[Seconde partie] Dans la première partie de son interview, Arvind Satyam évoquait l’importance de la mobilité dans les problématiques smart city. Dans ce second volet, il s’étend pour L’Atelier sur les problématiques de santé, d’engagement citoyen et sur la place des drones dans les villes de demain.

« L’Europe s’est intéressée aux smart cities avant tout le monde. »

Arvind Satyam est en charge du business development à l’échelle internationale pour le projet Internet of everything de CISCO Systems. À ce titre, il travaille avec les municipalités pour les aider à adopter massivement les technologie de l’Internet des objets.

[(Re)lire la première partie de l'interview] 

L’Atelier : Vous avez évoqué le rôle que sera amené à jouer l’Internet des objets dans la circulation urbaine. Quel autre domaine va, selon vous, se retrouver chamboulé dans les villes du futur ?

Arvind Satyam : L’Internet des objets va permettre aux citoyens d’avoir une meilleure connaissance des données qui les entourent et, pour cette raison, le domaine de la santé va connaître des changements fondamentaux. Nous avons travaillé avec Jay S. Walker, l’homme qui a lancé TEDMED. Il emploie une analogie intéressante : quand vous êtes au volant de votre voiture, le tableau de bord vous informe sur votre vitesse, votre niveau d’huile, d’essence, etc. En revanche, aucun tableau de bord ne nous renseigne sur notre état de santé. La plupart des gens se contentent de se peser à l’occasion, les plus chanceux ayant droit à un check-up annuel. On se rend à l’hôpital une fois que la maladie est déclarée, sans pouvoir détecter les signes avant-coureurs. Nous n’avons pas accès aux données de notre propre corps. Nous n’avons donc pas un « health care system » (système de santé), mais un « sick care system » (littéralement : « système de maladie »). Comment changer cela, à l’aide des nouvelles technologies ? Les appareils connectées peuvent nous donner accès en temps réel à de nombreuses données concernant notre santé, et ainsi changer fondamentalement notre mode et notre qualité de vie. C’est ce que propose Fitbit, par exemple, avec ses bracelets connectés.

Nous avons récemment interviewé le cofondateur de NextRequest, qui permet aux citoyens de demander facilement aux autorités locales l’accès aux documents publiques. L’e-gouvernement va-t-il occuper une place prépondérante dans la ville de demain, selon vous ?

Selon moi, l’objectif est que le gouvernement vienne directement à nous. Car faire soi-même la démarche de s’adresser au gouvernement est un calvaire, avec à la clef une grosse perte de temps et d’énergie. De nombreuses villes cherchent une solution à ce problème. Nous avons, pour notre part, expérimenté notre propre solution dans la ville de Nice. Il s’agit d’une cabine dotée d’un écran tactile, d’une caméra, d’une imprimante et d’un scanner de document, qui permet aux citoyens de réaliser un large panel de démarches administratives sans avoir à se rendre à la mairie ou dans toute autre institution publique. Une solution de communication permet également de dialoguer en temps réel avec un conseiller. Nous les avons disposées dans des lieux stratégiques : centres commerciaux, arrêts de bus, stations de trains, aéroports, complexes sportifs… L’initiative a été très bien reçue. Nous sommes en discussion avec l’administration française pour implanter cette solution dans d’autres villes.

C’est aussi une manière, pour la ville, de développer son attractivité….

Absolument. Je pense que chaque ville souhaite se distinguer. Auparavant, l’attractivité d’une ville dépendait par exemple de son architecture, ou de ses musées. Aujourd’hui, ça ne suffit plus. Imaginez une ville où vous ne parvenez pas à capter du réseau sur votre téléphone : vous avez immédiatement l’impression d’être dans une ville du tiers monde. Tout se joue donc sur la technologie, la connectivité, l’attention portées aux start-up, et la capacité à offrir aux citoyens de nouvelles expériences, leur permettre de se garer plus facilement, accroître leur sécurité avec un éclairage plus intelligent, leur fournir des informations en temps réel, des services géolocalisés… Certains de ces services peuvent être mis en place par des start-up, d’autres nécessitent que les municipalités travaillent avec celles-ci, car ce sont elles qui ont la mainmise sur certaines données. C’est pourquoi de nombreuses villes oeuvrent à la mise en place de plateformes de données ouvertes, pour faire de leur ville un terreau où les start-up pourront construire des choses intéressantes. C’est d’autant plus important qu’aujourd’hui, la compétition a lieu moins entre états qu’entre villes. Les jeunes diplômés ne cherchent plus forcément du travail dans leur pays, ils regardent aussi les métropoles du monde entier, et optent pour celle qui leur offre non pas seulement les meilleurs emplois, mais aussi les meilleurs services, la meilleure expérience. Les villes offrant un écosystème favorable aux innovations technologiques sauront tirer leur épingle du jeu.

Les drones ont-ils eux aussi leur rôle à jouer dans la ville du futur ?

C’est certain. En matière de sécurité, notamment : en cas d’accident grave, il est souvent difficile de se rendre rapidement sur les lieux. Imaginons qu’un drone puisse se rendre sur place muni d’une caméra, et transmettre directement les images aux SWAT, aux ambulanciers, aux pompiers…. C’est ce qui a été fait au Népal, et c’est formidable. Vous pouvez ainsi réaliser des cartes, repérer où sont les personnes à secourir et savoir exactement où envoyer les secours. En revanche, nous allons devoir réfléchir au problème de pollution sonore posé par les drones...

Récemment, un drone a défrayé la chronique lorsque son pilote lui a fait traverser les jardins de la Maison Blanche sans que nul ne donne l’alerte. Devons-nous envisager la mise en place de « No fly zones » pour les drones, comme certains le proposent déjà ?

Lorsque Bill Gates s’est marié, dans une petite île hawaïenne, il a réquisitionné tous les hélicoptères de l’île pour qu'aucun paparazzi ne puisse prendre de photos ou vidéos de son mariage. Imaginons maintenant que le mariage ai lieu aujourd’hui… Dés lors, qu’allons-nous faire ? Allons-nous vers la mise en place de systèmes de défense anti-drones ? Chaque fois qu'un drone pénètre dans la zone, on l'abat ? Difficile à imaginer… Je pense que nous nous allons en effet avoir des « No fly zones », et que les drones auront eux-même l'intelligence de ne pas pénétrer dans les zones prohibées. Aucun drone civile ne devrait pouvoir survoler la Maison Blanche, quelles que soient les circonstances. Mais je suis convaincu que les drones seront utilisés pour rendre des services aux citoyens, et c’est une excellente chose.

Pour effectuer des livraisons, par exemple ?

Ce sera également un cas intéressant à traiter. Si nous imaginons des millions de drones sillonnant l’espace aérien pour livrer des colis, cela changera fondamentalement la manière dont celui-ci est règlementé, ce sera passionnant à observer… Autre usage intéressant : les drones peuvent fournir une connexion wifi dans les zones reculées. Très utile dans de nombreux pays en développement.

À ce propos, les problématiques de smart cities diffèrent-elles en fonction du niveau de développement des pays ?

Nous avons commencé cette aventure il y a environ huit ans. À l’époque, nous travaillions surtout avec les pays émergents. Tel pays du Moyen-Orient nous disait « Nous allons construire une nouvelle ville à partir de rien pour 20 milliards de dollars », la Chine nous affirmait vouloir construire un millier de smart cities, l’Inde une centaine… Tous ces pays ont pour avantage de partir d’un terrain vierge, il est ainsi possible de concevoir la ville pour qu’elle soit dés le départ adaptée aux nouvelles technologies. C’est plus simple que d’incorporer ces dernières une fois que la ville a déjà été construite et pensée différemment, avec toutes les contraintes que cela implique.

Mais d’un autre côté, je pense que la plupart des opportunités se trouvent aujourd’hui dans les pays développés. L’Europe, par exemple, s’est intéressée aux smart cities avant tout le monde, États-Unis compris. D’une part, l’Europe a toujours été en avance en matière d’économies d’énergies. D’autre part, les citoyens européens attendent d’avantage de services de la part de leurs villes, parce qu’il y a des plans à cet effet, parce que les taxes sont aussi plus élevées. Leur ville doit leur offrir une bonne qualité de vie, d’où un intérêt certain pour la smart city.

Rédigé par Guillaume Renouard