Aux Crunchies, à San Francisco, la Silicon Valley s’est réunie pour récompenser les meilleurs innovateurs. Cette année fut particulièrement marquée par la mise en avant de l’impact social des technologies et sur la nécessité, pour produire des solutions vertueuses qui profitent à tous, d’avoir des équipes pleinement représentatives de la diversité de la population.

La Silicon Valley prend conscience de sa responsabilité sociale

Le contexte politique aux Etats-Unis a accentué la prise de conscience sociale de la Silicon Valley. Les Crunchies se sont ainsi attachés à récompenser bon nombre de personnes et de projets pour leur réussite sociale plus que financière ou proprement technologique. Cela est bien symptomatique de l’auto-critique que se fait la Silicon Valley quant à ses pratiques et aux conséquences sociétales de ses technologies qui prétendent “changer le monde”.

C’est impossible en ce moment de ne pas se mettre à réfléchir à l’impact sur la société des technologies que nous créons, ici en Silicon Valley. Que ce soit par rapport aux pratiques de harcèlement sur les réseaux sociaux ou aux algorithmes qui mettent en avant des fausses informations. Les dirigeants d’entreprises technologiques se dérobent trop souvent face à leurs responsabilités sur la manière dont leurs inventions sont utilisées. Quand vous changez le monde et que vous en tirer profit financièrement vous avez la responsabilité d’assumer tout ce qui va avec ce changement.” C’est par ces mots que Jeff Lawson, fondateur de Twilio, a introduit le prix de l’impact social décerné par les Crunchies.

Plus de diversité pour des technologies plus vertueuses

Qui a gagné le prix de l’impact social ? Le Kapor Center. L’ONG a été créée notamment par Mitch Kapor, pionnier de la micro-informatique qui a développé les logiciels Lotus, parmi les premiers de bureautique pour les entreprises, avant d’être revendus à IBM pour 3,5 milliards de dollars en 1995. Le Kapor Center travaille, à Oakland, banlieue pauvre de San Francisco pour intégrer les populations défavorisées aux opportunités offertes par les nouvelles technologies. “Les technologies seront meilleures socialement si ceux et celles qui créent la technologie incarnent l’ensemble de la population dans sa diversité” affirme Mitch Kapor qui finance donc des programmes d’éducation aux technologies et investit dans les entreprises à impact social.

 

 

Parmi les autres lauréats de la soirée, Naval Ravikant, élu meilleur business angel de l’année, est un immigrant comme 2 des 4 autres finalistes pour le prix, à savoir les Français, Carine Magescas et Fabrice Grinda. Sans doute une manière pour la Silicon Valley de souligner qu’au-delà d’apporter leurs talents, les immigrants investissent aussi leurs propres argent pour financer l’innovation aux États-Unis.

La Silicon Valley est donc convaincue qu’en étant plus inclusive, en recrutant des talents représentatifs de toute la diversité de la population et en finançant des projets portés également par des profils d’horizons, de genres, d’ethnies et de conditions sociales divers, elle développera des meilleures solutions, aussi, socialement parlant. En un mot, en intégrant plus de justice dans ses modes de recrutement, de fonctionnement et de financement, une entreprise de la Silicon Valley produira aussi plus de justice dans ses technologies. Et cette justice se traduit également par plus d’égalité homme femme sur le lieu de travail.

La Silicon Valley se veut plus inclusive… aussi envers les femmes.

En effet, la Silicon Valley souffre d’un manque de représentation des femmes notamment à des postes décisionnaires comme dans ses équipes d’ingénierie. Une étude TechCrunch publiée en 2016 révélé que les femmes ne comptaient que pour 7% des associés des 100 plus grandes sociétés d’investissement en capital risque dans le monde. Et cela n’est pas sans conséquence sur les financements de projets portés par des femmes entrepreneures. Le fait qu’une femme, Kirsten Green de Forerunner Ventures, ait reçu le prix du meilleur investisseur en capital-risque est ainsi un symbole fort de cette volonté de la Silicon Valley de réparer ses propres injustices et de reconnaître des role models, des exemples à suivre.

Présent à la cérémonie des crunchies, Dave McLure, fondateur de 500 startups, accélérateur phare de la Silicon Valley, avait lui-même lancé un fond spécifique pour les femmes, déçu qu’il n’y avait que 15% uniquement de candidatures de femmes-entrepreneures à son programme. Il affirme même “Nous ne faisons pas cela par charité, ou pour améliorer notre image sociale ou pour mieux dormir (même si ça aide). Nous le faisons parce que ça fait juste sens. Nous le faisons parce que c’est profitable (d’investir sur les femmes et les minorités). La diversité est l’énergie vitale de l’innovation au 21ème siècle.

 

 

Les Crunchies ont même une catégorie de prix pour le meilleur projet d’inclusion sociale. Le gagnant cette année a été Project Include qui a été créé début 2016 par Ellen Pao, figure emblématique de la lutte pour la diversité en Silicon Valley. Project Include travaille directement avec les dirigeants de la Silicon Valley pour faire un état des lieux du niveau de diversité de leur entreprise en menant une enquête auprès des salariés afin de déterminer s’il y a des inégalités, dans les faits et dans les perceptions. Ensuite, Project Include accompagne le dirigeant en proposant des mesures concrètes pour compenser les inégalités révélées. Tout comme les entreprises traditionnelles ont des plans de transformation digitale, les entreprises digitales accompagnées par Project include ont des plans de transformation équitable.

Même lorsque la catégorie du prix n’est pas sociale, les vainqueurs des Crunchies se trouvent souvent avoir aussi une dimension sociale. C’est ainsi que Slack a gagné le prix de la meilleure startup de 2016 et que l’entreprise est notoirement connue pour ses efforts aussi en terme de diversité. Slack avait notamment publié en toute transparence des chiffres sur ses données d’inclusion. On y apprenait ainsi que 43% des employés étaient des femmes et notamment 28% sur les profils techniques, ce qui est clairement au-dessus des moyennes de l’industrie même si ce n’est pas encore pleinement représentatif de la population.

Nous étions la semaine dernière à un événement organisé par Women in Fintech à San Francisco où Stephanie Dukes, ingénieure chez Credit Karma affirmait par rapport à l’argument du manque d’ingénieure à disposition pour un recrutement égalitaire : “il y a 28% d’ingénieures diplômées chaque année aux États-Unis donc si votre entreprise n’a pas 28% de femmes dans ses équipes d’ingénieurs, c’est votre entreprise le problème, pas le système d’éducation ou la société.

Le fondateur de Twilio annonce un projet CivicTech et appel à contribution

Jeff Lawson, lui, a été élu fondateur de l’année. Au-delà de l’introduction en bourse avec succès en 2016 de son entreprise créée en 2008 et accélérée en son temps par 500 startups, le fondateur est peut-être aussi élu pour son implication sociale. Il a été un des premier à faire appel aux services de Project include pour améliorer la diversité de son entreprise.

Incarnation qu’une organisation elle-même nourrie de plus de justice sociale tend à produire des solutions également plus juste socialement, à la réception de son prix, Jeff Lawson, après avoir rendu hommage à son équipe, en a surtout profité pour annoncer le projet de CivicTech “Voices for democracy”, des voix pour la démocratie, et appeler toutes les énergies et talents à y contribuer.

Utilisons la technologie pour connecter et non pour diviser !” affirma-t-il avant de s’expliquer “beaucoup de personnes qui travaillent pour les gouvernements nous ont dit que la meilleure chose que nous puissions faire est de faire entendre notre voix auprès de nos représentants au congrès. De nombreux développeurs commencent donc à travailler à des applications pour connecter les citoyens à leurs élus. Donc si vous voulez faire partie de ce projet, rejoignez-le. À Twilio, nous annonçons donc Voices for Democracy (des voix pour la démocratie) en ce sens, envoyez-nous votre email pour participer.”

Twilio étant une société qui offre d’intégrer des sms, des appels téléphoniques, vocaux ou vidéos, par internet via des applications logicielles en ligne, Jeff Lawson propose d’offrir gratuitement ces services pour des projets democratech à but non-lucratif.

Très concrètement, la technologie de Twilio peut permettre de visualiser les élus les plus sollicités et à quels moments il est le plus optimal de les appeler. De l’autre côté, pour l’élu, Twilio peut montrer les volumes d’appels venant d’organisations “pour” ou “contre” une mesure. Les organisations peuvent faire des campagnes en invitant leurs partisans à se mobiliser tout en générant, à leur demande, un appel depuis leur téléphone vers le représentant. Cet appel étant ainsi bien pris en compte sur le tableau de bord de l’élu comme une manifestation en faveur ou contre une proposition précise. Avec des données publiques sur le nombre d’appels et en faveur de quelle orientation, les élus peuvent d’autant mieux être tenu responsable du respect ou non du choix de leurs administrés. Twilio se propose enfin, par exemple, de mieux gérer les quantités d’appels entrant que les réseaux téléphoniques ne peuvent supporter et de mieux  permettre aux élus de recevoir des messages vocaux en conséquence.

Pourquoi solliciter son élu par téléphone plutôt que par email ou d’autres solutions ? Parce que c’est ce qui a été rapporté comme le plus efficace auprès des élus. La Silicon Valley dont l’obsession est de s’attacher à comprendre les besoins précis de ses cibles, s’applique donc la règle y compris quand ces cibles sont politiques.

Matthew Panzarino, Rédacteur en chef de TechCrunch a déclaré pour clore les Crunchies, “beaucoup d’entrepreneurs affirment vouloir changer le monde...mais très peu d’entre eux finissent par la deuxième partie de l’équation qui est “pour le meilleur”. (...) il est clair cependant, que pixel après pixel, notre communauté, celle de la tech devient plus inclusive et en cela, plus intéressante”. En clair, il affirme que la CivicTech n'est pas un secteur des technologies comme les FinTech, l'AgTech ou l'AdTech. Les technologies, toutes les technologies, doivent être créées avec conscience civique. En un mot, chaque technologie doit être civique dès sa conception, "civic by design". Et oui, le civisme, ça se code aussi en php, en C++ et en java (célèbres languages de programmation informatiques).

Si la ville de demain devient intelligente grâce à la technologie, cela passera aussi par des technologies appliquant le célèbre adage d’un écrivain français du XVIème siècle, François Rabelais : “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme”.

 

Rédigé par Arnaud AUGER
Strategic Analyst