables de résoudre les problèmes de société et qu'il est nécessaire de leur donner un peu plus de moyens et une plateforme afin de mettre en oeuvre leurs solutions. Ils se sont retrouvés face à un groupement d'individus brillants qui souhaitent qu'il y ait un changement dans la mécanique en place en matière de répartition des pouvoirs.

"Nous sommes forts de 200 membres brillants et je pense que cela a un poids pour se faire entendre sur les sujets de société."

Mais ce genre de discours a été entendu un nombre incalculable de fois et je ne pense pas que le fait de se rendre une fois au Parlement puisse avoir un impact direct. Maintenant, la longévité de cette communauté d'entrepreneurs que nous avons créée prouve qu'elle est amenée à perdurer. Et le fait qu'elle soit riche de près 200 individus, issus de 50 pays différents, je pense que ça a un poids lorsqu'il s'agit de se faire entendre.

Les MIT TR35 existent désormais depuis 17 ans. Quels domaines de l'entrepreneuriat pensez-vous voir émerger dans les 17 prochaines années ?

Je pense qu'il y a des domaines qui sont pour l'instant peu exploités et qui devraient fleurir dans les années à venir. Notamment, la biologie synthétique qui est très peu visible actuellement mais qui, pour moi, sera amené à exploser dans les années à venir. Il en est de même pour la robotique et le futur du travail, mais pour d'autres raisons. Ces deux domaines sont pour leur part actuellement à une étape charnière de leur développement et je pense que le virage se fera très rapidement en matière d'usage.

Rédigé par Aurore Geraud
Responsable éditoriale