Samir Abdelkrim a sillonné le continent africain pendant plus de trois ans et a partagé sa vision de l’écosystème tech africain dans un un carnet de voyage de plus de 200 pages sur l’innovation africaine. Il y raconte le combat et la détermination de ces "Startup Lions", ces entrepreneurs africains qui se servent de la technologie pour “redévelopper le développement” de l’Afrique, pour le bien de leurs 54 pays, de leur continent, du monde. Rencontre avec le fondateur de StartupBRICS, média francophone spécialisé sur la tech des pays émergents.

Quel panorama dressez-vous de l’innovation en Afrique aujourd’hui ?

Les afriques

On ne peut pas parler d’une Afrique. L’Afrique c’est 54 pays et donc tout autant d’écosystèmes. Mais si l’on découpe l’Afrique en grandes régions, on distingue l’Afrique francophone de l’Afrique anglophone. Disons qu'il y a une petite avance qui a été prise par l'Afrique anglophone et c'est notamment en Afrique de l'Est que les premiersTech Hubs, qui ont véritablement transformé leur société, ont vu le jour, notamment au Kenya, avec le paiement mobile qui s'est développé au début des années 2000 et qui a pris toute son ampleur en 2007 avec la Fintech M-Pesa notamment. Mais je dirais qu'en Afrique francophone tout s'accélère et on voit aujourd'hui des jeunes pousses qui passent à l'échelle. Il y a un grand fond d’investissement qui vient de se créer au Sénégal, "Partech", et qui a déjà réussi à lever 60 millions à destination des champions de la tech africaine. On assiste à des levées de fond extraordinaires que l'on ne pouvait pas imaginer il y a encore 2 ou 3 ans avec des start-up qui ont levé entre 5 et 10 millions et ça c'est vraiment nouveau, donc il y a un rattrapage qui se fait en Afrique francophone.

Quelles sont les locomotives de l’écosystème tech africain ?

Les 3 pays qui forment le trio de tête sont le Nigéria, le Kenya et l’Afrique du Sud. Le Nigéria, c'est l'immensité du marché avec ses 190 millions d’habitants qui en font le pays le plus peuplé d’Afrique, c’est la précocité de l'écosystème car c’est là où sont nés les premiers écosystèmes en 2010. C’est aussi l'esprit d'entrepreneur; le “hustle" comme on dit au Nigéria, c’est cette volonté de réussir, parce que c'est un pays surpeuplé, très corrompu, avec pas ou très peu d'infrastructures, et qu’on est donc obligés de se débrouiller tout seuls. Le Kenya, c’est une appétence précoce des populations pour le numérique et le mobile. C’est là où a eu lieu la première révolution tech africaine avec le paiement mobile M-Pesa, qui a témoigné d’une précocité au niveau de la disruption structurelle c’est à dire que c'est tout le destin d'un pays qui a été changé, c'est toute la structure économique d'un pays qui a été modifiée durablement et profondément par le paiement mobile qui a été inventé au Kenya. Il y a une volonté d'entreprendre et une soif d’innover inhérente à la culture kenyane qui est extrêmement entrepreneuriale, qui n'attend pas l'Etat pour agir, et c'est pareil au Nigéria. Enfin, l'Afrique du Sud dans laquelle les infrastructures sont très en avance par rapport au reste de L'Afrique, ce qui a contribué à bâtir un écosystème plus structuré par rapport au Nigéria ou au Sénégal par exemple.

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Votre livre met en lumière l’innovation organique et la sérendipité. Racontez-nous.

Quand je dis innovation organique, c'est vraiment l'innovation qui précède toute intervention de l’Etat.  C'est à dire que l'Etat ignore allègrement, parfois même ne souhaite pas voir naître, des solutions par l'innovation. L’innovation organique c’est l’innovation qui naît du besoin, des défis concrets du quotidien, et parfois même sans le savoir, de la quête de solutions aux problèmes du pays. La plus belle matérialisation de l’innovation organique c’est Ushaidi. C'est vraiment la communauté Tech qui, spontanément, s'est réunie en 2007 pour résoudre un problème politique majeur lors de la crise kenyane de 2007. Cette communauté a mis en place une plateforme collaborative de cartographie de la crise, qui permettait de relayer, par SMS, les actes de violence. L’ application Ushahidi (“témoignage” en swahili, la langue la plus parlée au Kenya) a permis de prévenir, de recenser, de géolocaliser et de faire connaître au monde les massacres, les exactions ethniques et politiques. C’est cette communauté de blogueurs, d’entrepreneurs, de codeurs, de designers et d’entrepreneurs, tous les “geeks” de Nairobi, qui étaient alors relativement isolés et qui ne savaient pas comment se retrouver, qui se sont spontanément mobilisés pour donner naissance à Ushaidi. Forte de son succès, la communauté a ensuite voulu donner en retour et a créé le i-Hub qui est devenu le point focal, le centre de gravité de l'écosystème, un haut lieu de la sérendipité dans lequel on rencontre des co-fondateurs, des investisseurs, des entrepreneurs. J'étais d'ailleurs au i-Hub, en septembre 2016, lors de la visite surprise de Mark Zuckerberg, une visite qui n'est pas anodine quand on sait que l'Afrique est la dernière zone blanche. C'est le continent le moins connecté au monde, il représente donc un énorme marché à prendre. 

Le Monde : Erik Ersman, fondateur du i-Hub et Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook
Le Monde : visite surprise de Mark Zuckerberg au i-Hub, Nairobi

C’est comme si les défis de l'Afrique se transformaient en opportunités numériques ?

Ce sont des problèmes qui agissent comme des révélateurs d'écosystèmes, en ce que cela permet à des talents, à une foule de start-up, à une communauté entière, de se révéler, et souvent ça prend la forme d'un Tech Hub. Car, bien loin de l’image d’Epinal de la Silicon Valley née dans un garage, ce que l’on oublie de dire c’est que ce ne sont pas les entrepreneurs qui ont donné naissance à la Silicon Valley, c'est la puissance publique, c'est le contexte industriel pendant et après la seconde guerre mondiale, qui a investi des milliards et des milliards pour développer la technologie, attirer des talents, créer des universités et qui a bâti cette stratégie numérique, qui a fait éclore ce cluster qu’est la Silicon Valley. En Afrique, l'innovation organique c'est les entrepreneurs eux-mêmes qui créent leurs propres écosystèmes, leurs propres incubateurs, leurs propres fonds d’investissement.


L'Afrique, loin de l'image d'epinal de  la silicon valley née dans un garage

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La solution de paiement mobile M-Pesa a réorienté le destin économique du Kenya. C’est aussi l’histoire d’une innovation organique et un bel exemple de sérendipité ?

On connaît le succès d’M-Pesa et de sa solution de paiement mobile qui a fait parler d’elle en 2007 et qui a permis à la population kenyane, largement “non bancarisée” d’échanger de l’argent par SMS, d’en envoyer aux proches, de sécuriser les échanges sans risquer de se faire agresser, pour rester en vie tout simplement. Mais on connaît beaucoup moins l’histoire de cette innovation de rupture, la première du continent. C’est l’histoire d’une innovation guidée par les usages des Kenyans, qui, dès le début des années 2000, a préfiguré la Fintech M-Pesa (M pour Mobile, Pesa pour monnaie en swahili). Et c’est Bernard James Maina, fondateur d’une société de microcrédit, que j’ai rencontré au fin fond d’un township de Johannesburg, qui m’a raconté son histoire. Une histoire organique, un bel exemple de sérendipité. A l'époque, il n'était absolument pas question du paiement mobile, ça n'existait pas mais il y avait déjà du “Airtime”, ces recharges téléphoniques prépayées. Il y avait déjà des opérateurs téléphoniques qui donnaient la possibilité aux utilisateurs d'acheter des minutes et de les transférer à des proches par exemple. Or il s’est rendu compte, et les opérateurs avec lui, que des millions de minutes voyageaient à travers le Kenya sans être consommées.

M-Pesa, un bel exemple  de sérendipité 

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Il s'est rendu compte que, sans le savoir, de manière très organique, sans consultation et naturellement, les Keynians ont utilisé le Airtime comme monnaie d’échange, pour faire du troc. Ils achetaient un produit en échange de minutes téléphonique et ces minutes permettaient ensuite de payer des travailleurs journaliers, de leur payer des salaires. C’était notamment une pratique courante pour l'exploitant agricole qui payait ses ouvriers du jour en minutes téléphoniques. Et ensuite, c'est en 2007 que Safaricom a compris que, là, il se passait quelque chose. Il ne savait pas encore trop quoi, et ils ont commencé à développer ce qui est ensuite devenu M-Pesa, ce qui est ensuite devenu une banque, une banque pour ceux qui n'en ont pas. Contrairement à ce que dit la légende, le principal innovateur de M-Pesa c'est le peuple kenyan, qui 5 ans avant la création d' M-Pesa avait déjà commencé à hacker la banque sans le savoir. Voilà un exemple concret d'innovation organique, de précocité dans les usages, de sérendipité (le don de faire des trouvailles et la capacité à tirer parti de l'imprévu) .

La Fintech semble être un secteur particulièrement développé en Afrique, pourquoi ?

Le secteur des Fintech se déploie à la vitesse de l'éclair en Afrique car cela peut contribuer à résoudre le très grand problème de la non bancarisation des populations.
Samir Abdelkrim

Samir Abdelkrim

Quand on n'a pas de banque on est condamné à être dans l'informel. La Fintech a permis à ces agents africains d'avoir des flux économiques autres que du troc ou de l'argent liquide. Les solutions de paiement mobile telles que celle de M-Pesa ont permis de payer des salaires, payer ses factures, payer ses courses, payer son taxi, le tout avec son téléphone portable et non plus avec de l’argent liquide ou en faisant du troc. C'est de l'argent formel qui est ré-inclus dans l'économie et qui permet aussi de financer les services publics. Le secteur des Fintech se déploie donc à la vitesse de l'éclair en Afrique car cela peut contribuer à résoudre le très grand problème de la non-bancarisation des populations. On parle quand même de 1,2 milliard d'habitants en Afrique et on sera à 2 milliards dans 30 ans. Nairobi est devenu le laboratoire des services financiers de demain mais il n’y a pas que le paiement mobile qui s’est développé en Afrique et c’est cela qui est intéressant, c’est tout un écosystème financier qui s’est créé. Des start-up en microfinance telles que M-Shwari ont complété l’offre de M-Pesa, en permettant aux ménages modestes d’emprunter de petites sommes en temps réel et à des taux préférentiels, et d’utiliser ces prêts pour louer un local, un salon de coiffure par exemple pour les femmes entrepreneurs. Avec les Fintech, il y a tout un écosystème financier qui s'est créé autour du paiement mobile en Afrique, pour la base de la pyramide notamment.

La structuration DES éCOSYSTèmes d'innovation africains se poursuit

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L’éducation semble être un autre boulevard pour le numérique en Afrique ?

30%

DE TAUX

DE CHôMAGE CHEZ LES JEUNES AFRICAINS

Pour l'EdTech, c'est en effet aussi un peu le même problème, il y a un manque d'infrastructures, sauf que là il ne s'agit pas de banques mais d'écoles. Avec une moyenne d’âge de 19-20 ans pour les 1,2 milliard d’habitants que compte le continent africain et un taux de chômage moyen des jeunes avoisinant les 30%, l’EdTech veut permettre à cette jeunesse africaine de rattraper son retard et faire ce leapfrog, ce saut technologique. Le SMS transforme le téléphone portable en nouveau cahier d’école. J’ai étudié en particulier le modèle de la start-up kenyane Eneza Education, fondée en 2011. Au total ce sont 8000 écoles qui utilisent sa solution au Kenya, ce sont 4 millions de jeunes Africains qui, pour moins de 4 euros par mois, utilisent ou ont utilisé Eneza Education pour apprendre à lire ou à compter, via des quiz ou des leçons, avec un accès à un Wikipédia simplifié et, surtout, des interactions et un accompagnement personnalisé avec le professeur.

Et puis il y a une nouvelle tendance entre l'éducation et l'énergie, entre l'EdTech et la GreenTech. En Côte d'Ivoire par exemple il y a un projet qui s'appelle Solar Pack, un sac à dos portable qui est rechargeable à l'énergie solaire pour permettre aux petits écoliers d'étudier le soir avec un lampe intégrée. Car il faut savoir qu'au Nigéria, au Ghana, ou en Côte d’Ivoire, la proportion des populations qui ne sont pas connectées à l'électricité est affolante et l'immensité des Africains s'éclairent aujourd'hui à la lampe à pétrole sauf que la lampe à pétrole est extrêmement polluante : c'est l'équivalent d'une ville comme Lyon (plus de 500 000 habitants) en nombre de morts... Dès que la nuit tombe, les écoliers ne peuvent plus étudier. Ce sac à dos solaire leur permet donc d'étudier le soir, de gagner 2h-3h d'études chaque soir, d'élever donc leur niveau, de multiplier donc leurs chances de réussir à l'école.

LE MOBILE et le sms : deux INCONTOURNABLEs du quotidien en afrique

Africa phone
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Quand on sait que l’agriculture est le socle de l’économie africaine, on imagine que c’est un terrain fertile pour le numérique ?

L'innovation germe dans les terres africaines

nature
La région du Sahel regroupe tous les challenges mondiaux : le réchauffement climatique, la question alimentaire, la question démographique (on est déjà à 100 millions d'habitants et on va dépasser les 400 millions d'habitants en 2050). Dans cette région, on trouve des innovations particulièrement disruptives en matière d’agriculture, et c'est une voie obligatoire quand on sait que l’économie africaine repose essentiellement sur l’agriculture. J’ai rencontré au Sahel à Niamey une start-up Nigérienne, TechInnov, qui fait de la télé-irrigation pour augmenter les surfaces cultivables grâce au Big Data et aux nano capteurs. TechInnov a permis de reverdir des zones qui étaient complètement désertiques, donc de reprendre sur le désert des milliards d'hectares de terres. Cette technologie qui est développée par un entrepreneur du Niger, Abdou Maman Kané, est utilisée par des milliers de paysans au Niger et en moyenne elle permet de multiplier par trois la surface cultivable par rapport aux méthodes de cultures classiques. C’est une technologie de télé-irrigation connectée au sol via une batterie de nano capteurs qui mesurent le taux d'humidité, la température du sol, la température de l'air, ce qui est extrêmement important notamment quand il y a la période de l'harmattan, le vent du désert du Sahel...En fonction de toutes ces informations, ce device de télé-irrigation permet par exemple d'accélérer le débit du compte goutte, car lorsque les gouttes sont trop espacées, et lorsqu'il y a l’harmattan, l'eau sèche dans l'air et les terrains ne sont jamais arrosés. Cette technologie pompe l'eau dans un puit, et ce qui est intéressant aussi c'est que le pompage se fait par sms. Il faut savoir que de manière traditionnelle les cultivateurs parfois creusent et descendent jusqu'à 50 mètres de profondeur pour activer manuellement les pompes et il y a énormément d'accidents et de morts. Grâce à cette technologie, le cultivateur peut éteindre et allumer la pompe même si elle est à 100 mètres de profondeur, par SMS. Et c'est une pompe qui en plus est alimentée par le soleil, ce qui est extrêmement intéressant contrairement aux pompes à fioul qui polluent la nappe phréatique.
Rédigé par Oriane Esposito
Responsable éditoriale