En démultipliant considérablement les capacités de communication et de mises en relation entre les individus, le numérique pousse en avant l'économie collaborative et favorise l'émergence d'un nouveau modèle social, moins consummériste, fondé sur le partage. La ville de demain ne saurait être un lieu déshumanisé sous prétexte qu'elle sera davantage technologique. C'est même tout le contraire. Que ce soit en matière d'éducation, d'action citoyenne, de soutien aux populations marginalisées ou encore de prise en charge des seniors, le numérique permet de mettre en oeuvre des solutions nouvelles. Les applications et les plateformes sont en effet devenues des vecteurs efficaces pour faire progresser l'innovation sociale et favoriser le partage. Le concept même de Smart City porte intrinsèquement en lui les principes cardinaux de collaboration et de participation en reliant entre eux tous les individus grâce à l'hyper digitalisation. C'est un changement de paradigme. Si la Smart City veut fonctionner correctement et tenir toutes ses promesses, elle devra se baser sur de nouveaux modèles plus inclusifs. Et le numérique offre dès aujourd'hui un nombre très important de possibilités pour rendre la ville plus solidaire.

Économie de partage 

570

milliards 

c'est ce que représenterait le marché de L'économie collaborative en 2025

Ces dernières années, le développement de l'économie collaborative s'est fortement accéléré. Elle se déploie aujourd'hui auprès de tous les publics. Les plateformes numériques ont permis sa structuration en modèle économique à part entière en lui offrant une infrastructure idéale. Surtout, en s'imposant comme une économie parallèle et une alternative à la crise, elle séduit de plus en plus de monde. Que ce soit pour trouver du travail, pour proposer ses services, ou pour revendre un bien, il suffit de cliquer. La disruption de l'économie n'a jamais été aussi simple qu'en se connectant à internet. Et si l'on en croit les chiffres  publiés par le cabinet d'audit PWC, ce marché est en pleine expansion. En effet, le montant total des transactions de l'économie collaborative se chiffre aujourd'hui à 28 milliards d'euros et pourrait, d'après les dernières estimations, être multiplié par vingt pour atteindre les 570 milliards d'euros d'ici 2025. Des chiffres insolents qui témoignent d'une réelle montée en puissance. Les start-up ont bien compris tout le bénéfice qu'il y avait à tirer de ce « nouveau marché » et multiplient les projets dans ce sens, favorisant d'autant plus l'émergence du modèle collaboratif. Ainsi, le réseau social Smiile, porté par la MAIF, propose à ses membres toute une série de services : depuis le co-voiturage, en passant par les achats groupés ou le partage d'objets et de compétences, tout a été pensé pour que la proximité et l'échange en soient le moteur. Smiile compte aujourd'hui 340 000 membres et vise le million d'ici quelques mois.

le réseau social smiile

Smiile
Regard d'expert

David Rouxel

Fondateur de Smiile 

Nous voulons aller au-delà de l'aspect purement virtuel des réseaux sociaux en permettant aux habitants d'un même quartier de se rencontrer et de créer du lien social

Mais ce réseau social d'un nouveau genre ne se limite pas à simplement mettre en relation des particuliers. C'est aussi une plateforme d'intégration des start-up et des entreprises dans l'économie collaborative qui a noué des partenariats avec près de 7000 producteurs et commerçants pour ses offres d'achats groupés, mais aussi avec des sociétés comme Koolicar pour assurer à ses membres un service de qualité en matière de mobilité partagée. Encore plus pertinent, David Rouxel, le fondateur de Smiile, développe en parallèle Smiile City, basé sur le même modèle mais à destination des mairies, des collectivités territoriales et des acteurs de l'habitat afin de renforcer le dialogue citoyen entre les habitants d'un même quartier et faciliter la communication sur des problèmes précis, comme ceux liés à la voirie par exemple, en faisant remonter les informations jusqu'au maire. Déjà testé dans plusieurs éco-quartiers, Smiile City souhaite devenir un outil incontournable de la smart city de demain. 

Même son de cloche et même mode de fonctionnement pour l'application Monsupervoisin, lancée en 2016, qui est une plateforme de services et d'entraides entre voisins. Avec la consommation collaborative dans son ADN, Monsupervoisin vous permet de trouver un particulier, habitant près de chez vous, à même de vous aider à réparer votre ordinateur, monter un meuble IKEA, faire vos courses, ou aller chercher vos enfants à l'école. Le projet est soutenu par Axa et tous les profils des personnes proposant des services sont vérifiés en profondeur lors de l'inscription. Tous les paiements sont sécurisés via la plateforme. Véritable « pôle emploi des compétences locales », Monsupervoisin illustre à merveille les promesses de l'économie collaborative : trouver un service de proximité, parallèle à l'offre existante, moins cher et sécurisé grâce à internet. Dans les villes de demain, ces applications auront une place de choix. D'une part, car il sera encore plus facile de les utiliser et qu'elles toucheront encore plus de monde grâce à l'hyper-digitalisation. D'autre part, et surtout, car elles constituent une réponse face à la peur des destructions massives d’emplois et la crainte de la précarisation ressentie par les travailleurs les moins formés. Mais ce n'est pas tout. Le numérique va encore bien plus loin que la redistribution des cartes dans le monde du travail.

Combattre l'exclusion

Avec la digitalisation des territoires, la Smart City sera en mesure de mieux identifier et de comptabiliser les populations défavorisées. Cette digitalisation permettra de considérablement améliorer les conditions de vie de ces populations grâce à un écosystème d'applications.  Ainsi, les personnes en situation d'exclusion auront à leur disposition un panel de services 2.0 spécifiques. Exemple très concret, le startuper et ingénieur informaticien anglais Alex Stephany vient de lancer la plateforme Beam, pour « Be Amazing », afin d'aider les SDF à changer de vie. Beam est un site de crowdfunding social qui a pour but de récolter des fonds afin de permettre à une personne de pouvoir suivre une formation ou de reprendre ses études, avec en ligne de mire le projet de retrouver un travail. Beam fonctionne sur le même modèle que tous les jobcenters du monde : un gestionnaire est affecté à chaque demandeur pour faire un point sur ses compétences et ses aspirations professionnelles afin d'établir un projet de formation. Puis, un budget est déterminé, en incluant tous les frais nécessaires, logement, nourriture, transport. Ensuite, la campagne de crowdfunding est lancée grâce à une communication calibrée qui s'appuie sur les réseaux sociaux ainsi que sur l'envoi de newsletters dédiées pour chaque projet. Autre initiative pertinente, qui préfigure ce que pourra être demain la prise en charge des plus démunis grâce au digital, le projet Youth Homeless Databank, mis en application depuis 2016 en Angleterre, vise à fournir des données précises sur les jeunes qui vivent dans la rue, afin qu'ils puissent être pris en charge plus efficacement par les services sociaux.
Beam

Detours

Grâce à une application qui mutualise des données en provenance des conseils locaux, des organismes de bienfaisance et des fournisseurs de logements, il est possible d'en savoir plus sur les jeunes en situation de grande précarité, sur leur nombre exact, leur parcours et leur localisation. En faisant remonter ces données aux associations d'aide aux sans-abris, la Youth Homeless Databank joue aujourd'hui un rôle central pour leur venir en aide, leur trouver un logement et les réinsérer. Le digital joue ici le rôle de lien entre institutions et associations pour rendre plus efficace le travail sur le terrain.

Au final, la montée en puissance de l'économie du partage et de la solidarité 2.0 ne font sans doute qu'illustrer les transformations du monde du travail et les bouleversements sociaux que Jeremy Rifkin avait prédits au travers de la Troisième Révolution Industrielle. Aujourd'hui, et plus encore demain, nos seniors sont mieux pris en charge grâce aux objets connectés et aux applications qui surveillent leur santé en temps réel, les populations précaires sont mieux identifiées et plus facilement soutenues, les chômeurs peuvent trouver du travail grâce aux plateformes collaboratives. Les pays africains, asiatiques et sud-américains ne sont pas en reste grâce aux fablabs qui font progresser localement l'innovation sociale et misent sur le « co-fabriquer » et le « co-décider ». Tous ces progrès liés au numérique forment les briques de construction de la Smart City qui, si elle veut rencontrer le succès espéré, doit inclure le maximum de citoyens dans son projet. La ville de demain sera collaborative et inclusive sous peine, peut-être, de ne jamais sortir de terre.

Rédigé par Arnaud Pagès
Journaliste indépendant, spécialisé dans les nouvelles technologies