Le parcours de Georges Doriot (1899 - 1987) est à bien des égards celui d'un visionnaire.

Le parcours de Georges Doriot (1899 - 1987) est à bien des égards celui d'un visionnaire. Il est né le 24 septembre 1899 à Paris, d'une riche famille du Nord. Il fut officier d'artillerie pendant la Première Guerre mondiale, au sein de l'armée française, avant d'être diplômé de l'université de Paris. Passionné de management - à une époque où le mot lui-même fait à peine son apparition en France, notamment sous la plume de Henri Fayol - , il comprend vite qu'il doit se tourner vers les Etats-Unis pour compléter sa formation et rencontrer les meilleurs professeurs et les recherches les plus pointues. Il est reçu à la Harvard Business School en 1921, et devient Assistant, puis Professeur Associé de Management Industriel en 1926. Il est d'ailleurs un des pères de cette discipline, à peine naissante. Naissance du capital-risque C'est la Seconde Guerre mondiale qui va orienter la carrière de Georges Doriot et permettre le décollage du capital-risque. Le Pentagone - contrairement à ses homologues européens - est alors engagé dans une approche beaucoup plus ouverte et prospective des techniques à usage militaire. Les recherches qui ont été menées par des sociologues et des psychologues de cette époque sur la composition des équipages des bombardiers ou des équipes de combat sont aujourd'hui célèbres et ont permis à ces deux disciplines d'acquérir de nouvelles lettres de noblesse et de se développer vers le monde de l'entreprise. De même, en matière de recherche militaire et de développement, les militaires se demandent comment favoriser l'émergence de solutions innovantes qui ne pourraient pas se développer au sein d'entreprises commerciales "classiques" sans un apport décisif en hommes, en R&D et en capital. La conjonction de la nécessité d'accélération de la recherche, d'espoir commerciaux indirects et incertains et d'une conviction que les guerres modernes seront aussi des guerres technologiques, conduit un certain nombre de généraux à rechercher des hommes capables de mettre au service de l'armée leurs compétences en recherche opérationnelle. Deux grands types de problématiques se posent alors à l'Armée autour des questions scientifiques : . comment résoudre des problèmes de recherche opérationnelle pure - qui ont par exemple permis la création du radar ? . comment répondre à des problèmes d'organisation complexe, comme par exemple le ravitaillement des troupes ou le stockage des munitions au plus près des terrains d'opération ? Georges Doriot, général américain Le Major Général Edmund B. Gregory - membre de l'Etat Major - se souvient avoir eu Georges Doriot comme enseignant à Harvard. Il fait appel à lui en 1940, pour intégrer l'armée américaine. Doriot est naturalisé citoyen américain et nommé général. Il prend la direction de la division du planning militaire. Sous sa direction, de nombreux scientifiques de premier plan, des chercheurs, des spécialistes de la planification industrielle, vont - pour la première fois - être rassemblés et pouvoir développer leurs innovations dans un environnement protégé favorisant les synergies. Naîtront ainsi de nouveaux uniformes et équipements résistant à tous types de conditions climatiques, une famille complète de rations de survie et la rationalisation du process d'avitaillement des troupes, le développement de nouvelles matières plastiques résistantes à l'eau et au feu, et de nombreuses matières de synthèse.De la guerre au portefeuille ARD Au lendemain de la guerre, Georges Doriot retrouve ses enseignements (qu'il a d'ailleurs en partie poursuivis pendant cette période) à Harvard. Cependant, son expérience militaire lui a permis de comprendre l'importance de l'environnement pour le développement d'entreprises innovantes. Les réalités de la guerre et de l'après-guerre n'ont plus rien à voir avec ce que l'on connaissait auparavant, en terme de création de sociétés. Il s'agit maintenant - selon Doriot - de favoriser la création de sociétés permettant des percées scientifiques, technologiques ou organisationnelles, fondées sur des équipes d'une nature très différente des businessmen "classiques". Il s'agit donc de créer des sociétés de toutes pièces, autour de talents qui foisonnent dans les laboratoires de recherche que Doriot connaît bien. Ces sociétés nécessitent de financer beaucoup de R&D avant de pouvoir commencer à rencontrer le marché et commercialiser les projets. Robert Lattès a une définition simple de l'intuition géniale de Georges Doriot : "il s'agit de financer quelque chose dont on est pas sûr de se le voir rembourser. En plus, il faudra apprendre à des clients pourquoi c'est utile !". Georges Doriot fonde la première société de capital-risque en 1946 : American Research & Development (ARD), avec des fonds du MIT et de John Hancock Mutual Insurance Co. Pendant les années 60, le portefeuille d'ARD fut riche d'une centaine de participations. Mais il est important de noter que seules deux d'entre elles fournirent la grande majorité des gains : Digital Equipement Co. fondée en 1957 avec 70 000 dollars de fonds de capital-risque et fusionnée à Compaq en 1997 et High Voltage Engineering. Doriot - dont les cours ont été conservés - met en valeur trois grands préceptes à respecter dans le capital-risque :1- investir avec beaucoup de prudence et - malgré tout - ne s'attendre qu'à un très petit nombre de succès. De ce fait, disposer d'un portefeuille diversifié et important ; 2- se préparer à passer beaucoup de temps et à consacrer des ressources importantes à la gestion de son portefeuille durant le temps d'investissement. Cela signifie, notamment, donner de nombreux conseils aux dirigeants des sociétés dans lesquelles on a investi ; 3- savoir sortir des entreprises du portefeuille lorsqu'elles sont mûres et investir l'argent ailleurs. Une influence capitale Georges Doriot n'a pas seulement été le fondateur de la première société de capital-risque. Il a permis, grâce à ses enseignements, le développement d'un mouvement de fond. Ainsi, chacun de ses cours était-il conçu comme un véritable atelier de R&D, ayant conduit bon nombre de ses étudiants à quitter l'université avec des projets d'entreprises. Thomas J. Perkins fut l'un d'entre eux et a créé le plus important fonds de capital-risque - Kleiner, Perkins, Caufield and Byers. L'entreprise Federal Express est également née "dans" un de ses cours. Son influence eut également un impact en France, puisque l'Insead ne serait pas née sans la rencontre décisive de ses fondateurs avec Georges Doriot. Le Wall Street Journal du 29 novembre 1999 est revenu - fin de siècle oblige - sur les dix personnalités qui ont changé le monde des entrepreneurs. Georges Doriot figure en sixième place de ce classement - comme le créateur des techniques modernes de capital-risque. Incontestablement, Georges Doriot est le fondateur d'une alchimie : permettre à des sociétés porteuses d'innovations potentielles fortes d'éclore et de se développer, en espérant tirer de l’or de quelques-unes d'entre elles… Il fut d'ailleurs souvent considéré ainsi au sein de son université -avec le degré de suspicion qui s'entoure de tels personnages. Harvard resta concentrée sur les pratiques classiques du management et c'est en Californie que le capital-risque trouva ses lettres de noblesse, les premiers diplômes de venture capitalist étant décernés à Stanford. Voilà bien pourtant cette quête de la pierre philosophale, qui rend le métier de venture capitalist si passionnant. Le mot américain - venture capital - reflète beaucoup mieux la philosophie aventurière qui sous-tend toute cette démarche. A ce titre, le Général Doriot fut bien un grand aventurier et un véritable découvreur. Dominique PiotetDirecteur des Etudes de l'AtelierPour en savoir plus : consultez notre étude sur "Les enjeux et perspectives du Capital risque".