Les personnages des romans d’Aurélien Bellanger sont au cœur des changements technologiques que seront amenés à vivre les hommes, mais comment l’écrivain peut-il mettre en fiction l’accélération de l’histoire des techniques ?

"Le roman et l’iPhone ont en commun d’être des vélos pour l’âme"

Rencontre avec l’écrivain Aurélien Bellanger qui sort son deuxième roman, l’Aménagement du territoire (Gallimard, 2014). C’est l’occasion de revenir sur des thèmes qui courent dans toute son œuvre depuis son premier essai sur Michel Houellebecq en 2010, la Singularité, le rapport aux technologies, le rôle de la littérature aujourd’hui.

L'atelier : Dans "Le futur n’a pas besoin de nous", un texte publié en 2010, vous meniez un parallèle entre le structuralisme et l’histoire de la cybernétique. Comment voyez-vous la notion de la Singularité * aujourd’hui ?

Aurélien Bellanger : La notion de singularité technologique, au delà du fait que ça n’avait jamais été abordé dans le roman français, est ce qui ressemble le plus à une religion. Je n’y crois plus moi-même, mais c’est presque plus solide que ce que fut le marxisme comme croyance religieuse et progressiste. Au vu de l’importance qu’a pu avoir le marxisme dans le paysage intellectuel français, j’ai essayé de voir comment la Singularité pouvait avoir le même destin. La lecture de Maurice Dantec au tournant des années 2000 a été importante pour moi. Il représentait à lui tout seul le courant cyberpunk en France. C’est-à-dire une adhésion totale au progrès et à ses conséquences. J’ai été très proche de ces idées pendant une période. Et ce jusqu’à accepter le fait que les robots nous succéderaient sans doute, que c’était dans l’ordre des choses.

Tout ceci est rentré en contradiction avec ma lecture d’auteurs humanistes classiques comme Leo Strauss, des philosophes qui croient à l’existence d’une nature humaine éternelle. Leur jusnaturalisme entre donc a priori en contradiction avec le présupposé transhumaniste qui dit que l’homme est formé par le système technicien, que l’homme d’aujourd’hui n’est donc pas le même que celui de Platon.

Parlez-nous du héros de La théorie de l’information. Pascal Ertanger s’enrichit d’abord grâce au minitel rose avant de lancer des projets fous, la conquête spatiale, le piratage de Facebook…

Dans le roman La théorie de l’information j’ai voulu faire un énorme catalogue de preuves, sans précisément définir ce qu’est la Singularité. J’aime montrer l’aspect religieux derrière ce mot-valise : si le monde est une suite de zéro et de uns, tout espoir est interdit – et avec toute religion. Or la Singularité montre qu’il reste des inconnues d’ordre mathématique, ou technique, dans l’univers.

L’idée du personnage Pascal Ertanger était d’en faire le premier singulariste. Et le fait que ce ne soit pas une opinion sérieuse rend la chose encore plus intéressante. Comme il était impossible qu’en l’an 14 un homme sérieux et sensé croit au christianisme, aujourd’hui un homme sérieux et sensé ne peut pas croire à la Singularité. C’est de là que m’est venue l’idée de l’appeler Pascal, en référence au philosophe bien sûr. Pascal explorait en scientifique le champ le plus structuré de la science de l’époque – la recherche sur le vide – en même temps qu’il connaissait une crise mystique. C’est cette tension que je voulais étudier, tension entre l’ingénieur, le businessman et une certaine mystique.

Comment parvenez-vous à mixer des personnages fictifs avec des figures bien réelles de l’univers des technologies, comme Sergey Brin ou Mark Zuckerberg ?

Ils appartiennent à une généalogie d’industriels de génie. Déjà Steve Jobs admirait Henri Ford, un industriel de ce type, qui a pourtant été dépeint pendant un siècle comme une figure ambiguë du capitalisme américain. Bien qu’il soit un personnage secondaire du roman, Brin est déjà, dans la vie réelle, une figure romanesque à lui tout seul : il a crée un empire industriel, Google, pour lutter contre sa propre maladie génétique. Pour comprendre Zuckerberg et Brin dans mes romans, il faut donc revenir à l’histoire des grandes utopies industrielles. On néglige à quel point celles-ci ont pu avoir une ampleur aussi grande que les utopies du camp opposé. C’est le lecteur de Jules Verne qui parle là, le capitalisme peut être vu comme la plus belle aventure humaine. Les utopies de libération de l’homme sont d’ailleurs aujourd’hui portées par le discours et les rêves des startups.

Quant à Facebook, c’était une inquiétude sur la pérennité de son modèle. En 2010 je doutais de l’avenir de Facebook. Je voulais donc laisser là une trace pour l’époque où nous l’aurions complètement oublié. Il se trouve que Facebook a bien tenu. En travaillant sur La Théorie de l’information, j’ai réalisé que la mémoire du minitel en France était en grande partie orale, que le travail d’archivage (au moins sur le pendant artistique) n’avait pas été fait.

Comment la littérature contemporaine est-elle affectée par la technologie et le pouvoir croissant de l’industrie ?

Il y a encore quatre ou cinq ans, on hésitait encore à savoir si les livres étaient des logiciels ou des contenus ; et donc s’il faudrait les vendre sur l’Appstore ou sur Itunes. La réponse a été finalement assez simple : on l’achète sur Itunes car c’est du contenu. Un livre, c’est bien un gros code avec l’interdiction d’y toucher, c’est le contraire de l’open-source.

Grâce à l’internet, on lit plus que l’on n’a jamais lu ces quinze dernières années. Mais il ne faut pas trop croire au pouvoir humaniste de la littérature : regardez tous les contre-exemples des bourreaux cultivés dans l’histoire. Par contre, quand vous allez lire, vous allez être meilleurs, même si ça ne dure pas. Nous autres romanciers avons perdu le primat des plus beaux objets créés à une époque donnée. Aujourd’hui, l’art est clairement inférieur à l’industrie, un roman est moins beau qu’un produit Apple. J’ai encore un classicisme très prononcé vis-à-vis du roman qui est qu’il doit atteindre les standards de l’industrie. C’est possible car, à mon avis, le roman est une université de substitution, c’est le dernier modèle où "tout est permis".

 

* La Singularité est un moment "conceptuel" dans l’histoire des sciences qui marque l’émergence d’une intelligence artificielle supérieure. Les théories singularistes, multiples et plurielles, défendent l’idée qu’à partir d’un certain degré, l’intelligence artificielle pourrait prendre le contrôle sur l’histoire des hommes, bouleversant notre rapport à la vieillesse, à la mémoire ou à la mort. L’article de Bellanger, entre la fiction et l’essai historique, comparait les mouvements intellectuels, scientifiques et politiques tels qu’ils pourraient converger vers ce point dans l’histoire à venir qu’est la Singularité.

Rédigé par Simon Guigue