Les blogs se multiplient. La possibilité de s'exprimer librement sur le réseau des réseaux, pour des internautes qui ne se sentent pas capables de créer leur site web, fait de plus en plus...

Les blogs se multiplient. La possibilité de s'exprimer librement sur le réseau des réseaux, pour des internautes qui ne se sentent pas capables de créer leur site web, fait de plus en plus d'émules, et la blogosphère grandit, grandit...

Avec elle, sont apparus Outre-Atlantique plusieurs cas de salariés américains qui ont été licenciés ou blâmés suite à la publication de certains textes ou de photographies sur leur blog. En France, que risque-t-on à parler de son entreprise sur Internet ? Maître Murielle Cahen est avocate à la Cour de Paris, spécialiste du droit des technologies de l'information et de la communication. Elle a accepté de répondre à quelques questions de l'Atelier sur la question des blogs et des pratiques juridiques qui l'entourent.

L'Atelier - Pouvez-vous nous dresser un état des lieux de la liberté d'expression sur les blogues aux Etats-Unis ? Et en donner les principales différences avec le droit français ?
Me M. C. - Aux Etats unis, la liberté d'expression est très large. Le premier amendement de la Constitution fédérale américaine se contente d'interdire au législateur fédéral toute intervention. Mais cela fait qu'il y a un vide juridique et malgré une plus grande intervention des pouvoirs publics depuis le 11 septembre 2001, de nombreux abus sont constatés. C'est un peu la loi du plus fort qui s'applique.

Des licenciements de salariés ont eu lieu car ils avaient diffusé des informations sur leur entreprise.

Michael HANSCON, ingénieur chez Microsoft, a été licencié car il avait publié des photos de la livraison de palettes d'ordinateurs de la marque Apple au siège de Microsoft avec pour commentaire «  Même Microsoft veut des G5 ».

La Compagnie aérienne Delta Air Lines a mis à pied une de ses hôtesses de l'air car elle avait diffusé une photo sur laquelle elle portait l'uniforme de la compagnie.

Les blogs et les réactions qu'ils suscitent sont donc incontrôlables. La société de construction automobile Mazda est même soupçonnée d'avoir créé un faux blog pour vanter les mérites de sa dernière voiture .

Ces débordements n'ont pas lieu en France, il n'est pas possible de licencier un employé parce qu'il formule des commentaires sur son travail. Il faut respecter la loi sur la presse qui s'applique au réseau Internet, ainsi que les règles du licenciement. Parler de son entreprise sur Internet ne constitue pas une faute susceptible de motiver un licenciement ou une sanction disciplinaire . Cependant, on peut constater certains abus, notamment grâce au témoignage d'Adrien DAUMIER qui estime ne pas avoir bénéficié d'une prime de fin de stage seulement parce qu'il avait critiqué, dans son blog, l'intranet de l'entreprise qui l'employait.

L'Atelier - Un salarié d'une entreprise française a-t-il le droit de parler de son entreprise sur son blog ?

Me Murielle Cahen - Le salarié, en tant que citoyen français, jouit de sa liberté d'expression. Selon l'article 7 de la convention européenne des droits de l'homme, ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontière. Il peut donc parler librement de son entreprise sur son blog, cependant s'il est tenu à un secret professionnel, il ne doit pas divulguer d'informations confidentielles. De plus, le salarié est tenu à une obligation de loyauté en vertu de l'article 1134 alinéa 3 du code civil, il ne doit donc pas dénigrer son entreprise dans son blog.

L'Atelier - Un salarié d'une entreprise française a-t-il le droit de publier sur son blog une photographie de lui en uniforme, ou en arborant un vêtement identifié comme appartenant à son entreprise ?
Me M. C. - Chacun dispose sur son image d'un droit exclusif. Un salarié peut donc diffuser sur son blog une photographie de lui en uniforme. Cependant, il ne doit pas, notamment en vertu de son obligation de loyauté, avoir une attitude ridicule, malveillante ou dévalorisante qui porterait atteinte ou désavantagerait l'entreprise et sa notoriété.

L'Atelier - Un salarié peut-il donner sur son blog ou dans un forum Internet des informations sur un projet qu'il a monté au sein de son entreprise, de répliquer un article qu'il a écrit pour le quotidien qui l'emploie, etc. ?
Me M. C. - La liberté d'expression englobe la liberté de parler de son travail, de ses projets. Mais il doit respecter les clauses de son contrat de travail, notamment s'il existe une clause de non concurrence, ou s'il est tenu au secret professionnel. Il ne peut, par exemple, divulguer les inventions brevetées réalisées par son entreprise.

De plus en plus d'entreprises, aujourd'hui, créent des blogs internes justement pour faciliter et favoriser le travail collaboratif et pour permettre aux salariés d'une même entreprise d'échanger leurs idées sur un projet.

En ce qui concerne les médias, il est à noter que certains invitent leurs reporters à tenir des carnets en ligne pour commenter l'actualité…

L'Atelier - Un salarié a-t-il le droit, généralement, de publier des commentaires sur ses collaborateurs, sa direction... en portant un jugement sur leur manière de travailler, manager, etc. ?
Me M. C. - Toujours au nom de la liberté d'expression, le blogueur peut porter des jugements et critiques. D'ailleurs, grâce aux blogs, les salariés ne se gênent plus pour parler de leurs employeurs et de ce qu'ils font. Il faut accepter que tout se dise…

Cependant le droit de libre critique cesse devant les attaques personnelles (Crim. 13 février 1990), le salarié ne doit pas faire de diffamation publique sous peine de sanction. Dès lors que par le blog, l'information est accessible à un public indéterminé, c'est à dire qu'elle peut être perçue par une personne extérieure, inconnue et imprévisible, la loi du 29 juillet 1881 s'applique. Elle définit la diffamation dans son article 29 comme étant toute allégation ou imputation d'un fait qui porte atteinte à l'honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé. Et toute expression outrageante qui ne renferme l'imputation d'aucun fait est une injure.

L'Atelier - Quelles sont les sanctions applicables ? Existe-t-il une législation spécifique en France ou en Europe sur la publication de contenus sur Internet par des salariés ?

Me M. C. - Le non respect d'une clause du contrat de travail, par exemple relative au secret professionnel, peut être constitutif d'une faute justifiant le licenciement du salarié et la mise en cause de sa responsabilité civile.

S'agissant de la diffusion de propos diffamatoires ou injurieux concernant des particuliers sur un blog, elle est punie d'une amende de 12000 Euros en vertu des articles 32 et 33 de la loi sur la presse. L'action en diffamation n'est fondée que si le texte diffamatoire permet à la personne qui se prétend diffamée de se reconnaître comme étant personnellement visée , et aux lecteurs de l'identifier.

La diffamation suppose une imputation dirigée contre une personne physique ou morale déterminée, elle n'existe pas à l'encontre d'une profession (jurisprudence classique : Crim.5 mai 1964, Crim. 1er septembre 2004). De plus, la vérité des imputations diffamatoires et injurieuses pourra être établie contre les directeurs ou administrateurs de toute entreprise industrielle, commerciale ou financière, faisant publiquement appel à l'épargne, sauf exception, notamment si les faits concernent la vie privée.

La responsabilité en cascade est applicable au réseau Internet, surtout qu'il est difficile de retrouver l'auteur si le blog est anonyme. La responsabilité du directeur de publication, ou du responsable du site sera donc recherchée , mais celui-ci pourra se retourner contre l'auteur des propos s'il a stocké ses coordonnées. Il pourra aussi être condamné à laisser un droit de réponse dans le blog à la personne victime de la diffamation ou de l'injure.

Il n'y a pas de législation spécifique ni en France ni pour l'Europe. Certains Etats autorisent l'employeur à exercer un certain contrôle sur ce que publient sur Internet les salariés. Par exemple, au Danemark, si la question des conditions d'utilisation du web par le salarié n'est pas traitée par une loi unique et spécifique, le Conseil de sécurité des technologies de l'information danois recommande aux employeurs de les définir dans le règlement intérieur de l'entreprise.

L'Atelier - Une entreprise peut-elle par exemple intégrer à son règlement intérieur l'interdiction de parler, dans un forum, ou sur un blog, de son entreprise, de la nommer en son propre ?
Me M. C. - Les matières qui peuvent faire l'objet d'une clause dans le règlement intérieur de l'entreprise figurent à l'article L122-34 du code du travail. La liste de ces matières est limitative, l'employeur ne peut donc pas rajouter de clause. Il ne peut pas imposer au salarié une certaine attitude quant à l'entreprise à l'extérieur de celle-ci, il ne peut pas lui dicter de conduite, ni de conditions d'utilisation d'Internet et de son blog qui lui est personnel.

Propos recueillis par Anaïs Grassat

(Atelier groupe BNP Paribas - 15/12/2004)