Adam Blinick a rejoint Uber en 2014, en tant que Directeur des politiques publiques et de la communication, après avoir travaillé cinq ans pour le gouvernement canadien dans plusieurs ministères (celui des Transports, de l'Infrastructure et des Collectivités, ainsi que celui de la sécurité publique). Invité à l'évènement Movin'On 2018 à Montreal, il a partagé le point de vue d'Uber concernant les transports urbains pour un futur durable – « beaucoup de collaboration entre acteurs majeurs du secteur ».

L'Atelier : Quels sont vos principaux projets concernant le transport de demain ?

Dans cinquante ans, il y a une forte probabilité que les gens ne passent plus leur permis, n'aient plus à conduire. 

Adam Blinick, Uber Canada

Adam Blinick : Chez Uber, nous sommes parfois trop concentrés sur les enjeux d'hier (la manière de pénétrer le marché et quelles industries sont ou pas impactées) ou le futur lointain (comme les véhicules autonomes). Ce à quoi nous voudrions que les villes ressemblent ? Je suis souvent invité à avoir des conversations sur les voitures autonomes et il y a deux angles d'approche : se dire c'est un changement qui va se produire – comment y réagir/s'y préparer ; versus comment les véhicules autonomes nous aident à réaliser ce futur. Il faut commencer par discuter de ce que nous souhaitons pour nos villes, quels sont les problèmes que l'on voudrait résoudre aujourd'hui (congestion, pollution, parking, inégalités d'accès et d'opportunité), et quelles sont les tendances actuelles, quels sont les changements en cours. Dans mes interventions publiques, j'ai tendance à revoir les attentes du public. Dans cinquante ans, il a une forte probabilité que les gens ne passent plus leur permis, n'aient plus à conduire. Avoir cela en tête change la dynamique de la conversation que nous sommes en train d'avoir, cela en change le cadre. Les personnes âgées parlent des étudiants qui n'ont pas leur permis de conduire comme de quelque chose de surprenant ; c'est générationnel, le rapport à la voiture des millennials et des jeunes en général a changé. Cette tendance est le résultat d'un certain nombre de facteurs : aujourd'hui, les gens veulent de nouveau vivre dans des villes, dans des environnements plus denses, il existe de nouvelles alternatives comme les vélos ou trottinettes à la demande... Le problème numéro un dans nos villes est la voiture occupée par un seul conducteur. La manière de guérir les addictions des gens vis-à-vis des voitures n'est pas de leur proposer une unique alternative mais plutôt une séries de modes de transports alternatifs.

La multimodalité est-elle la solution ?

MULTIMODALITé

Prenez San Francisco. Si vous voulez parcourir quelques kilomètres, vous pouvez louer un vélo électrique JUMP sur notre plateforme. Si vous voulez plus de confort et êtes d'accord pour payer un peu plus, vous pouvez commander une course : ExpressPOOL, et marcher jusqu'au point de rencontre et attendre ; ou POOL normal si vous voulez un service porte-à-porte (c'est moins cher que de se servir de sa voiture personnelle) ; ou UberSelect. Nous vous offrons une multitude d'options en fonction de votre budget. Au quotidien, j'utilise différents modes de transport : mon trajet habituel pour aller travailler implique un tramway et de la marche à pied ; occasionnellement un métro puis une course Uber. Nous faisons tout cela naturellement. Que se passerait-il si nous le faisions de manière plus réfléchie (si nous prenions plus d'initiatives) et que nous facilitions pour les passagers le fait de passer d'un mode de transport à un autre ? Que se passerait-il si nous intervenions avant que quelqu'un n'achète une voiture, en disant « voilà une proposition de valeur : que pensez-vous de ne pas faire cet investissement et d'utiliser plutôt tous les autres modes de transport à votre disposition comme les transports publics, les voitures partagées, les courses partagées, les vélos » ?

Pourquoi les gens continuent à acheter des voitures ?

90%

 des foyers 

américains possèdent une voiture

C'est une question difficile, parce que cela diffère en fonction de chacun. Certaines raison sont culturelles : si vous vivez dans une ville tentaculaire comme Houston, la relation à votre voiture sera différente de celle à Austin ou San Francisco.  Il y a toujours une forme de liberté attachée au fait de posséder un véhicule, l'idée que nous pouvons nous mettre au volant et partir quand nous voulons, en ayant notre propre espace. Il y a une opportunité de démontrer que les autres modes de transport sont capables d'apporter la même valeur, la même fiabilité au même prix voire moins cher. [NDRL : D'après le Rocky Mountain Institute, le pic de possession de voiture aux États-Unis se produira vers 2020 avant de diminuer rapidement.]

En tant qu'entreprise, nous comprenons que c'est un privilège d'opérer dans les villes et que nous devons continuer à mériter ce droit constamment.

Quel type de partenariat peut vous aider à atteindre vos objectifs ?

Notre CEO Dara Khosrowshahi a récemment fait plusieurs annonces : nous avons racheté JUMP Bikes, les vélos avec assistance électrique au pédalement ; avons conclu un partenariat avec la start-up san franciscaine de véhicules partagés GetAround (l'équivalent de Ouicar ou Drivy en France). Et nous collaborons également avec Masabi, un système de paiement pour les transports. L'objectif de cette collaboration est de permettre aux utilisateurs d'acheter des jetons de transport via l'application Uber et de rendre les choses plus simple pour ceux qui se disent : « Je voudrais aller d'un point A à un point B, parfois en vélo, parfois en louant une voiture, ou alors via un service de course partagée ». Plutôt que de forcer les gens à changer de comportement et à abandonner la voiture, pourquoi ne pas les inciter en rendant les choses plus simples ? [NDLR : Depuis, Uber a annoncé être en train d'acquérir la jeune pousse de vélos et trottinettes en libre-service Lime.

Nous allons de plus en plus d'agences de transport publique réaliser que les autres modes de transport sont complémentaires. S'ils travaillent davantage ensemble, d'une manière plus réfléchie, les gens feront davantage appel à leurs services. La vraie ambition est d'avoir une vision à long-terme. Plus les gens choisiront d'utiliser ces modes de transport alternatifs et moins ils auront besoin d'avoir une voiture. Nous souhaitons aider à résoudre tous les problèmes lié à un déplacement d'un point A à un point B. Cela n'implique pas forcément qu'Uber possède tous les produits sur sa plateforme, mais nous essayons d'avoir une proposition de valeur convaincante. Il y aura probablement de nombreux acteurs dans ce secteur. Nous sommes une entreprise ambitieuse, et, en tant que telle, nous comprenons que c'est un privilège d'opérer dans les villes et que nous devons continuer à mériter ce droit constamment. Au départ, nous avions la réputation d'avoir une approche plutôt aggressive, alors nous tâchons de prouver aux villes que nous souhaitons travailler avec elles de manière collaborative. C'est l'objet de notre nouveau produit Uber movement, composé de trois plateformes de données publiques. Nous agrégeons et automatisons les données des villes et permettons à tout le monde (surtout aux urbanistes et aux planificateurs des transports en commun) de se renseigner sur les données et de comprendre les tendances historiques de leurs villes.

Google Maps - Credits: Google Maps
Uber - Credits: Uber

Avez-vous des exemples de projets urbains ?

Oui : celui d'Innisfil, en Ontario, une ville de 35 000 habitants à une heure et demie au nord de Toronto. Elle héberge une communauté dynamique qui a commencé à considérer le déploiement de transports en commun. La difficulté étant que la ville se trouve dans une aire géographique étendue et très peu dense. En faisant une étude de faisabilité, ils se sont rendus compte que leur projet d'avoir un service de bus en fonctionnement sur un même trajet du lundi au vendredi de 8h à 18h leur coûterait un million de dollars. C'est la raison pour laquelle ils se sont tournés vers nous et nous ont demandé de l'aide. Nous avons alors travaillé au développement d'une solution : nous sommes désormais leur fournisseur de transport public et nous offrons des courses à des tarifs forfaitaires pour aider les habitants à se rendre de chez eux à un point de repère particulier – comme une station de transport en commun, un centre de loisirs ou la bibliothèque – et la ville couvre la différence. La ville, en subventionnant ce trajet, déplace ainsi plus de monde pour moins cher qu'un service de bus traditionnel.

Mais ce n'est pas la solution pour un environnement urbain plus grand : ce n'est pas ce qui serait fait à Paris ou à San Francisco. Ce ne serait pas efficace parce qu'il y a déjà dans ces villes des transports publics. À San Francisco par exemple, l'entreprise Parkmerced dirige une communauté résidentielle et encourage un mode de vie sans véhicule. Elle offre à ses locataires une allocation de cent dollars par mois pour qu'ils prennent les transport en commun ou des partagent des courses en VTC. C'est un ancien partenariat qui date de 2015 ou 2016. Nous offrons un forfait de cinq dollars en UberPOOL pour aller à la station de BART (RER local) depuis le complexe résidentiel. Cette communauté a trouvé qu'il était plus efficace d'offrir cette allocation et ce mode de vie sans possession de voiture. Cette solution de premier et dernier kilomètre est un excellent cas d'usage pour la ville, et d'autres propositions pourraient permettre d'aller jusqu'à la station de BART d'Oakland sans conduire pour ensuite se rendre à San Francisco sans voiture.

UberParkMerced
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Dans les faits, cela diffèrera probablement d'une ville à l'autre. C'est au cas par cas : certaines communautés résidentielles plus isolées peuvent rencontrer des difficultés pour faire prendre les transports publics à leurs résidents ; tandis que pour certains employeurs, le problème est de trouver le bon moyen d'aider leurs employés à se rendre sur leur lieu de travail. Il faudra peut-être ajouter d'autres types de moyens de transport pour que les trajets soient plus efficaces et plus verts. 

Comment gérez-vous la dynamique urbaine locale ?

Nous sommes présents dans plus de 400 villes. Nous sommes donc une entreprise internationale mais aussi hyper-locale. Avoir ces relations avec l'écosystème local est essentiel pour comprendre les dynamiques en jeu.

Nous sommes aussi de plus en plus inventifs au regard de ce que nous appelons « le travail du futur ». En France par exemple, nous offrons certaines protections sociales à nos chauffeurs-partenaires, sur le plan des congés maternité / paternité et de la santé. Les gens veulent plus de liberté : ils veulent pouvoir travailler avec des entreprises comme Uber sans les contraintes attachées à la qualité d'employé mais ils veulent aussi avoir certaines protections. Nous avons également annoncé avec le président Macron que nous allions ouvrir un Centre de technologies avancées pour ce que nous appelons communément les voitures volantes.

Grâce à notre position, nous pouvons contribuer à résoudre beaucoup de problèmes souvent mis de côté parce qu'il n'y avait pas de solution évidente (soit vous étendez les transports en commun, mais les rendre accessibles à tous devient à la fois compliqué et onéreux ; soit les gens possèdent des véhicules, ce qui est aussi cher et pas très pratique avec toutes les conséquences néfastes qui y sont liées, comme les difficultés à se garer en ville, les embouteillages, etc.). Et il n'y avait pas d'autre moyen d'envisager ce problème. Projetez vous quelques années en arrière : lorsque nous parlions d'Uber à quelqu'un, la personne disait : « Oh, c'est l'application où tu appuies sur un bouton et quelqu'un arrive avec sa voiture ? Je ne l'utiliserai jamais parce que c'est vraiment bizarre de monter dans la voiture d'un inconnu ». Et finalement beaucoup de gens étaient demandeurs d'autres modes de transport. Nous avons appris nos leçons au fil des années, et certaines ont été douloureuses, mais elles nous placent dans une bonne position pour la suite. D'un point de vue réglementaire, c'est le scénario rêvé d'être dans une position où ce qui est bien pour la communauté est aussi bon pour l'entreprise. Nous sommes constamment impressionnés : les gens veulent avoir ce type de conversation. Nous sommes au début de ce qui sera une phase exaltante.


Quelle est l'idée d'Uber de la ville de demain ?

La ville du futur selon Uber

Notre vision est celle d'une ville où les gens partagent leurs trajets, en utilisant à la fois des moyens de transport actifs ou en étant passagers. Avec des modes de transports qui réduiront la dépendance aux voitures occupées par une seule personne, qui bloquent les voies et ralentissent le trafic. Les villes seront par conséquent moins congestionnées, plus vertes. Les biens immobiliers seront mieux utilisés puisqu'il n'y aura pas le même besoin de parking. Il y aura plus de voies cyclables, de maisons aux prix abordables, de parcs...

Nous sommes déjà témoins de ces changements. Il serait prématuré de dire que nous en serons les leaders ; je pense par ailleurs que ce ne sera pas non plus une situation où il n'y aura qu'un seul vainqueur. Tous ceux qui le souhaitent peuvent y participer. Les expériences se multiplieront à différents endroits, et les succès prendront de l'ampleur. Ce seront les villes qui verront les opportunités et les accueilleront avec une approche holistique et volontaire à la technologie. Il faudra avoir la bonne approche. C'est en train de se produire - lentement, au bon rythme. Nous avons des éléments de solution, mais nous ne pouvons pas dire que ce sera une solution unique.

Avec la contribution de Raphaëlle de Marliave.

Rédigé par Marie-Eléonore Noiré
Journalist