Le livre l’Être et l’Ecran du philosophe Stéphane Vial s’attache, nourri d’une réelle connaissance des habitudes numériques, à réintégrer l’approche du numérique dans une connaissance réellement philosophique.

“L'angoisse de l'arrivée massive du numérique est légitime, mais pas la réponse qu'on y donne”
Interview de Stéphane Vial, Docteur en philosophie et Maître de conférence en design, rencontré à l’occasion de la sortie de son ouvrage, l’Être et l’écran aux Presses Universitaires de France.
 
L'Atelier : Qu'est ce qui vous a amené à vous intéresser à une philosophie du numérique?
 
Stéphane Vial : C'est important pour moi de proposer une approche philosophique du numérique qui soit en même temps étayée, nourrie par une connaissance du terrain, sachant d’autant plus que jusqu'ici la philosophie s'est peu intéressée au sujet pour lui-même, à la différence des autres sciences humaines et sociales. Et pourtant, le numérique, c'est le socle, l'infrastructure de la société contemporaine, de plus en plus, et donc les philosophes n'ont pas le droit de passer à côté.
 
Cette forme dématérialisée interpersonnelle qui s'est créée avec les réseaux sociaux, cette refonte du lien social, pensez vous qu'elle rapproche ou au contraire enferme?
 
C'est la question classique qui inquiète en ce moment, mais celle-ci est déjà résolue par la sociologie contemporaine. De jeunes sociologues américains comme Nathan Jurgenson ou Zeynep Tufekci citent souvent des études et des chiffres qui désormais l'ont démontré : plus les gens sont sur les réseaux sociaux, plus ils ont une vie sociale hors ligne consistante. Mais c'est à double tranchant, moins on a de vie sociale hors ligne et moins on est sur les réseaux sociaux. Internet va isoler plus les “isolés” et socialiser plus les "socialisés", comme me disait récemment sur Facebook le psychologue Yann Leroux. Ce qui se passe aujourd'hui est ce qu'on peut définir comme un sujet de panique morale : dès lors qu'une nouvelle tendance apparaît, la jeunesse s'en empare et les parents et éducateurs le craignent. L'angoisse devant l'arrivée massive du numérique est légitime, ce qui ne l'est pas est la réponse qu'on y donne, pratique fantasmée où l'on se contente d'imaginer que les réseaux sociaux enferment, en dépit des faits. Zeynep Tufekci citait ainsi dans les technologies d'isolement la télévision ou l'automobile, mais pas internet. L'inquiétude se comprend mais elle n'est pas nouvelle, et je cite dans mon livre des témoignages étrangement similaires sur l'arrivée du téléphone au début du siècle dernier.
 
Certaines craintes ont été soulevées quant au caractère instantané de l'expression sur ces plate-formes, est-ce que ça ne réduit pas le passage par le prisme de notre réflexion personnelle, publions-nous sans réfléchir?
 
L'instantanéité n'est pas un problème nouveau, la télévision est elle aussi instantanée (par exemple dans les émissions de télé-réalité) et plus personne ne s'en étonne. Pour moi le problème tient à celui de la liberté. Cette liberté d'expression sur les réseaux sociaux permet, rend possible tout ce qu'une liberté permet, y compris la possibilité de dire n'importe quoi. Il suffit de choisir qui on écoute ou en l’occurrence lit.
 
Dernière question, auriez vous un conseil à donner à ceux que le numérique effraie encore ?
 
Si vous avez des enfants, asseyez-vous avec eux devant leurs écrans, parlez-en avec eux. Eux apprennent à percevoir le monde à travers des écrans, et c'est pour eux d'une banalité complète. Si on ne fait pas l'effort de percevoir ce qui se passe, on va se couper des générations plus jeunes, et on criera encore au manque de communication. C'est pour cela que mon livre est dédié aux "Petites Poucettes", pour reprendre la formule de Michel Serres.
 
Le livre l'Être et l'Ecran, Comment le numérique change la perception,  est disponible aux Presses Universitaires de France
Rédigé par Quentin Capelle
Journaliste