Sur le marché des véhicules autonomes, les entreprises ont toutes un intérêt commun : convaincre le législateur de la fiabilité de cette technologie. Microsoft l’a bien compris, comme l’illustre son choix de rendre son dernier logiciel open source.

Pourquoi Microsoft ouvre son logiciel de navigation pour véhicules autonomes

Lorsque nous nous déplaçons, en marchant, en vélo ou en voiture, nous identifions les obstacles qui se trouvent sur notre route sans même nous en rendre compte : automobiles, murs, arbres… Nous savons distinguer ceux-ci des autres éléments de décor qui, eux, ne nous posent aucun problème : nuages, pluie, oiseaux… Cette distinction nous semble évidente, car elle est le fruit de nombreuses années d’expérience : à force de nous mouvoir dans le monde, nous avons intériorisé les différentes situations susceptibles de se produire, les différents éléments que nous pouvons rencontrer, et appris à agir en fonction. L'expérience nous a également appris à anticiper : nous savons par exemple que nous devons nous montrer prudents au moment de prendre un virage, car nous ne savons pas ce qui se trouve sur le tronçon vers lequel nous sommes sur le point de bifurquer. Les ingénieurs qui conçoivent aujourd’hui les logiciels pour agents autonomes, robots, drones ou voitures sans chauffeurs, ont recours à un principe similaire. L’apprentissage automatique (machine learning en anglais), notamment, est une technique qui permet à un logiciel de s’améliorer tout seul au fil de l’expérience. Tout comme l’être humain, l’ordinateur bâtit son savoir à partir des exemples auxquels il est confronté. Cette technique a notamment permis au logiciel AlphaGo, de Google DeepMind, de vaincre Lee Sedol, l’un des meilleurs joueurs de Go du monde.

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De l’importance des données

Néanmoins, de même qu’il faut plusieurs années à un être humain pour apprendre à se mouvoir avec une parfaite aisance dans le monde, un ordinateur a besoin d’un grand nombre d’exemples (et donc de données) pour devenir suffisamment performant. AlphaGo s’est entraîné sur des dizaines de millions de parties de Go avant d’accomplir son exploit. De même, Tesla, Google, Uber et consorts collectent de gigantesques quantités de données sur la conduite pour améliorer leurs logiciels de conduite autonome. Cependant, s’il est facile de nourrir un ordinateur de nombreuses parties d’un jeu de plateau, la chose se complique lorsqu’il s’agit de données collectées au grand jour. En effet, dans le cas des voitures autonomes, par exemple, cela implique de tester en situation réelle des véhicules qui ne sont pas encore au point, avec tous les risques que cela comporte.

C’est ici qu’intervient la dernière création de Microsoft. Baptisée Aerial Informatic and Robotic Platform, il s’agit d’un logiciel permettant de générer un environnement virtuel ultra-réaliste pour y tester un logiciel de navigation autonome. Voitures, drones et robots peuvent tous être mis à l’épreuve à travers ce jeu vidéo. Le logiciel retranscrit notamment tous les petits détails qui constituent autant de défis pour les ordinateurs : reflets du soleil, ombres, nuages… L’objectif de la simulation étant de permettre la conception de logiciels suffisamment sûrs pour opérer ensuite dans le monde réel. Le tout sans risquer d’envoyer dans le décor un prototype de voiture autonome à plusieurs millions de dollars. La bonne nouvelle étant que le logiciel est en accès libre, et donc utilisable par n’importe qui.

 

Assouplir la législation

On peut légitimement se demander pourquoi Microsoft fait un tel cadeau au public, et donc à de nombreux concurrents potentiels. On se doute que le geste n’est pas purement humaniste, malgré la légendaire philanthropie de Bill Gates, l’ancien PDG de l’entreprise. La première grille de lecture découle logiquement de ce que nous disions plus haut : en matière de systèmes autonomes, les données sont le nerf de la guerre. Si le logiciel de Microsoft a une valeur certaine, le meilleur moyen de construire une voiture autonome demeure aujourd’hui d’avoir accès aux données collectées sur des millions de kilomètres par Google, Tesla et Uber, toutes précieusement conservées par ces entreprises. Google a récolté ses données en testant ses voitures autonomes sur des routes peu fréquentées, Uber grâce aux trajets effectués par ses chauffeurs et Tesla à travers son logiciel autopilote installé sur ses voitures. Et si l’outil développé par Microsoft permet justement d’acquérir davantage de données, il ne permet pas de compenser instantanément l’avance acquise par ces entreprises.

La seconde grille de lecture est que pour l’heure, si les entreprises développant des systèmes autonomes sont en concurrence les unes avec les autres, elles ont toutefois un objectif commun, capable de leur faire mettre de côté leurs dissensions. Il s’agit de convaincre les législateurs que leurs véhicules, drones ou robots sont suffisamment sûrs pour arpenter les rues, et que la législation peut donc être assouplie. Car ces technologies sont pour l’heure interdites dans l’espace public et leur test très encadré. Or, sans le feu vert législatif, la plus belle innovation au monde demeure parfaitement inutile.

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Le pari de la coopération

Aux États-Unis, par exemple, si les voitures autonomes sont encore interdites à la vente, la législation s’adapte au fil des progrès réalisés par cette technologie. Plusieurs états (dont la Californie) autorisent le test de ces véhicules sur les routes publiques, selon des conditions variables. Les entreprises souhaitant tester leurs véhicules en Californie doivent par exemple obtenir un permis auprès du Department of Motor Vehicles californien, tandis que la Floride, le Michigan et l’Arizona offrent une législation extrêmement souple, permettant à n’importe quels véhicules autonomes de sillonner leurs routes. En septembre dernier, le gouvernement américain a adopté un certain nombre de règles visant à encadrer et favoriser le développement des voitures sans chauffeurs, tout en garantissant la sécurité du public.

Cependant, quatre états américains (l’Illinois, la Géorgie, le Maryland et le Tennessee) viennent de passer des lois restreignant le test de voitures autonomes aux constructeurs automobiles : une mauvaise nouvelle pour Google et Uber, qui montre que le bras de fer avec les législateurs est loin d’être gagné et que les entreprises innovantes ont tout intérêt à se serrer les coudes. La situation est similaire sur le marché des drones et des robots. L’initiative de Microsoft constitue un pas dans cette direction. L’entreprise Udacity, créée par George Thrun, ancien responsable du programme Google Cars, a de son côté fait le choix d’un modèle entièrement ouvert pour ses véhicules autonomes, espérant ainsi accélérer le développement de cette technologie. « On peut dire que Google construit l’équivalent de l’iPhone pour les voitures autonomes, tandis que nous construisons Android. » écrit-il. « Rendre le logiciel accessible à tout le monde réduit la difficulté, pour chaque nouvel entrant, de construire son propre véhicule, tout comme Android a accéléré le développement des smartphones. » La coopération avant tout, donc. Le récent procès de Google contre Uber montre néanmoins que tous les acteurs ne sont pas prêts à se montrer aussi philosophes...

 
Rédigé par Guillaume Renouard