75%

DES 

RESSOURCES NATURELLES SONT consommées DANS LES Mégalopoles

A l'heure où l'urbanisation gagne le monde, le poids des villes devient de plus en plus critique dans l'empreinte environnementale de l'Homme sur la planète. Dans un récent billet titré « Why we should develop "circular cities" and how Google technology can help », Kate Brandt, la responsable du développement durable chez Google, soulignait que si 54% de la population mondiale vit désormais en zones urbaines, ces dernières consomment 75% des ressources naturelles et produisent 50% du total des déchets générés par l'humanité. Les villes doivent donc urgemment revoir leur façon de gérer leur énergie, leurs déchets ainsi que raccourcir les flux logistiques qui les alimentent pour améliorer ce constat.

Deux modèles

circular economy

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Le rôle moteur des municipalités dans l'essor de l'économie circulaire

L'économie circulaire s'intéresse à toute la chaîne en amont et en aval et à tous les domaines d'activité 
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Antoinette Guhl

Dans une approche baptisée « Circular Cities », Google met en avant le rôle des technologies, de ses propres technologies, afin d'optimiser le fonctionnement des villes, mais la récente édition du salon Produrable a permis de constater que certaines villes ne sont pas restées l'arme au pied en attendant une hypothétique solution technologique. Antoinette Guhl, adjointe à la Mairie de Paris en charge de l'économie solidaire, l'innovation sociale et l'économie circulaire, est notamment venue présenter l'activisme de la capitale en la matière : « Depuis 2014, la ville de Paris s'est engagée dans une stratégie ambitieuse en faveur de l'économie circulaire car dès le début du mandat d'Anne Hidalgo, nous étions persuadés que nous ne pourrions pas transformer Paris si nous n'engagions pas cette transition écologique et économique, avoir une volonté de transformer l'économie parisienne pour être en phase avec les grands défis environnementaux qui se présentent à nous. » 

L'élue fut la première en France à avoir la charge d'une délégation économie circulaire, et en 2014, une stratégie de développement de l'économie circulaire à Paris s'est peu à peu mise en place. Ce plan embrasse les multiples aspects de l'économie circulaire, et pas seulement celui du traitement des déchets qui est bien souvent celui par lequel les villes commencent. « L'économie circulaire s'intéresse à toute la chaîne en amont et en aval et à tous les domaines d'activité », précise Antoinette Guhl. « Nous sommes engagés sur toute une série de nouvelles politiques, qu'il s'agisse du compost, de la gestion des biodéchets, de l'économie circulaire dans le bâtiment, dans nos appels d'offres. Nous voulons faire en sorte que toutes les activités, tous les services de la ville de Paris considèrent l'économie circulaire comme étant un objectif à atteindre, une transformation à réaliser. L'économie circulaire est une filière d'avenir sur le plan économique, une filière qui a du sens, avec un impact écologique évident. »

changer les schémas de consommation

responsability

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La clé : stimuler les initiatives des citoyens et des start-up

Si le rôle d'une municipalité est essentiel dans cette adoption de l'économie circulaire par la ville, il est indispensable pour elle de s'appuyer sur un écosystème de start-up mais aussi de grandes entreprises impliquées dans ces initiatives. « Nous avons travaillé en interne mais pour faire en sorte que l'économie circulaire devienne une réalité à Paris, nous avons aussi décidé de soutenir l'écosystème des jeunes pousses qui ont envie de s'impliquer. Celles-ci considèrent que protéger l'environnement, c'est leur devoir mais c'est aussi une opportunité économique, ce sont de nouveaux marchés à développer. » La Mairie de Paris travaille avec l'agence Paris&Co depuis plusieurs années afin de créer un incubateur qui soit dédié à l'économie circulaire. « Il ne s'agissait au départ que de discussions informelles puis, depuis un peu plus d'un an, les premières structures ont été incubées, six grands groupes travaillent avec la Ville de Paris pour aider ses premières start-up. J'en suis très fière car ce n'est que dans une telle synergie économique que  nous réussirons à prendre ce virage. » E. Leclerc est l'un de ces groupes à avoir rallié Paris&Co, et Stéphan Arino, le Directeur Qualité et Développement Durable du groupe de grande distribution, explique pourquoi : « Le développement durable n'a de sens que s'il a une réalité économique et apporte de réels services. Nous avions déjà commencé à travailler avec quelques start-up de l'économie circulaire, mais de manière non structurée. Nous avons rejoint l'incubateur Paris&Co car c'est un formidable levier d'accélération pour nous ; cela nous permet de définir des thématiques liées à l'économie circulaire. L'an dernier, nous avions axé notre thématique sur la logistique du dernier kilomètre, l'agriculture urbaine et la transition vers de nouveaux modes de production agricole. Nous allons renouveler l'exercice cette année sur deux nouvelles thématiques avec une nouvelle promotion de start-up. »

« Le développement durable n'a de sens que s'il a une réalité économique et apporte de réels services. »

l es supermarchés dans le cercle

market

Avec l'appui de Paris&Co, E. Leclerc a organisé un Open Innovation Day auquel une trentaine de cadres du groupe et de magasins adhérents ont participé. Ceux-ci ont pu assister aux pitchs de six start-up, les magasins adhérents ont ensuite pu entrer en contact avec les startuppers pour mener les premières expérimentations. C'est comme cela que Paul Dufour, cofondateur de La Cagnotte des Champs a pu entrer en contact avec les responsables des hypermarchés de l'enseigne. L'idée de ses fondateurs est de mettre en relation directe les agriculteurs, les consommateurs et les grands groupes. Paul Dufour explique son business model : « Nous avons créé une solution de financement de projets agricoles qui relie à la fois les particuliers et les entreprises de la filière. Avec l'enseigne E. Leclerc, nous proposons aux clients d'un hypermarché d'ajouter un à deux euros au panier de course pour aider un agriculteur à moins d'une centaine de kilomètres d'aller vers une production durable. De son côté, l'enseigne s'engage à référencer ses produits. » La start-up a rejoint l'incubateur économie circulaire de Paris&Co en juin dernier.

Le projet de Paul Dufour a séduit l'hyper E. Leclerc de Templeuve, dans la région lilloise, avec lequel une première opération a été lancée. Il s'agissait alors de financer Franck, un producteur laitier de la région qui souhaitait produire lui-même ses yaourts : « Suite à cet Open Innovation Day, le dispositif a pu être mis en place et testé en quelques semaines. Plus de mille personnes ont été mobilisées en une semaine dans cet hyper pour financer le projet de cet agriculteur basé à quelques dizaines de kilomètres de là. Frank transforme maintenant lui-même son lait en yaourts et ceux-ci sont vendus en circuit court dans l'hyper de Templeuve et sont distribués dans les cantines scolaires à proximité. »

L'objectif de La Cagnotte des Champs est de financer 200 projets agricoles par an à l'horizon 2020, soit deux millions d'euros. Stéphan Arino ajoute : « L'étape qui nous attend aujourd'hui, c'est le changement d'échelle et passer de un à deux magasins à une région entière avec, à chaque fois, le besoin de trouver la bonne solution à des problématiques toujours différentes car chaque tissu local est différent. C'est pour nous la meilleure façon d'avancer sur l'économie circulaire, car il ne peut y avoir de solution nationale dans ce domaine. »

l'économie circulaire, un tremplin pour l'économie 

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Phenix est passée en phase de croissance rapide

80

EMPLOIS

CRéés par phenix 

en quatre ANS

Si Paul Dufour s’est intéressé à la phase amont de l’économie circulaire, Jean Moreau, co-fondateur de Phenix s'est intéressé à l'aval, c'est-à-dire non pas le traitement des déchets, mais celui des biens alimentaires invendus de la distribution et de la restauration. « Nous nous attaquons à la gestion des déchets et au gaspillage alimentaire. Nous redistribuons les invendus de la distribution alimentaire, en les écoulant soit auprès des consommateurs avec une réduction, soit nous les donnons aux associations caritatives, soit nous les revendons à la filière animale. Comme cela, nous parvenons à réduire le gaspillage alimentaire dans les magasins et les centres commerciaux de 80%. » Bien aidée par la loi antigaspillage alimentaire de février 2016, la start-up a créé 80 emplois en quatre ans et réalise un chiffre d'affaires de dix millions d'euros.

rise like phenix

phoenix

Ce succès a suscité l'intérêt d'Unibail-Rodamco, leader européen de l'immobilier commercial qui gère notamment les centres commerciaux des 4 temps, du Forum des Halles et de Vélizy 2 dans la région parisienne. « Unibail est un acteur très engagé sur le plan de la transition environnementale avec l'objectif de réduire de 50% l'empreinte carbone de nos centres commerciaux d'ici 2030. À ce titre, il est fondamental pour nous de nous intéresser à ce sujet de l'économie circulaire car c'est ce qui nous permettra d'atteindre cet objectif », explique Jean Collet, Directeur d'UR Link, l'accélérateur de start-up d'Unibail-Rodamco. « Le groupe se tourne vers des start-up lorsque nous n'avons pas de solutions en interne. Lorsqu'on travaille sur l'économie de la fonctionnalité, les produits de seconde main, ce sont typiquement des domaines que nous ne maîtrisons pas en interne actuellement. Nous allons chercher des start-up sur ces sujets. Travailler sur la gestion des déchets avec une start-up comme Phenix nous permet de trouver de nouvelles solutions et de nouveaux modèles. » Pour Jean Moreau, ce rapprochement va permettre à sa start-up de changer d'échelle : « Avec Unibail, nous passons du niveau magasin au niveau du centre commercial avec de multiples boutiques et points de restauration. Nous centralisons les invendus des points de vente type Paul, La Brioche Dorée, des hypers tels que Leclerc ou Auchan et des restaurants des centres. Tous ces flux sont mutualisés et les denrées offertes aux associations. »

Si Paris se pose en ville pionnière de l'économie circulaire, bien d'autres communes ont entrepris ce type de démarches en France. Dernièrement, dans le Libournais, le Smicval (Syndicat mixte intercommunal de collecte et de valorisation du Libournais et de Haute-Gironde) s'est allié à plusieurs intercommunalités et à des entreprises de la région afin de créer Nouvel'R, une association qui vise à promouvoir les concepts de l'économie circulaire sur ce territoire rural et surtout aider les porteurs de projets à concrétiser leurs idées. Une trentaine de projets avaient été identifiés au moment de la création de cette structure.

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Regard d'expert

Antoinette Guhl

Adjointe à la Mairie de Paris

Nous sommes en train de vivre une transformation de la société, de notre économie et nous devons saisir cette opportunité pour créer de l'emploi, avec des projets qui ont du sens et qui protègent l'environnement.

Le Ministère de la Transition écologique et solidaire est en train de plancher sur une feuille de route nationale de l'économie circulaire qui devrait être publiée dans ces prochains jours. Elle donnera les grandes lignes directrices du gouvernement sur ce domaine qui pourrait contribuer à la création de nombreuses entreprises et emplois dans les années à venir. Antoinette Guhl, qui fait partie des neuf « ambassadeurs de l'économie circulaire » chargés de promouvoir cette feuille de route, précise : « Nous sommes en train de vivre une transformation de la société, de notre économie et nous devons saisir cette opportunité pour créer de l'emploi, avec des projets qui ont du sens et qui protègent l'environnement. Il y aura sans doute des échecs, mais nous avons besoin de faire ce chemin et prendre ces risques. C'est pour cela que nous devons soutenir toutes ces start-up, ce sont elles qui prennent les risques et il faut partager ce risque. » La Mairie de Paris compte lancer un fond destiné à ces initiatives vertes en septembre 2018. « Ce fond sera doté de près de 150 millions d'euros. Il aura pour objectif d'accompagner les projets et les entreprises dans leur changement d'échelle et notamment les entreprises de l'économie circulaire. »

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Les métropoles européennes qui montrent l'exemple

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créés  à horizon 2030 par l'économie circulaire à londres

Paris accélère sur l'économie circulaire, mais c'est aussi le cas de plusieurs capitales européennes. Le London Assembly Environment Committee vient de publier un rapport (« Waste: The Circular Economy ») sur le recours à l'économie circulaire face à l'inflation des volumes de déchets générés par la capitale anglaise. Le taux de recyclage des déchets y est actuellement au niveau le plus bas depuis 2010 et, d'ici trente ans, ce sont un million de tonnes supplémentaires d'ordures qui devront être collectées dans les rues de Londres, soit 500 000 camions supplémentaires par an. De quoi anéantir la volonté de la mairie de rendre ses activités neutres en termes de rejets carbone. Le rapport suggère que pousser cette gestion des déchets vers l'économie circulaire permettrait de réduire de 60% le volume des déchets à l'horizon 2041, mais en parallèle cette démarche pourrait créer 12 000 postes dès 2030 pour une économie globale de sept milliards de livres pour la ville.

de  vastes rénovations urbaines

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Londres n'en est encore qu'aux prémices de leur démarche économie circulaire, alors qu'Amsterdam ou Bruxelles tirent déjà les profits de politiques initiées il y a quelques années. Dès 2011, Amsterdam s'est dotée d'un fonds d'investissement dédié au changement climatique, à l'économie durable et à la qualité de l'air. Celui-ci fut alors dotée de 75 millions d'euros issus de la revente du fournisseur d'énergie local NUON. En 2015, la ville s'est distinguée par un vaste projet de rénovation urbaine s'appuyant sur les concepts de l'économie circulaire : la transformation de la zone industrielle Buiksloterham dans le quartier d'Amsterdam Noord. 3 500 logements et 200 000 mètres carrés de bureaux ont été construits en exploitant au maximum les matériaux présents sur le site. Les vingt entreprises impliquées dans ce chantier ont signé un manifeste, le « Circulair Buiskloterham », par lequel elles prenaient cet engagement en matière d'économie circulaire. 

Le rapport « Circular Amsterdam » commandité par la Mairie estimait à sept milliards d'euros l'économie annuelle qu'engendrerait l'adoption des préceptes de l'économie circulaire sur l'ensemble des Pays-Bas, soit 50 000 emplois. Les mêmes prévisions évaluent à 17 millions de tonnes la réduction de l'empreinte carbone du produit. Au niveau de la capitale, la création de valeur dans le secteur de la construction serait de l'ordre de 85 millions d'euros, soit 700 emplois additionnels créés pour une réduction des émissions de CO2 de 500 000 tonnes par an.

Bruxelles, un exemple en matière d'économie circulaire ?

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Bruxelles, un modèle quant à l'aide à ses start-up « vertes »

Autre ville européenne pionnière de l'économie circulaire : Bruxelles, qui s'est dotée d'une stratégie de développement de l'économie circulaire en 2015, un moyen dans le cadre d'un plan plus général de dynamisation de l'économie bruxelloise, Stratégie 2025. Le programme PREC (pour Programme Régional en Economie Circulaire), a été adopté par le Gouvernement le 10 mars 2016. Bruxelles Environnement le copilote avec Impulse, Innoviris et l'Agence Bruxelles Propreté.

Be Circular

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Le plan est particulièrement ambitieux puisqu'il comporte 111 mesures qui embrassent de nombreux secteurs, depuis la qualité de l'air et le climat, l'alimentation, le bâtiment, le bruit, en passant par la gestion des déchets, la biodiversité, jusqu'à la mobilité qui sont quelques-unes des thématiques de ce vaste plan de dynamisation de la région bruxelloise. Dans ce cadre, l'association « be circular » lance chaque année un appel à projets auprès des start-up afin de financer des projets très concrets dans les secteurs de la construction, de la gestion des ressources et des déchets, de la logistique et du commerce. Chaque année, les lauréats de ces appels à projets se partagent une enveloppe de l'ordre de 1,5 million d'euros d'aides. En 2016, un premier appel à projets a vu 41 projets soutenus avec une très grande diversité de projets dans la logistique, le bâtiment, la distribution. L'édition 2017 avait pout thème les 3R, c’est-à-dire Réparer, Réutiliser, Recycler pour le monde du textile, des déchets électriques et électroménagers et des jouets. Une trentaine de projets ont été récompensés et les inscriptions sont ouvertes jusqu'au 15 mai pour l'édition 2018. La région bruxelloise propose désormais un soutien financier variant de 30 000 à 200 000 euros.

Les grandes métropoles ont bien compris que l'économie circulaire va bien au-delà du seul traitement des déchets. Qu'il s'agisse de nouveaux modes d'agriculture urbaine, de production d'énergie directement au sein de la ville, ou de nouveaux modes de distribution courts, l'imagination des porteurs de projets est infinie. Ils trouvent de plus en plus dans les villes le moyen de s'exprimer, pour le bien de tous.

Rédigé par Alain Clapaud
Journaliste