A l’instar d’Uber ou Airbnb, certaines start-up ont la particularité de bousculer tout un modèle traditionnel existant, voire un monopole. Au point que ces mêmes acteurs traditionnels se sentent intrinsèquement menacés. L’Atelier a choisi de braquer les projecteurs sur Ornikar et DemanderJustice, deux start-up très emblématiques.

Moderniser et offrir des solutions jusque-là inexistantes, le leitmotiv des start-up disruptives

Entretien dans le cadre de l’émission L’Atelier numérique avec Jérémy Oinino, le directeur du site DemanderJustice et Alexandre Chartier, le co-fondateur d’Ornikar.

L’Atelier : Vos initiatives vous valent tous deux quelques passages devant les tribunaux. En quoi DemanderJustice secoue-t-il la profession des avocats ?

Jérémy Oinino: Ce qui dérange chez DemanderJustice, c'est qu’on permet à tout un tas de personnes qui n’avaient pas accès à la justice de faire valoir leurs droits, d’aller au tribunal sans avocat pour des petits litiges et pour des sommes forfaitaires. Plus précisément, DemanderJustice, est une plateforme qui permet par Internet de résoudre des litiges en fournissant des modèles de dossiers trouvés en ligne. Elle indique en sus la procédure à suivre sans aller voir un avocat et ce pour un prix fixe, inférieur à 100 euros dans tous les cas.

L’Atelier : C'est-à-dire qu’on n’est plus obligé de faire appel à un avocat pour les affaires les plus simples ?

Jérémy Oinino : Si vous voulez entamer une procédure judiciaire ou aller devant un juge, l’avocat n’est pas systématiquement obligatoire. La loi permet de s’en passer pour les plus petits litiges, en tout cas à moins de 10 000 euros.

L’Atelier : Concrètement, DemanderJustice fonctionne à partir d’un logiciel qui va fournir les bons documents officiels ?

Jérémy Oinino : C'est un logiciel qui prend en compte tous les types de litiges possibles et qui sort des modèles de dossier déjà rédigés mais que l’on peut modifier et ajouter les éléments nécessaires. Mais le logiciel va surtout se charger de la mise en œuvre de la procédure. Votre dossier parviendra à la juridiction adéquate et vous obtiendrez une audience devant un juge, puis in fine, un jugement.

L’Atelier : S’agissant d’Ornikar, votre start-up, Alexandre Chartier a décidé de mettre du numérique dans le parcours d’obtention du permis de conduire. A quel niveau et en quoi votre modèle tranche avec la méthode traditionnelle ?

Alexandre Chartier : Le permis de conduire est l’examen le plus passé en France. Pour beaucoup, il est trop cher, pas très pratique avec un processus trop long… Avec in fine beaucoup d’insatisfactions et peu de solutions. On a réfléchi à tout cela et avec une dose de numérique, on arrive à diviser par deux le prix du permis de conduire et le rendre plus accessible, notamment aussi en termes de mobilité. On s’appuie sur un réseau de quelques 350 enseignants partout en France.

L’Atelier : Des enseignants qui ont quand même un diplôme d’État, n’est-ce pas ?

Alexandre Chartier : Oui, tout à fait. Effectivement, il y a un seul diplôme en France, un diplôme d’État qui s’appelle le B.E.P.E.C.A.S.E.R qui concerne tous les enseignants d’auto-école. Les nôtres également qui arrivent avec leur voiture double commande, nécessaire pour les cours de conduite. Donc en fait, ça ne change en termes d’expérience et de formation absolument rien de ce côté-là.

L’Atelier: Est-ce que vous avez conscience de menacer le secteur du permis de conduire ou juste le pousser à se remettre en cause ?

Alexandre Chartier : Ce qu’on a essayé de faire en fait c'est moderniser et d’apporter peut-être des solutions qui n’existaient pas aujourd'hui. On ne pensait pas que la réaction des syndicats d’exploitants autoécoles serait si forte. Cela dit, je pense que c'est une réaction naturelle quand on essaie de changer certaines choses. Néanmoins, on ira jusqu’au bout et on va vraiment essayer d’apporter des solutions, parce que ce permis de conduire touche à beaucoup de thèmes actuels : les jeunes, l’emploi, le pouvoir d’achat, la sécurité routière. On coche toutes les cases en apportant une solution à chacune de ces cases.

Jérémy Oinino : On a créé DemanderJustice avec notre expérience de conception de logiciel et non d’avocat car nous ne sommes pas des professionnels de la justice. On a cherché à introduire de la dématérialisation, de la signature électronique, de l’envoi de recommandé électronique, l’analyse sémantique des documents. Donc on ne pensait pas du tout qu’on se retrouverait opposé aux syndicats d’avocats, qui plus est au tribunal ! D’autant moins que nous visons une cible qui ne menace pas les avocats mais plutôt des gens qui ne faisaient rien lorsqu’ils avaient un litige. Et aujourd'hui, on a réussi à gérer plus de 100 000 dossiers en deux ans.

L’Atelier : Mais alors, pourquoi les avocats se sentent autant menacés ?

Jérémy Oinino : Premièrement, je pense qu’il y a une donnée économique. Les avocats se disent : « Voilà des gens qui divisent par 15 ou par 20 le coût d’accès à la justice. C'est qu’il doit y avoir un pêché derrière tout ça. Et le pêché, c'est d’enfreindre la loi. » Donc, ils ont attaqué bêtement dès le début croyant que nous étions hors-la-loi. Ils ont perdu, parce qu’ils n’ont clairement pas regardé ce qu’on faisait. Leur grogne est beaucoup liée à de la méconnaissance de notre service. Ils ont été déboutés à chaque fois. On n’a jamais perdu les procédures qui ont été intentées contre nous. Et pourtant, ça continue.

L’Atelier : Vous Alexandre, c'est un petit peu la même chose. Les plaignants qui vous ont poursuivi en justice ont également été déboutés. Actuellement, vous attendez votre agrément pour pouvoir démarrer votre activité ?

Alexandre Chartier : Oui, effectivement. Il y a deux choses différentes.  Ornikar a besoin d’agrément contrairement à DemanderJustice. Le dialogue est effectivement un peu musclé avec les syndicats pour essayer de faire avancer les choses. J’ajoute que ce qu’on fait, n’importe quelle autoécole pourrait tout à fait le faire. Contrairement aux VTC versus les taxis où il y a deux réglementations différentes. Tout ce qu’on voudrait, c'est que n’importe quelle autoécole puisse utiliser les outils qu’on souhaite utiliser. Il y a une résistance parce que c'est nouveau. Ça fait 30 ans que la profession ne bouge pas beaucoup. On va finir par avoir notre agrément parce que l’on remplit les cases. C'est plus une question politique, si on ne l’a pas encore mais on est confiant.

L’autre point intéressant, c’est l’aspect complémentaire de nos offres, qu’il s’agisse d’Ornikar ou DemanderJustice. J’espère que les professions concernées le comprendront un jour. Par exemple, dans le cas d’Ornikar, on s’est rendu compte qu’il y avait pas mal de personnes qui nous appelaient pour une simple remise à niveau après des années sans avoir conduit. Ces gens-là nous disent " Les autoécoles ne peuvent pas nous former, parce qu’elles sont pleines et qu’il n'y a pas de place."  Et c’est là qu’on peut également intervenir, aux côtés des auto-écoles.

L’Atelier : Vous insistez également beaucoup tous les deux sur la transparence. Transparence des prix notamment. Vous affichez des prix non seulement très compétitifs mais clairs, ce qui est moins le cas avec les acteurs traditionnels. C’est aussi en cela que vous êtes disruptif ?

Jérémy Oinino : Oui, on apporte de la transparence. C'est-à-dire que le consommateur qui va sur Internet veut avoir des prix clairs qu’il peut comparer. Et on est effectivement souvent sur des secteurs assez opaques, que ce soit l’autoécole ou que ce soit le secteur de la justice. C'est le combat qu’on devrait mener, ou la saine lutte qu’on devrait mener avec les acteurs en place autour de l’offre de valeur pour le client. Les prix sont marqués sur la page d’accueil du site DemanderJustice.com. Peut-être que les avocats devraient réfléchir et se dire : "Comment est-ce qu’on amène de la transparence ?" Cette lutte est saine à mener pour stimuler la concurrence et être utile aux consommateurs.

Alexandre Chartier : Tout à fait d'accord avec ce point-là. Le débat est à replacer autour du million de candidats au permis de conduire. Quels sont leurs problèmes ? Quelles solutions peut-on leur apporter ? Plutôt que de se focaliser sur les 10 000 en France. C’est ça l’enjeu du permis de conduire aujourd’hui. Les députés l’ont bien saisi. Je trouve cela assez positif.

 

Rédigé par Virginie de Kerautem
Journaliste