L’inspiratrice

Regard d'expert

May Samali

Senior associate 

Urban Innovation Fund

J’ai grandi en étant consciente de la chance que ma famille a eu. J’ai ressenti une forme de responsabilité sociale et morale d’aider les autres. 

May Samali s’est toujours imaginée combattre les crimes contre l’humanité, elle sera investisseur. Les deux carrières ne sont pas si éloignées l’une de l’autre quand les start-up ont vocation à améliorer le quotidien. En l'occurrence, les deux découlent d’une passion pour la justice sociale et de l’envie d’aider autrui. « Je suis née de parents iraniens qui ont immigrés aux États-Unis avant la révolution et ont ensuite choisi l’Australie comme foyer où mon frère ma soeur et moi avons vu le jour. En Iran mon grand-père a été en prison en raison de sa religion. J’ai grandi en étant consciente de la chance que ma famille a eu, si j’étais née en Iran, je n’aurais pas eu les mêmes opportunités, ma vie aurait été complètement différente. J’ai ressenti une forme de responsabilité sociale et morale d’aider les autres. » Pour ce faire, May Samali étudiera le droit international et les sciences politiques. D’abord à Sydney, sa ville natale, puis à New York pour un programme d’échange : « je me suis battue pour obtenir cette place parce que c’est là que se trouvent des institutions internationales comme les Nations-Unies. » La ville y était propice. La période appelait à d'autres projets. « C’était il y a 10 ans, au moment où l’investissement à impact social, l’entrepreneuriat social et l’innovation urbaine commençaient à faire des remous ». 

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Fintech

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  • 13 Sep
    2018
  • 10 min
En bonne Australienne, May Samali prendra la vague, quelques années après avoir terminé son cursus. « J’avais été exposée à des start-up dont la mission était de résoudre de véritables problèmes sociaux et économiques en utilisant un modèle d’entreprise (business model) durable. Je me suis surprise à penser que ces entreprises avaient la même finalité que le droit pour moi, c’est à dire redonner du pouvoir et de l’autonomie aux gens ». Après avoir tenu son engagement de retourner en Australie pour travailler pour la juge Beazley « une des premières femmes juges du pays et un de mes modèles », May Samali intègre un cabinet d'avocat. Au sein de la structure, elle réalise vite qu’elle préfère faire du Pro Bono pour des entreprises à impact-social et des associations non lucratives plutôt que s'occuper des fusions-acquisitions. « J’étais particulièrement enthousiaste quand les gens voulaient utiliser la technologie et un modèle d’entreprise pour résoudre des problèmes sociaux et économiques» Jusque-là, la jeune avocate avait toujours pensé que c’était au gouvernement de régler ces problèmes-là, pas aux entrepreneurs. Une rencontre la propulse dans sa nouvelle carrière. « Le directeur général du fonds d’investissement Alchemy Growth Partners, qui est encore aujourd’hui un de mes mentors, m’a proposé de les rejoindre au moment où je postulais à la Harvard Kennedy School of government. C’était en 2014, j’ai quitté le cabinet d’avocats, j’ai été prise à Harvard et j’ai commencé à travailler pour le fonds de capital risque dans la même semaine » qui marquera le début de sa nouvelle vie.

Le projet

L'innovation urbaine 

ne se limite pas à l'IOT

Mais qu’est-ce qu’on entend par innovation urbaine ? « Certaines personnes pourraient penser à la smart city et en particulier à l’internet des objets, d‘autres à l’infrastructure mais on en a volontairement une définition très large : si l’entreprise résout un problème qui impacte positivement la vie des citadins ou de la ville elle-même alors on est intéressé. » L’ Urban Innovation Fund se concentre davantage sur des solutions que sur une technologie en particulier. « On ne se contente pas de financer des jeunes pousses qui font de la Blockchain ou de l’intelligence artificielle, il faut qu’elles aient un vrai projet. » C’est le cas de Voatz, une plateforme de vote mobile qui utilise la technologie Blockchain pour collecter et auditer de manière sécurisée et anonyme les données de vote. « C’est une start-up civicTech, son but est d’améliorer la démocratie, et elle le fait via la blockchain. »

Parmi les autres start-up dans lesquels Urban Innovation Fund a aussi investi, certaines utilisent l’intelligence artificielle ou la robotique, comme BumbleBee Spaces, qui construit des meubles de plafond modulaires pour rendre les petits espaces plus attrayants. Le logement et la mobilité sont deux domaines qui doivent être améliorés à San Francisco et dans beaucoup d’autres villes. C’est la raison pour laquelle Udelv - la start-up de véhicules autonomes et électriques de livraison au dernier kilomètre - fait aussi partie des startup du portfolio. « Au-delà des logements et de la mobilité, on s’intéresse aussi aux jeunes pousses dans l’énergie, l’eau, la gestion des services publics, l’EdTech, le futur du travail, la santé mentale… qui ont des solutions qui pourront être étendues à d’autres villes et qui impactent positivement notre manière de travailler, jouer, se déplacer, manger, dormir et améliore la qualité de vie. » Ce qui les mène parfois à prendre connaissance de projets plus originaux : « jamais je n’aurai imaginé qu’on investirai dans Milk Storck il y a un an - c’est le premier service de livraison de lait maternel - et pourtant cela permet aux mères de retourner travailler et de voyager tout en continuant à allaiter ». Et parce que le fonds n’investit pas « dans des idées mais dans des entreprises », d’autres critères sont pris en compte comme « la taille du marché, l’équipe, leur capacité à concrétiser leur vision, le délai qu’ils ont pour faire leurs preuves... ». Le fonds se concentre sur les start-up qui en sont au stade seed ou pre-seed, ce qui ne les empêche pas d’investir en Série A : « on aime bien suivre la jeune pousse et avoir la possibilité d’investir dans le tour de table suivant ».

L’impact

71%

des start-up du portfolio

ont une femme ou une personne issue d’une minorité dans leur équipe fondatrice

Se focaliser sur les villes et leurs habitants fait d’autant plus sens que « 81% de la population américaine vit dans des villes. Quant à la population mondiale, elle sera aux deux-tiers citadine d’ici à 2050 ». Par définition, toutes les start-up du portfolio d’Urban Innovation Fund ont un impact positif. Stop Breath and Think est par exemple une application de santé mentale et de pleine conscience (mindfulness) qui s’adresse aux plus jeunes. 

Le fonds d'innovation urbaine prend également très au sérieux « l’équité, la diversité et l’inclusion ». « Nous avons construit un outil de mesure de facteurs démographiques et 71% des start-up de notre portfolio ont une femme ou une personne issue d’une minorité dans leur équipe fondatrice. C’est une statistique dont nous sommes fiers mais il est important de noter que ce n’est pas un critère pour choisir les start-up. Nous pensons qu’avoir des équipes diverses fait des équipes meilleures, de meilleurs projets, et promet une meilleure pénétration du marché. »

La ville du futur

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À titre personnel, May Samali aide aussi les entrepreneurs étrangers, « via des organisations aussi diverses que The Expat Woman, Transparent Collective, ou encore  Persian Women in Tech… à la fois parce que je me sens redevable, j’ai une responsabilité sociale et morale envers ma communauté au sens large (que ce soit les femmes, les expats etc.) et aussi parce que cela est positif pour le fonds, il y a énormément d’entrepreneurs brillants à découvrir. Et si leur activité ne correspond pas au fonds, on peut toujours leur donner des conseils et les présenter aux bonnes personnes ».

L’un des obstacles les plus important que la jeune investisseuse a dû surmonter est un obstacle psychologique : « Pendant longtemps j’ai cru que je voulais être avocate et j’ai tout fait pour y parvenir et en faire mon métier pour toujours. Je m’étais mentalement engagée à être avocate et j’ai eu du mal à me défaire de cette idée. Heureusement j’ai finalement réalisée que la meilleure chose que je pouvais faire était d’être à l’écoute de mon identité et de mes rêves, de suivre mon intuition et ce qui me rendait heureuse. J’étais une bonne avocate et j’aimais cela mais j’adore aider les fondateurs et je pense que je suis bien meilleure dans ce domaine. C’est là que sont mes compétences et que je peux avoir le plus d’impact. »

La vision

La technologie n'est pas une fin mais un moyen

À quoi ressemble la ville idéale ? « C’est une ville où les problèmes sont réglés grâce à une approche multisectorielle. Par exemple, un sans-abri dans la rue ne serait pas de la responsabilité d’un seul secteur : des acteurs du public, du privé, des associations à but non lucratif travailleraient tous à sa réinsertion dans la société. On aurait alors des développeurs, des start-up, des agences gouvernementales qui trouveraient des solutions créatives ensemble. Il y aura toujours une forme d’inégalité - nous ne sommes pas dans une société communiste - mais nous avons besoin d’un filet de sécurité : les droits de l’homme doivent être respectés et les besoins énoncés par Maslow doivent être assouvis. C’est là que les start-up peuvent nous aider à prospérer, à être plus efficace, à passer moins de temps sur des tâches administratives, afin que nous puissions consacrer notre temps et notre énergie avec des amis et des proches et à construire une civilisation en constante évolution. Et pour cela, la technologie n’est pas une fin mais un moyen. »

La croissance des jeunes pousses

Quand au fonds, il n’en est qu’à ses débuts. « Nous sommes dans le premier financement du fonds, nous avons investi dans 14 entreprises et nous allons continuer d’investir avec ce fonds avant de lever de l’argent pour le second fonds. Les 25 start-up à peu près dans lesquels nous aurons investi pour le premier fonds vont prendre de l’ampleur et étendre leur activité et leur impact à d’autres villes. Ces entreprises peuvent réussir et nous les encourageons à le faire en collaborant avec les gouvernements. Nous voulons trouver les meilleurs entrepreneurs et nous voulons les financer. »

May Samali aura beaucoup appris en participant à la construction du fonds. Dans le futur proche, elle aimerait « continuer à être un investisseur, à travailler avec de belles start-up et qui sait peut-être devenir aussi un entrepreneur ou une consultante, voire porter plusieurs casquettes. » pour la jeune avocate, le spectre des possibles est infini, à une condition près : «Quel que soit ce que je fais, je voudrais rester fidèle à ce qui me passionne à l’instant T. » 
Rédigé par Sophia Qadiri
Responsable éditoriale et journaliste