Les avancées technologiques de plus en plus rapides ont tendance à brouiller les lignes entre réalité et science fiction, qu'en est-il réellement cependant des années à venir?

"L'impact technologique tient avant tout au renforcement de la communication"

Interview de Ramez Naam, écrivain, à l'occasion de sa conférence The Wired Brain à Le Web 2013, et de la sortie de son nouveau livre, Nexus.

L'Atelier : Au rythme de l'évolution des objets connectés, de la cartographie du cerveau et des appareils médicaux de plus en plus sophistiqués, dans quelle direction voyez-vous le futur nous mener sur la problématique technologique et biotique?

Ramez Naam : Nous sommes en train d'apprendre comment transférer des informations de et vers le cerveau humain. Les personnes atteintes de surdité peuvent ainsi récupérer une partie de leur ouïe via implant cochléaire qui permet d'envoyer directement des informations au cerveau quand l'oreille elle même ne peut plus transformer les sons en impulsions électriques. Les personnes aveugles ou souffrant de troubles de la vision peuvent de même récupérer un semblant de vue via des implants rétiniens comme l'Argus 2 qui envoient des signaux électriques au nerf optique. Nous avons aussi des personnes paralysées bénéficiant d'implant au sein de leur cortex moteur leur permettant de contrôler un curseur sur un écran pour communiquer, un bras robotique pour se nourrir par exemple. Auprès des animaux nous sommes allés nettement plus loin, notamment dans la recherche sur l'hypocampe, le centre de la mémoire au sein du cerveau. Theodore Berger de l'Université de Califnornie du Sud a ainsi créé une "carte mémoire" qui permet de remplacer en partie l'hypocampe endommagée. Mais ceci permet aussi d'enregistrer ces souvenirs, et de les implanter. Le transfert de mémoire semble ainsi théoriquement possible. Le professeur Nicolelis a même réussi à créer un lien réellement télépathique entre des rats séparés par plusieurs milliers de kilomètres en connectant 2 implants intégrés dans le cortex moteur. A partir de ces expériences, on peut aisément imaginer d'infinies possibilités. Nous serions ainsi à même par exemple de projeter directement une image depuis le cerveau d'un individu. Le point réellement important aujourd'hui est celui des usages médicaux. La trajectoire suivie dans ces technologies est d'augmenter, d'améliorer la capacité de communiquer de patients atteints notamment de paralysies ou de pathologies neuronales. Plus largement il s'agira dans le futur d'augmenter nos moyens de communication, et plus largement d'augmenter nos capacités, que ce soit de perception ou d'action.

Sommes-nous en chemin vers ce que la science fiction prédit depuis longtemps, vers l'humain augmenté grâce à des implants technologiques?

Je crois que nous le sommes, et d'une certaine façon c'est déjà arrivé. Nous avons tendance à oublier notre situation présente. Combien de patients possèdent un pacemaker aujourd'hui? 30 000 implants rétiniens Argus 2 devraient être installés cette année, selon les estimations. Nous travaillons aussi sur les stimulateurs neuronaux pour les patients atteints de Parkinson et ceux-ci pourraient aider dans le traitement de la dépression. Nous avons même, grâce à l'impression 3D, des prothèse orthopédique qui devraient se populariser grâce à la baisse des coûts. Enormément de choses sont en train de se produire. Cependant, à la différence de la science fiction classique, les implants et aides technologiques sont moins performantes que la nature. Un implant rétinien offrira une vision parcellaire comparée à un oeil fonctionnel.

Cependant en théorie notre oeil pourrait appréhender des longueurs d'onde différentes, ultraviolet et infrarouge par exemple, ou notre oreille infra et ultrasons?

Absolument il n'y aucune raison théorique qu'un implant ne puisse pas améliorer nos sens, et il semble bien qu'à terme ce soit le chemin suivi.

Avant même l'humain augmenté, cette évolution technologique, le quantified self et les wearable devices ne pourraient-ils pas permettre de faire des individus de meilleurs citoyens?

Je pense qu'effectivement ces appareils et systèmes devraient permettre de mieux connaître son rapport au monde, à l'environnement par exemple. Mais aujourd'hui, c'est avant tout le domaine médical qui est impacté. Aux Etats-Unis et en Europe, 2/3 des morts sont liées aux maladies cardiaques, aux cancers et au diabète. Ces maladies sont directement liées à votre hygiène de vie. Au delà d'appareils comme Fitbit, l'évolution technologique devrait permettre sous peu l'apparition d'appareils étant à même d'analyser immédiatement des prélèvements sanguins par exemple, offrir à l'individu une connaissance approfondie de ses habitudes. Et ceci est déjà une augmentation, l'appareil avec lequel vous m'enregistrez est une augmentation de votre mémoire, mes lunettes sont une augmentation de ma vue, et c'est déjà profondément transhumain au sens littéral.

Vous avez travaillé dans le secteur de l'environnement et de l'énergie, pensez-vous que cette évolution de l'interface humain - ordinateur puisse y avoir un impact particulier?

Je crois que l'impact de l'interface humain - ordinateur tient surtout à l'amélioration de la communication. C'est justement le point que j'ai cherché à approfondir dans mon roman Nexus. L'apport de la technologie ne tient pas seulement au fait qu'elle puisse rendre les humains plus intelligents, mais je crois, plutôt aux nouvelles formes de communication, plus immédiates. Or l'innovation naît le plus souvent de la concertation. L'impact au niveau environnemental ou énergétique ne va pas forcément pour moi tenir au changement des habitudes individuelles mais plutôt à l'accélération exponentielle des innovations. Pas seulement dans l'amélioration par exemple des panneaux solaires, mais aussi dans l'approche économique de ces sujets, dans l'évolution des business models pour rendre ces innovations viables et profitables. Ce sont ces innovations qui permettront peut être de rapprocher les différents acteurs, écologistes, scientifiques et investisseurs.

Nexus a été listé comme l'un des "Meilleurs livres de l'année 2013" par la National Public Radio américaine. Une traduction française est en cours de production aux Presses de la Cité.

Rédigé par Quentin Capelle
Journaliste