Pour le professeur de génie civil, Isam Shahrour, rares sont les villes complètement intelligentes. La smart city se construit sur le long terme et a pour ambition d’améliorer le cadre de vie des citoyens.

Les villes abriteront 65% de la population mondiale d’ici à 2050. Elles sont de plus en plus connectées et donc riches en données. Beaucoup investissent aussi dans les énergies vertes et/ou cherchent à devenir intelligentes. Qu’entend-on exactement par cela ? Qu’est-ce qu’une smart city ? À l’occasion du Grand Nord Digital Forum qui s’est déroulé le 24 mars à Roubaix, le professeur Isam Shahrour, directeur du laboratoire Génie Civil et géo-Environnement (LGCgE) dévoile sa conception de la ville intelligente. En tant que coordinateur du projet smart city SunRise près de Lille, il a dû faire face à des défis similaires à ceux de ces villes, mais à l’échelle d’un campus. Entretien.

Le terme "smart city" recoupe plusieurs réalités, parfois c'est une ville "connectée", "durable" et/ou "citoyenne". Pour vous, la smart city idéale c'est quoi ?

La smart city regroupe selon moi trois éléments. Le premier est la technologie qui nous permet d'avoir une connexion à très grande échelle. Attention, quand je parle de connexion, cela inclut à la fois entre les hommes, entre les objets, et entre les hommes et les objets. Il y a quelque chose d'extraordinaire à se dire qu’une ville peut-être dans le tout-connecté. Les gens sont connectés en groupe, avec leur administration, avec des centres d'art, des bibliothèques… mais aussi avec des infrastructures, d'eau, d'énergie etc. Sur ces réseaux se trouveront des objets qui permettent de récupérer les données, les stocker, les analyser pour mesurer les débits, connaître la qualité, les tensions etc. Et en croisant beaucoup d'informations sur les usages, nous pourrons alors essayer de mieux assurer la sécurité de fonctionnement et l'optimiser. C'est la première chose.

Le deuxième élément est que la ville intelligente est donc une ville complètement connectée où les informations vont circuler et qu’une fois qu’on les a récupérées, analysées, il sera nécessaire de les partager pour pouvoir prendre des décisions davantage collectives. Les citoyens vont les récupérer et réagir, on va passer à un autre stade d'intelligence collective. Partenaires, opérateurs ou acteurs, tous travailleront ensemble en intelligence pour améliorer le cadre de vie des citoyens.

Parce qu’une ville intelligente n'est pas uniquement une ville connectée, mais une ville où les informations sont partagées et servent dans une démarche d'intelligence collective, on a peut-être besoin de la technologie pour contrôler mais on a surtout besoin de l'intelligence humaine pour construire une smart city.

Quel rôle doit jouer la puissance publique ? Est-ce qu'elle doit initier le projet de smart city ou est-ce que cela peut venir d'une initiative privée ? Quel est le rôle de chaque acteur dans la création d’une ville intelligente ?

Il ne peut pas y avoir une ville intelligente sans décision politique au plus haut niveau, c'est impossible. Parce que cela représente une transformation importante de la manière de gérer la ville, une transformation de la culture, des modes de gestion, d'organisation des services, d'exploitation des données.. Il faut derrière une volonté forte mais la puissance publique ne suffit pas. Le secteur privée va donc jouer un rôle très important : les opérateurs d'énergie, de télécoms, et surtout le citoyen. C’est le troisième élément clé d’une ville intelligente. Un projet de ville intelligente ne peut réussir si le citoyen n'est pas impliqué. Ce n'est pas possible puisque c'est pour lui qu'on travaille, si on n'arrive pas à le faire adhérer au projet, c'est que quelque part on a échoué. Un projet de ville intelligente ne peut pas être imposée par le haut, il faut mettre autour de la table les autorités, les opérateurs et des représentants des citoyens, et c’est comme cela qu’on va pouvoir avancer.

Avec le projet SunRise, vous avez voulu démontrer que construire une smart city était possible. La vôtre est à l'échelle d'un campus. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous avons lancé le projet il y a cinq ans. A l'époque, on ne parlait pas beaucoup de ville intelligente. Nous avons bien réfléchi avec les opérateurs d'eau des villes sur la façon d'aborder le sujet. C'est à ce moment-là que nous nous sommes rendu compte que nous avions besoin d'un démonstrateur - pas seulement sur quelques bâtiments mais sur l'équivalent d'un grand quartier ou d'une petite ville - sur lequel nous pourrions tester les idées, construire des réseaux, récupérer les données, interagir avec les étudiants... En somme, tout ce que j'ai évoqué comme étant essentiel à une smart city.

Nous avions besoin d'un exemple et celui qu'on a pris été vraiment pertinent parce qu'il nous donnait la possibilité d'intervenir rapidement sur l'ensemble des réseaux. Très rapidement, nous avons eu beaucoup de partenaires, les opérateurs d'eau, les collectivités, beaucoup de start-up, beaucoup d'étudiants sont venus aussi, ce qui nous a permis d'avancer très vite sur le projet SunRise.

Vous êtes-vous inspiré d'une smart city existante ?  

Non, nous étions parmi les pionniers. La ville intelligente est un processus qui prend du temps. Certaines villes se disent intelligentes mais ne le sont, en réalité, que sur quelques aspects. Parfois celui du transport ou de la qualité de l'air. Parfois avec des services d'orientation dans la ville... Nous sommes loin encore d'avoir une ville comme je l'ai décrite au début où les objets sont vraiment connectés, avec le citoyen, et où il y a de véritables analyses de ces données là. L'exemple à ma connaissance qui est le plus avancé dans ce domaine est ce qu'on a fait nous : sur le même territoire on a optimisé l'eau, l'énergie, la télécommunication. Nous sommes plus avancés que d'autres mais le chemin est long. On parle ici de transformation d'une ville, on peut comprendre que cela prenne un peu de temps.

Quels sont vos projets, qu'est-ce qui vous reste à réaliser pour que le projet SunRise constitue une ville encore plus intelligente ?

Sur la mobilité, nous avons encore beaucoup de choses à faire. Sur l'interaction avec les étudiants aussi, on pourrait proposer des services. Nous voudrions également équiper l'ensemble des bâtiments, gérer le chauffage et la ventilation en fonction de l'usage… Tout cela est en cours, tout comme le fait d'utiliser de l'énergie renouvelable.

Quels sont les priorités en France en matière d'investissement smart city, si vous deviez conseiller une collectivité, qu'est-ce qu'il faut développer en premier ?

C'est une question majeure parce que chaque ville est spécifique. Il n'y a pas de modèle unique. Il y a des villes pour lesquelles le problème le plus important est l'eau, pour d'autres ce sera l'éclairage public, pour d'autres encore les réseaux électriques, l'assainissement... Chaque ville a une situation particulière. C’est la raison pour laquelle la première phase est de faire un diagnostic : analyser, voir l'état des patrimoines, des réseaux, ce qu’il faut valoriser, ce que veulent les citoyens, la volonté d'intervenir des opérateurs, quels investissements... Et à partir de cet état des lieux il sera possible de définir des priorités et la trajectoire qu'on va donner à la ville intelligente que l’on construit.

Comme c'est un processus, finalement chaque smart city est différente, est-ce que pour autant il y a des villes intelligentes caractéristiques des pays développés et d’autres pour les pays en développement ?

Disons que pour les pays en voie de développement, on est plutôt sur de nouvelles constructions avec souvent une croissance qui les justifie. Déployer le projet de ville intelligente pour une ville nouvelle est plus facile et en plus, cela permet de faire des économies. Même dans le dimensionnement, cela a beaucoup de sens. Je prends l'exemple de pays comme le Maroc ou la Tunisie. S'il y a une volonté politique, tout peut aller relativement vite. Dans les villes qui sont déjà développées, les réseaux sont enterrés, il faut aller les chercher, et puis le contexte économique aujourd'hui n'est pas très bon, ce qui complique un peu les choses. Le concept est utilisé davantage comme de la communication, pour attirer, mais quand on analyse en profondeur ce n’est pas exactement cela.

Je pense que quand on parle de la ville intelligente il y a un intérêt évident, il faut y aller, il faut avoir de la conviction parce que c'est un vrai changement. Cela demande des investissements aussi mais que l'on va récupérer. On ne travaille pas à perte, au contraire, si on raisonne à dix, quinze ans, on va faire beaucoup d'économies.

Rédigé par Sophia Qadiri
Journaliste