Pour réussir leur transformation numérique, les villes doivent veiller à préserver les intérêts des différentes entités qui les composent. Et faire le pari du désordre créatif.

Comment numérique et Big Data transforment la gouvernance des villes

De l’optimisation des systèmes de transport à l’analyse des flux de population, en passant par l'amélioration des services communaux, le Big Data offre de nombreuses opportunités aux municipalités. Aucune grande ville ne peut faire l’impasse dessus. Pour autant, le Big Data n’est ni une formule magique, ni un performatif : il ne suffit pas de décréter son adoption pour résoudre d’un coup toutes les problématiques urbaines. Les villes ont toujours été des structures complexes, et à l’ère de la smart city, cette complexité ne cesse de croître.

Pour s’adapter à l’ère numérique, les villes doivent prendre en compte les différentes strates qui les composent. « L’homme moderne est un homme urbain. » a affirmé Alain Staron, Vice-président Offres numériques de Véolia, lors d’un débat mis en place pour l’ouverture des prix de l’innovation, organisés par Le Monde en partenariat avec L’Atelier. « 85% des Occidentaux sont aujourd’hui des citadins, et vingt villes dans le monde comptent plus de quinze millions d’habitants. La ville occupe plus que jamais une place fondamentale dans notre existence. La notion de transformation digitale de la ville est donc le creuset qui permet de comprendre où et comment nous allons vivre dans un futur proche. Or, une ville comprend trois types d’acteurs différents : les citadins, d’abord ; les entreprises et acteurs qui composent l’écosystème économique, ensuite ; les politiques qui assurent la gouvernance, enfin.

La transformation digitale doit nécessairement composer avec ces différentes strates. Penser l’inclusion d’Airbnb dans l’écosystème urbain, par exemple, implique ainsi de se poser différentes questions. Les citoyens veulent-ils accueillir des touristes chez eux contre rémunération ? Les professionnels du secteur, industrie hôtelière en tête, sont-ils d’accord ? Ce système permet-il une meilleure gestion des flux de population pour les autorités ? » Souvent, les intérêts des différents acteurs ne concordent pas. Penser la transformation digitale des villes implique donc souplesse et diplomatie.

Des citoyens émetteurs de données

D’autant que, selon Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation Internet Nouvelles Génération (Fing), acteurs et relations de pouvoir ont été transformés par la révolution numérique : « On ne peut pas continuer à utiliser les mêmes méthodes qu’autrefois. Les rôles sont en train d’être redéfinis. » Le Big Data, par exemple, a transformé chaque citoyen en émetteur de données.

Explications d’Alain Staron : « Avec la multiplication des wearables et des applications smartphone, nous sommes désormais tous des émetteurs de données. En échange de quoi, nous bénéficions de services sur mesure : Netflix nous propose les séries qui nous intéressent, Amazon, les livres que l’on a envie d’acheter, Uber garde en mémoire les adresses où je me rends régulièrement et ça me simplifie la vie. Être émetteurs de données optimise aussi la manière dont la ville interagit avec nous : l’offre de transports collectifs s’adapte ainsi aux données des flux de population. »

Cependant, ce phénomène est ambigu et à double tranchant : tout en bénéficiant des services qu’ils reçoivent en échange de leurs données, de nombreux citoyens s’inquiètent des menaces potentielles sur leur vie privée. Selon Daniel Kaplan, la majorité des citoyens considèrent que la collecte des données se fait davantage dans l’intérêt des collecteurs que dans le leur. Penser la gouvernance des villes à l’ère numérique, c’est donc, pour Daniel Kaplan, donner une plus grande place aux citoyens dans le débat public, souvent monopolisé par les professionnels des nouvelles technologies. « Comment créer un monde dans lequel on parle plus des choix généraux, des modèles et des logiques derrière ? Comment accorder une plus large aux places aux citoyens par rapport aux experts dans la discussion ? »

 

Un chaos organisé

La gouvernance devient également plus complexe, car Big Data et numérique génèrent à la fois de la simplicité au niveau individuel et de la complexité à l’échelle collectivité. D’une part, l’information circule mieux : l’internet remplace le papier et le bouche-à-oreille, permet d’avoir accès à n’importe quel type d’information de manière exhaustive et instantanée. Dans les transports, les horaires affichés en temps réel et les applications de navigation permettent de se déplacer plus efficacement. Mais, selon Daniel Kaplan, « nous sommes tellement plus nombreux à être plus efficaces qu’en définitive, le combinatoire est infiniment plus complexe. Nous avons réinvesti les gains du numérique dans l’augmentation des possibilités et de la complexité. »

Selon lui, cependant, il ne s’agit pas du tout d’un dysfonctionnement lié à une mauvaise gestion des nouvelles technologies, mais à une tendance intrinsèque aux villes : « Les seules véritables smart cities, celles qui sont construites à partir de rien dans les pays émergents, sont désertées. Personne n’y vit, car on s’y ennuie. Au terme smart city, souvent galvaudé, je préfère d’ailleurs le terme de ville numérique réelle, qui s’est appropriée le numérique progressivement, par l’usage que les citoyens en ont fait. Quand on parle de Big Data, on évoque souvent l’idée d’un pilotage harmonieux, d’une connaissance holistique permettant aux autorités de gérer la ville de manière optimale. Or, c’est précisément le contraire ! La gouvernance à l’ère numérique consiste à gérer un monde de plus en plus chaotique. Et tant mieux ! La ville est par essence une entité foisonnante et désordonnée. »

Quelle leçon pour les villes intelligentes ? « Cela ne signifie bien évidemment pas qu’il ne faille rien contrôler. Nous avons besoin d’arbitrer les grands choix collectifs, d’établir des règles sur l’usage des données, sur l’éthique de l’intelligence artificielle et bien d’autres choses encore. Mais le combat pour les mettre en place ressemblera davantage à de l’aïkido qu’à un match de boxe. »

 
Rédigé par Guillaume Renouard