50

MILLIARDS

D'objets connectés dans le monde d'ici 2020

Dans sa nouvelle There will come soft rain, l’écrivain de science-fiction américain Ray Bradbury imagine une maison intelligente, qui répond au moindre désir de ses utilisateurs : elle les réveille en douceur, leur prépare un petit déjeuner parfait, débarrasse la table et lave automatiquement le sol. Dans une autre nouvelle, The Veldt, il pousse les fonctionnalités de la maison connectée encore plus loin, en imaginant une intelligence artificielle qui donne le bain aux enfants et leur diffuse des films de réalité virtuelle correspondant à leurs goûts.

Si aucune technologie aussi poussée n’a pour l’heure vu le jour, le marché de la maison intelligente connaît bel et bien un intérêt croissant. Il doit son essor à la multiplication des objets connectés. Selon l’entrepreneur américain Tim O’Reilly, qui a popularisé les concepts d’open source et de Web 2.0, l’internet des objets serait la composante la plus novatrice de la toile. Certains n’hésitent pas à voir dans la multiplication des objets connectés le début d’une quatrième révolution industrielle. Selon certaines estimations, on pourrait en compter pas moins de 50 milliards dans le monde d’ici 2020, dans des domaines aussi divers que la santé, l’automobile ou la maison intelligente. 

Or, ces objets produisent une large quantité de données, qui ne fera que s’accroître à mesure qu’ils se multiplient. Pour de nombreux commentateurs, le meilleur moyen de bien employer cette vague de données sans précédent est de combiner l’internet des objets avec l’intelligence artificielle. « L’intelligence artificielle se marie parfaitement à l’internet des objets. [...] Tandis que les objets connectés collectent les informations, c’est à l’intelligence artificielle de les analyser et de prendre des décisions en fonction. L’internet des objets connecte un nombre potentiellement infini d’appareils, wearables inclus, et en extrait continuellement des données. L’intelligence artificielle traite ces données, en tire des inférences et fournit des recommandations en temps réel. » écrit Chaney Ojinnaka, CEO de Vendormach, une plateforme en ligne à destination des acheteurs, sur Venturebeat.

la maison, un hub d'objets connectés

connected iot
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Un cerveau global

Une intelligence centrale

smart home

Ainsi, pour exprimer leur plein potentiel, notamment dans le domaine de la maison connectée, les objets intelligents doivent fonctionner en harmonie, et non chacun dans leur coin. Il faut donc un connecteur, une intelligence artificielle susceptible de les lier pour former un écosystème cohérent qui recueille les données issues des différents appareils, les centralise, les traite et apprend ainsi à connaître les habitudes et besoins de l’utilisateur. Intelligence centrale qui pourrait également mobiliser les différents objets pour répondre aux moindres désirs de l’utilisateur, et même les anticiper. C’est du moins la vision que semblent aujourd’hui défendre la plupart des acteurs du marché.

Depuis la Californie, l’entreprise Caspar (anciennement nommée « Brain of things ») voit les choses en grand, proposant des complexes d’appartements de luxe ultra connectés, mêlant internet des objets et intelligence artificielle centrale. Bardés de capteurs et de fonctionnalités automatisées, ces appartements sont capables d’apprendre et de s’adapter aux habitudes de leurs utilisateurs, grâce à un ordinateur qui recourt à l’apprentissage machine, une branche de l’intelligence artificielle, pour traiter les données recueillies. L’appartement intelligent est ainsi capable de saisir le contexte et d’anticiper les besoins de l’utilisateur. Il peut allumer automatiquement les lumières, avec une intensité différente selon que l’individu rentre du travail, se lève pour prendre un verre d’eau la nuit ou s’installe pour lire le soir. De même, le week-end, la maison retarde la préparation du café, des toasts et l’ouverture des volets de quelques heures.

Aussi impressionnante soit-elle, cette solution clef en main nécessite toute une installation préalable, et ne peut être ni généralisée à grande échelle ni adoptée par un particulier vivant dans une maison traditionnelle. Mais d’autres options plus flexibles existent.

ALEXA, l'IA D'AMAZON QUI  VEUT Révolutionner  la smart home

ALEXA
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L'ubiquité d'Alexa

Difficile d’évoquer la maison connectée sans parler des ténors du marché que sont Amazon Echo (qui possède aujourd’hui plus de 25 000 « skills » aux États-Unis) et Google Home. Ces produits de masse rivalisent aujourd’hui d’ingéniosité pour conquérir la position d’assistant virtuel universel, d’interface privilégiée par les utilisateurs pour interagir avec les différents objets connectés de leur domicile. Alexa, l’intelligence artificielle d’Amazon, contenue dans le produit Amazon Echo, détient pour l’heure une longueur d’avance sur son rival. L’entreprise de Jeff Bezos affiche régulièrement sa volonté de voir Alexa intégrée partout, d’en faire un medium permettant à l’utilisateur de régner en démiurge omniscient sur son domicile. 

« Nous souhaitons qu’Alexa soit partout, qu’il s’agisse de l’interface privilégiée pour interagir avec les objets qui nous entourent. »

« Nous souhaitons qu’Alexa soit partout, qu’il s’agisse de l’interface privilégiée pour interagir avec les objets qui nous entourent. » a ainsi affirmé Steve Rabuchin, vice-président d’Amazon Alexa, lors de la dernière édition de l'événement Collision, à La Nouvelle-Orléans. « Nous travaillons avec Ford et BMW pour intégrer Alexa dans leurs véhicules, ainsi qu’avec General Electric et LG autour de la cuisine connectée. Nous voulons également intégrer Alexa aux systèmes d’arrosages pour jardin, aux portes de garage connectées… »

la maison commandée par la voix

future room
Steve Rabuchin en est convaincu : à l’ère des objets connectés, la commande vocale est en passe de devenir la nouvelle interface privilégiée. L’ambition d’Amazon est de dominer ce nouveau marché. Dans cette optique, l’entreprise a ouvert la technologie derrière Alexa pour permettre aux développeurs de construire des applications par-dessus, et d’intégrer l’interface vocale d’Amazon aux produits de leur entreprise. Cette stratégie est doublement gagnante pour Amazon. Elle permet d’une part d’enrichir les services proposés par Alexa sans avoir à les développer en interne, et d’autre part de disséminer l’intelligence artificielle dans un nombre toujours plus grand d’objets connectés, contribuant à en faire une interface indispensable, et à distancer la concurrence. Amazon s’est ainsi récemment alliée avec Ecobee, le grand rival de Nest sur le marché des thermostats connectés. Alexa est depuis intégrée à chaque thermostat commercialisé par Ecobee. 

Casser les silos

Cependant, Alexa et ses deux concurrents ont également leurs limites. En particulier, ils ne sont pas compatibles avec les objets « non intelligents », manipulables avec une télécommande, comme les volets ou les portes de garage. Ainsi, l’expérience holistique décrite par la science-fiction demeure pour l’heure inaccessible. On ne peut interagir qu’avec des objets récents, conçus dans cette optique, ce qui est déjà novateur, mais en deçà de la vision idéale que promeuvent les acteurs de la domotique. Pour profiter pleinement de ce nouveau marché, il faut donc équiper sa maison de gadgets de pointe. Contrôler automatiquement la température implique de posséder un thermostat connecté, éteindre ou allumer les lumières avec la voix nécessite l’installation d’un interrupteur intelligent, etc. En outre, comme l’affirment de nombreux testeurs, ces appareils sont parfois complexes à configurer et à « lier » avec d’autres objets intelligents, une barrière à l’entrée pour les utilisateurs non technophiles. 

de nouvelles voies pour la domotique

the factory
The Factory NYC

La solution pourrait bien venir d’une jeune pousse française. Fondée par Éric Denoyer, ex-PDG du groupe Numericable, Otodo a pour ambition de démocratiser la maison intelligente. Selon Éric Denoyer, ce marché, qui en est encore à ses balbutiements, est trop souvent perçu comme un marché de gadgets, d’objets compliqués réservés aux geeks. En outre, l’offre demeure pour l’heure à la fois complexe et fragmentée. La valeur ajoutée de la maison intelligente apparaît donc, aux yeux de nombreux utilisateurs, comme trop faible par rapport aux efforts qu’elle demande. Il est pourtant convaincu qu’il s’agit d’un marché d’avenir, et cherche, avec Otodo, à faciliter son essor. « Il faut casser les silos, offrir quelque chose de transversal, tout en restant simple d’utilisation. » résume Éric Denoyer. 

Connecter les objets non intelligents

UNE MAISON PLATEFORME

home

Otodo propose une plateforme multiprotocole pour connecter les objets, qui deviennent ainsi commandables à distance, à l’aide d’une seule application holistique. En plus de la plateforme et de l’application, Otodo propose aussi un petit objet, un boîtier baptisé Ugo, qui permet d’enclencher des actions à partir de gestes simples. Via l’application, il est également possible de créer des alertes, des actions qui se déclenchent lorsque certaines conditions sont remplies (ex : réhausser la température si elle descend sous les 17 degrés) et des groupes de commande (ex : éteindre toutes les lumières et baisser le chauffage de deux degrés quand je sors de chez moi).

Si Otodo répond à la même philosophie que les autres connecteurs universels, il s’en distingue néanmoins par plusieurs aspects. La possibilité de connecter des objets « non intelligents », d’abord. « Notre système communique avec des objets télécommandables, qui n’étaient au départ pas prévus pour figurer dans l’environnement smart home : volets, portail, thermostat, serrure… » précise Éric Denoyer. En outre, contrairement à Alexa, Ugo n’offre pas d’interface vocale. Un choix revendiqué par Éric Denoyer, qui voit son produit comme un complément des assistants virtuels Alexa et Google Home, plutôt que comme leur concurrent. 

« Google Home et Amazon Echo sont des interfaces vocales très efficaces, qui excellent pour comprendre les requêtes de l’utilisateur. Mais pour répondre à ces requêtes, il faut un connecteur entre le cloud et les objets du quotidien, qui n’est pas fourni par eux. Si vous achetez un Google Home, par exemple, il faut changer vos volets, sans quoi ça ne fonctionnera pas. Otodo permet de recevoir des ordres des assistants vocaux et de les exécuter, y compris sur des objets plus anciens. Nous offrons donc un complément aux assistants vocaux. » explique-t-il. « Notre système permet à la fois de récupérer ces objets non connectés et de les inclure dans un écosystème piloté par un smartphone, mais aussi de démultiplier les capacités des enceintes connectées, comme Amazon Echo et Google Home. »

La smart home

homecoming

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L'avenir des télécommunications ?

LA MAISON CONNECTée du futur

smart home

Mais le dispositif fonctionne également si l’on ne possède pas d’enceinte intelligente. L’utilisateur peut en effet communiquer avec Ugo, le petit appareil d’Otodo, sans avoir besoin d’ouvrir la bouche. « Ugo est une télécommande universelle, qui permet de piloter sa maison en programmant des scenarii spécifiques, et en y associant des gestes et des lieux définis. » explique Éric Denoyer. Un détecteur d’empreintes permet à l’appareil de déterminer quel utilisateur entre en contact avec lui, et un GPS de déterminer dans quelle partie de la maison il se trouve. En fonction de ces données, l’appareil peut ensuite reconnaître un scenario et enclencher l’action correspondante. On peut ainsi programmer Ugo pour que, lorsqu’un enfant pose sa main dessus dans l’entrée de la maison, en rentrant de l’école, un SMS soit envoyé à ses parents pour les prévenir qu’il est bien rentré. Deux petits coups donnés dans la chambre à coucher le matin peuvent signifier à Ugo d’allumer les lumières et ouvrir les volets…

Résumer l’utilisation de l’appareil à quelques gestes simples permet aux utilisateurs de facilement mémoriser les commandes et de se les approprier, selon Éric Denoyer. Cela donne un outil grand public, simple d’utilisation et adapté au contexte familial. En outre, le fait que l’appareil soit dépourvu de commande vocale, et donc de microphone, est un clin d’œil adressé aux consommateurs qui craignent d’être espionnés par leurs objets intelligents. Fort de son expérience à la tête d’un groupe de télécommunications, Éric Denoyer estime que la maison connectée constitue un formidable marché potentiel pour les opérateurs de téléphonie. « Aujourd’hui, tout le monde possède un téléphone et un accès à l’internet. Pour les entreprises de télécommunication, les perspectives de croissance commencent donc à se tarir, d’autant que la concurrence est rude. Une direction possible consiste à aller davantage vers l’internet des objets, à créer de nouveaux services pour la maison, en plus de l’internet et de la télévision, ajouter de la sécurité, du confort, de l’automatisation… Mais pour cela, il faut un connecteur entre opérateurs et nouvelles technologies. Mon objectif est donc de créer un lien entre ceux qui lient le monde et créent les réseaux d’une part, et ceux qui développent tous ces objets connectés d’autre part. » conclue-t-il. 

Rédigé par Guillaume Renouard