Les succès de Singapour et de certaines villes de la rust belt américaine prouvent qu’en matière de smart city, la collaboration est un élément-clef.

Quand pouvoirs publics et entreprises collaborent, le citoyen sort gagnant

En avril dernier, Daniel Doctoroff, CEO de Sidewalk Labs, filière de Google qui aide les municipalités à passer à l’ère de la smart city, inaugurait le blog de l’entreprise, Sidewalk Talks, avec un article intitulé « Il est temps qu’urbanistes et technologistes commencent à discuter. ». Selon lui, « l’un des obstacles à un changement plus rapide et plus vaste réside dans un manque de dialogue entre les individus vivant dans les villes d’aujourd’hui et ceux qui construisent les technologies de demain. » Pour développer des technologies permettant d’améliorer la vie quotidienne des citoyens, il faut connaître les attentes de ces derniers, les difficultés qu’ils connaissent au quotidien, et les mettre en parallèle avec les ressources et besoins des municipalités afin de proposer des solutions efficaces. En d’autres termes, la smart city doit être centrée sur l’humain, et pour comprendre l’humain, dialogue et collaboration sont nécessaires.

Image de 1984

L’absence de dialogue donne lieu à des ratés

Les projets élaborés dans une bulle ou du haut d’une tour en ivoire rencontrent rarement le succès : que l’on songe aux projets futuristes soviétiques ou aux sociétés dystopiques dépeintes par la science fiction, de 1984 à Brazil. Tous ont pour point commun de laisser l’humain de côté, ce qui donne lieu à des réalisations décalées, inefficaces et impersonnelles. Plus proche de nous, de nombreux projets n’ont pas exprimé leur plein potentiel à cause d’un manque de compréhension entre start-ups et pouvoirs publics. En 2011, IBM s’est associée à la ville de Portland afin d’élaborer un modèle prédictif pour la planification urbaine. L’idée était de mettre en place des algorithmes brassant de larges quantités de données pour déterminer les politiques publiques à mettre en place pour l’avenir.

La collaboration entre IBM et la municipalité de Portland n'a pas exprimé son plein potentiel.

La montagne accoucha finalement d’une souris, les recommandations se cantonnant à des évidences du style « Promouvoir les déplacements à vélo pour réduire l’obésité. ». D’autant plus inutile que Portland est déjà la grande ville américaine comptant le plus grand nombre de cyclistes parmi ses commuters. Les géants des nouvelles technologies ont également maille à partir avec les pouvoirs publics dans de nombreuses villes américaines : Airbnb subit des contraintes législatives à New-York, après y avoir échappé de peu à San Francisco à l’automne dernier. Plusieurs municipalités se sont récemment unies pour imposer des règles aux entreprises de l’économie à la demande, et Lyft et Uber ont récemment quitté Austin suite à la mise en place d’une législation rendant obligatoire la vérification des antécédents judiciaires des chauffeurs par prise d’empreintes digitales.

Deux mondes différents mais complémentaires

Comment expliquer ces frictions ? Selon Daniel Doctoroff, « il y a toute sorte de barrières institutionnelles des deux côtés. Du côté des villes, on compte des intérêts acquis, une bureaucratie frileuse face à la prise de risques, une méfiance vis-à-vis du secteur privé et de légitimes inquiétudes en termes de sécurité publique. Du côté de la tech, citons une absence de sensibilité politique, un rejet instinctif des régulations existantes et une faible motivation à équilibrer recherche du profit et du bien civique. » Pourtant, municipalités et start-ups ont tout intérêt à s’affranchir de ces obstacles pour collaborer. Les nouvelles technologies ont beaucoup à apporter aux municipalités : le big data peut leur permettre de mieux maîtriser leur environnement et de proposer des services plus efficaces, l’impression 3D offre des perspectives stupéfiantes dans le domaine de la construction, les systèmes autonomes et la géolocalisation promettent de révolutionner la mobilité, l’intelligence artificielle peut accroître l’engagement des citoyens dans la vie communautaire, l’économie à la demande permet de compenser le déficit de certains services publics…

 

Les entreprises, de leur côté, peuvent bénéficier d’aides publiques ou de tremplins, le smart city challenge, qui vient de s’achever, constituant un exemple réussi. Un nombre croissant de municipalités recrutent en outre des spécialistes des nouvelles technologies afin d’insérer celles-ci dans leurs plans de développement et faire la part belle aux start-ups, avec des marchés à la clef pour ces dernières.

Singapour, un exemple de collaboration réussie

La cité-état de Singapour constitue un exemple de collaboration réussie entre pouvoirs publics et entreprises, avec une approche centrée sur l’humain. La République s’est dotée d’un programme public baptisé Smart Nation afin d’intégrer le numérique dans ses problématiques urbaines. Elle est également en passe de créer une nouvelle agence gouvernementale dédiée entièrement aux nouvelles technologies. Jacqueline Poh, directrice de l’Infocomm Development Authority, qui dirige l’initiative Smart Nation, confie sur Sidewalk Talks les raisons du succès de cette dernière : « A Singapour, notre projet Smart Nation est centré sur les personnes. [...] L’idée était donc de rassembler différents acteurs pour répondre aux questions suivantes : si nous voulions êtes centrés sur les entreprises, les utilisateurs et la smart city, quelles applications seraient vraiment utiles ? Conditionneraient et amélioreraient la vie de nos citoyens et entreprises ? Et ensuite, faisant un pas en arrière, quelles sont les technologies, le type de données qui doivent être collectées et partagées, et transformées en outils pour rendre possibles ces expériences ? » Selon elle, cette approche centrée sur l’utilisateur doit être portée de manière volontariste par les pouvoirs publics, en collaboration étroite avec les entreprises, afin de confronter rapidement les idées à la réalité et de trouver comment les mettre en pratique.

Penser l’expérience utilisateur

Selon elle, cette collaboration entre pouvoirs publics et entreprises doit toujours avoir l’utilisateur final en ligne de mire : « Souvent, les entreprises des nouvelles technologies ne parlent pas suffisamment aux bénéficiaires de celles-ci, afin de comprendre quels sont leurs problèmes et de déterminer si la solution qu’elles souhaitent y apporter fera la différence pour les utilisateurs. » Elle explique ainsi qu’une enquête a été menée sur les attentes des consommateurs en terme de maison connectée. Elle a permis d’apprendre qu’ils n’étaient dans l’ensemble pas prêts à payer pour des services permettant de gérer leur consommation d’énergie, mais étaient en revanche très intéressés par l’adaptation de l’habitat aux personnes âgées. Les entreprises savent ainsi quels marchés cibler en priorité. Parmi les expériences à succès menées à Singapour, citons l’application MyResponder, qui permet à une personne souffrant d’un malaise ou d’une attaque cardiaque de lancer un message d’alerte aux individus alentours ayant une formation en secourisme, afin qu’ils puissent lui prodiguer les premiers secours. Une application très utile dans une république vieillissante. Citons encore Beeline, qui permet aux citoyens de demander une adaptation du trajet des bus en fonction de leurs besoins.

La renaissance de certaines villes de la Rust Belt (ici, Pittsburgh) doit beaucoup à la collaboration entre pouvoirs publics et acteurs économiques.

La renaissance de la Rust Belt

La Rust Belt américaine offre un autre exemple de synergie réussi entre pouvoirs publics et entreprises. Dans leur ouvrage intitulé The smartest places on Earth, Antoine von Agtmael et Fred Bakker identifient les anciennes villes industrielles américaines (Detroit, Pittsburgh, Akron…) comme de nouveaux centres d’innovation, attirant de jeunes talents et connaissant une importante création de start-ups. Parmi les clefs du succès de ces villes fraîchement ressuscitées, les auteurs soulignent l’importance de la collaboration entre start-ups, grands groupes, universités et autorités locales. Ces collaborations ont par exemple permis l’émergence d’« usines intelligentes » (« smart factories »), anciennes manufactures désaffectées reconverties en usines du futur, où l’on travaille sur la robotique ou l’impression 3D. Entreprises et municipalités ont également travaillé ensemble pour rendre l’espace urbain plus attractif, en optimisant le système de transport et en élaborant des solutions de mobilités complémentaires, en construisant des logements abordables et en créant des espaces de travail collaboratifs propres à susciter l’échange et la créativité. L’étroite collaboration entre pouvoirs publics et entreprises a ainsi permis à la Rust Belt de renaître de ses cendres.

Rédigé par Guillaume Renouard