Située dans la baie de San Francisco, la ville d’Oakland a su à plusieurs reprises se montrer pionnière en matière d’innovation, notamment à travers sa plateforme Record Trac, qui permet aux citoyens de demander en ligne l’accès à des documents publics.

Libby Schaaf, maire d’Oakland :  « Innover, c’est partager »

Libby Schaaf dirige la mairie d’Oakland depuis janvier 2015, sous les couleurs du parti Démocrate. Récemment invitée au City Innovate Summit pour débattre autour de la smart city, elle tient à faciliter l’émergence de jeunes pousses dans sa municipalité.

L’Atelier : La ville d’Oakland s’est récemment dotée d’une plateforme permettant à ses habitants de demander en ligne l’accès aux documents publics. Pourquoi avoir fait ce choix et quelles ont été les retombées pour les habitants et la municipalité ?

Libby Schaaf : En vertu du Freedom of Information Act, une loi fédérale, le gouvernement est tenu de rendre les documents publics accessibles à quiconque en fait la demande. Auparavant, chaque requête était traitée séparément, ce qui demandait une importante quantité de travail aux employés de la ville. Il fallait rassembler les documents, en faire des photocopies, s’assurer qu’ils ne contenaient aucune information protégée ou confidentielle, puis les transmettre à la personne les ayant demandés. D’autant qu’après Occupy Oakland, nous devions littéralement faire face à des milliers de demandes : la municipalité était totalement débordée. Le problème a été soumis à Code for America, une association à but non lucratif qui met des professionnels du monde technologique au service des municipalités. Ces derniers ont créé RecordTrac, un site qui permet aux citoyens de soumettre leurs requêtes en ligne, qui sont alors visibles par tout le monde. Il est possible de suivre le traitement de sa requête, comme pour un colis : qui traite la requête, où en est le processus… Finalement, les documents sont scannés et mis en ligne sur le site, de sorte que tout le monde puisse y avoir accès. Comme de nombreuses demandes se recoupent, cela nous fait gagner beaucoup de temps. 

Aujourd’hui, la ville de New-York, et même le gouvernement fédéral souhaitent adopter notre application, qui a été conçue comme une plateforme open source et peut donc être utilisée par tout le monde. Outre les bénéfices tirés de RecordTrac, le fait de travailler avec des professionnels des nouvelles technologies a changé notre manière de voir les choses, et bien qu’ils nous aient quitté il y a plus d’un an, nous avons continué de travailler autour de l’innovation. 

[NDLR : Les créateurs de RecordTrac ont depuis fondé la start-up Nextrequest]

La ville d'Oakland promeut de nombreuses initiatives innovantes.

D’autres initiatives ont-elles été mises en place par la municipalité pour mettre les nouvelles technologies au service des citoyens ? 

Nous avons organisé CityCamp, un hackathon mis en place par la ville, qui a rassemblé employés de la municipalité et membres du public pour réfléchir durant une journée à la manière dont la technologie pouvait aider un gouvernement à résoudre ses problèmes. Un groupe de jeunes travaillant dans les nouvelles technologies a également créé Open Oakland, une association de volontaires qui se réunit tous les mardis soir dans la mairie pour réfléchir aux problèmes de la communauté. Comme la ville d’Oakland a rendu un grand nombre de ses données publiques disponibles sur internet, ces jeunes travaillent notamment à la mise en place d’applications et sites internet susceptibles de faire bon usage de ces données. 

Un exemple : le budget de la ville, voté tous les deux ans, est extrêmement complexe. Plus d’un milliard de dollars est dépensé chaque année dans des services municipaux qui bénéficient à 400 000 personnes, mais il était auparavant pratiquement impossible de savoir exactement comment l’argent était dépensé. Pour remédier à cela, ces bénévoles ont mis en place une plateforme intitulée Open Budget Oakland, qui offre une visualisation du budget superbe et intelligible. Il est possible de voir quelle proportion du budget total est attribuée à chaque catégorie, puis de descendre d’un niveau pour constater quelles sont les composantes de chaque catégorie, etc. On apprend également les différentes sources de revenus de la ville, les contrastes entre le budget originellement proposé par le maire et la version finalement votée.… Bref, ils ont accompli la prouesse de représenter un budget extrêmement complexe, qui prend d’ordinaire la forme d’un livre de belle épaisseur, en une seule image claire et accessible à tous. 

Cette mise en forme des données pour les rendre intelligibles au plus grand monde possède un fort potentiel pour les campagnes électorales…

Open Oakland a également étudié les contributions de campagne des différents candidats lors de la dernière élection municipale et mis en relief les différences. Ils ont par exemple conçu des diagrammes montrant quelles professions soutenaient quels candidats, réalisé une carte de la Baie avec des points de différentes tailles montrant de quelles régions venaient les donateurs des différents candidats… Pour l’heure, il est question de rendre ce type d’informations disponible durant toutes les élections californiennes. 

Actuellement aux États-Unis, un grand nombre de personnes ne prennent plus la peine de voter aux élections. Nous devons faire en sorte que les citoyens aiment de nouveau la démocratie, nous avons besoin de leur participation pour que le gouvernement fonctionne. Je pense que l’ouverture des données peut contribuer à plus de transparence, à éclairer les citoyens sur les actions du gouvernement, afin qu’ils sachent où vont leurs impôts, qu’ils voient l’intérêt de participer au processus démocratique. C’est aussi pour cette raison que, lorsque j’étais membre du conseil municipal d’Oakland, j’ai rédigé une loi obligeant les candidats à rendre leurs comptes de campagne disponibles au format électronique. Si les données ne sont pas disponibles sur ordinateur, il est très compliqué de faire de la visualisation et de l’analyse. Il est donc important que les législateurs aient cela en tête. 

Ouverture et traitement des données peuvent-ils raviver l'instinct démocratique ?

Lors du City Innovate Summit 2015, vous avez également évoqué le potentiel du traitement des données pour améliorer le travail de la police…

Oakland participe actuellement à une initiative de la Maison Blanche concernant l’ouverture des données au sein de la police. Nous avons ainsi été l’une des premières villes à intégrer des caméras portables à l’uniforme des policiers, de sorte que lorsqu’un agent interagit avec un citoyen, l’ensemble de l’interaction est filmé. Mais que faire de ces données après coup ? En partenariat avec l’université de Stanford, nous tâchons de traiter ces vidéos à l’aide d’un logiciel d’analyse. En prenant des critères comme le ton de la voix, les mots employés, on observe si l’échange est plutôt calme ou musclé. Ainsi, il est possible d’identifier des situations où les choses s’enveniment, et d’autres où une situation tendue évolue vers un échange cordial. Nous pourrions ainsi améliorer la formation des policiers en nous inspirant des exemples à suivre et à éviter. Pour l’heure, il s’agit encore d’un projet pilote dont nous avons hâte de voir le potentiel. 

Quels changements majeurs vont selon vous connaître les villes de demain ? 

Je suis captivée par l’économie du partage. Vous avez une voiture et un peu de temps libre, je lance mon application Uber, vous m’emmenez à bon port, je vous donne un peu d’argent et chacun y trouve son compte. Mais peut-être que dans le futur nous prendrons des Uber qui se conduiront tout seuls, peut-être même que plus personne ne conduira car toutes les voitures seront autonomes. Je pense que ces dernières ont un fort potentiel : elles peuvent améliorer notre qualité de vie, réduire les émissions de CO2, et réduire considérablement le nombre de victimes sur les routes. C’est pourquoi le gouvernement doit se montrer plus souple, plus vif et plus adaptable pour favoriser l’adoption de ce type de nouvelles technologies. Pour l’heure, le processus de régulation est très lent, et nous devons nous adapter au rythme de l’innovation. 

Comment le gouvernement peut-il favoriser le développement de l’économie du partage ?

Pour reprendre l’exemple précédent, le gouvernement régulait auparavant les taxis. Avec l’arrivée de Uber, ces derniers éprouvent une colère légitime car la législation qui les encadre est beaucoup plus stricte. Néanmoins, je ne pense pas que le gouvernement doive entraver l’innovation, il y a donc un équilibre à trouver. Il faut observer les règles qui encadrent les taxis et les raisons pour lesquelles ces règles ont été établies. Par exemple, les chauffeurs de taxis sont soumis à des examens préalables concernant la sécurité des passagers qu’ils vont transporter. Est-ce que ces tests sont efficaces ? Est-ce que les chauffeurs d’Uber devraient y être soumis, eux aussi ? Voilà le type de questions qu’un gouvernement doit se poser, en gardant l’intérêt des citoyens comme objectif.

Les espaces de coworking constituent des lieux d'échange et de partage.

Le bien-être des citoyens, le fait qu’il fasse bon vivre dans une ville ne sont-ils d’ailleurs pas aussi des facteurs favorisant l’innovation ?

En effet, ce qui est à mon sens trépidant à propos de l’innovation est qu’elle comporte aujourd’hui une dimension sociale. Innover, ce n’est pas seulement s’isoler dans une pièce et en sortir avec une séquence de code géniale. C’est aussi faire la connaissance d’autres personnes et des produits sur lesquels ils travaillent, des problèmes qu’ils s’efforcent de résoudre. C’est d’abord s’ouvrir, partager. C’est pourquoi à Oakland nous avons encouragé la création d’espaces de coworking. Cela permet non seulement aux entrepreneurs de faire des économies, puisqu’ils n’ont pas à louer des bureaux pour eux tout seuls, mais aussi et surtout de collaborer avec ceux qui partagent le lieu. La plupart de ces espaces de coworking organisent des évènements, invitent des professionnels, les entrepreneurs prennent leurs repas en commun, et je suis convaincue que cette effervescence, cet ensemble de connexions tire l’innovation vers le haut. Car innover, c’est avoir des idées novatrices, et l’on a bien plus de chances d’en avoir en parlant aux autres qu’en restant assis dans son coin.

Rédigé par Guillaume Renouard