Après avoir envisagé la Smart City sous un angle culturel, il est aussi possible de l’aborder d’un point de vue sociologique.

Pyramide de Maslow

Si le phénomène d’urbanisation existe depuis des siècles et a pris autant d’ampleur, c’est qu’il répond toujours à des besoins profonds et lointains de la condition d’animal grégaire qu’est l’être humain. Il se trouve que la ville est un mode d’organisation sociétal particulièrement résilient; c’est aussi une mise en scène efficace du pouvoir dans l’espace. C’est enfin la force du collectif diffusée par et pour chacun. Mais qu’est-ce que chacun y trouve ?

Le psychologue américain Abraham Maslow a exposé dans son fameux (mais décrié) modèle de la pyramide la hiérarchisation des besoins humains, qui ne peuvent être satisfaits que successivement. A l’instar des différents étages de cette pyramide, la ville permet d’aligner une solution à chacun de ces niveaux. Aux besoins physiologiques, elle fournit tous les flux de matières premières historiquement puisés dans son hinterland, par l’appui de réseaux énergétiques, d’eau voire de chaleur, toujours plus finement maillés. La ville procure bien évidemment le logement. Aux besoins de sécurité, la ville a su répondre par ses systèmes historiques de défense contre l’agresseur (ses murailles par exemple) ou par l’organisation d’une police dans la Cité. Aux besoins d’appartenance et d’amour est arrivée l’organisation de la vie en communauté, l’application de la justice et des lois sur son territoire, ou la définition de règlements internes (propreté). L’exercice du pouvoir, le travail et l’université ont quant à eux répondu aux besoins d’estime. Enfin, la quête de sens, les lieux de culte, l’histoire collective ont fait écho aux besoins d’accomplissement de soi.

La ville peut donc être vue comme un moyen de répondre à tous les étages de cette pyramide, aux interférences près des imperfections historiques du lieu. Cet aspect a été largement mis en scène au cinéma, dans le néoréalisme italien par exemple, la ville apparaissant alors comme un aimant des populations rurales en quête d’une vie meilleure et plutôt bien servie jusqu’ici par la technologie.

Décentraliser ou centraliser les villes ?

Cependant cette attraction n’est pas sans limite. Des forces contraires apparaissent à partir d’une certaine échelle : l’étalement du tissu urbain causé par la construction de zones pavillonnaires (suburbia), de zones d’activités et de zones commerciales (boites à chaussures) est aussi la cause de l'explosion du trafic routier nécessaire pour couvrir cette surface ainsi que la pollution induite par ce dernier… Cet étirement jusqu’au déchirement fait aussi apparaître immanquablement des vides culturels difficiles à remplir, qui accentuent dans le même temps l’anonymisation de l’individu. Si la ville adresse bien la densité critique de chaque étage de la pyramide précédemment décrite, elle achoppe sur un point : celui de ne pas pouvoir faire croître à la même vitesse son patrimoine historique. Quid de la culture et de son histoire logées dans son centre historique ? La centralité n’est d’ailleurs pas qu’un enjeu culturel car elle impose par son influence radiale la valeur des territoires. Il y a un donc un intérêt individuel à habiter au centre pour atteindre le dernier étage de la pyramide. Mais appliqué au groupe, cela n’est pas possible. ll faut donc créer du sens à grande échelle pour régénérer la collectivité. Mais comment faire ? Faut-il reconstruire la ville autrement ? Faut-il densifier encore plus les centre-villes ? Faut-il légiférer sur les flux de personnes ? Cette tension apparait dans les premières mises en scène de déserts urbains des dernières décennies.

Choisir entre la fuite, l’agressivité ou l’inhibition

Face à ce trouble, différentes actions ont été menées de par le monde et les époques pour reconfigurer la ville. La grille d’analyse d’Henri Laborit peut nous aider. Elle catégorise notre comportement face à cette densification et contingent à chaque espèce animale. Citons d’abord la fuite ou l’Utopic City. Dans une fuite en avant, ce sont les projets de villes nouvelles faisant table rase du passé, les familistères ou les phalanstères d’antan, alimentées par de nouvelles utopies, animées de politiques emplies d'émotions et de lendemains dorés. Malheureusement, ces schémas n’ont pas d’histoire collective et puisent leur énergie dans la définition d'un éden qui n’a jamais existé. Ils n’ont donc que peu de recul pour envisager leur avenir. Henri Laborit évoque également l’agressivité ou la Coercitive City. Autrement dit, dans une tentative de contrôle des corps, de la circulation, il s'agit de figer l’histoire de la ville dans une photo et un âge jugés comme parfaits et mettant en scène une ville devenue chaotique et violente. Un exemple très médiatique de cet aspect est la démonstration de force du maire de Vilnius écrasant avec un char militaire le véhicule d'un contrevenant au stationnement.

Enfin, est-il question de l’inhibition ou la Smart City : il ne faut pas changer ce qui existe et il faut continuer de supporter la densification des flux en les intégrant de mieux en mieux. C’est une approche réaliste considérant que le mouvement d’urbanisation est inéluctable et doit intégrer de nouvelles techniques, en premier lieu, la cybernétique (cyber : gouvernail) et le rétro-contrôle avec les limites inhérentes à ce type d’approche. En définitive, la Smart City peut être considérée comme une approche rationnelle pour gérer le phénomène urbain à une échelle encore plus grande, et pour en atténuer les effets négatifs déjà perceptibles à l’échelle actuelle. Il ne tient finalement qu’à nous de veiller à la solidité de notre édifice.

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