Comment réconcilier mobilité, plaisir et culture au coeur d’une ville, tout en aménageant habilement les éléments réels, inamovibles et les éléments virtuels, facteurs de globalisation?

Art City

Ville et Culture sont deux histoires humaines intimement liées de longue date, dont les dernières décennies ont été le spectacle d’une vague d’uniformisation des centres urbains et de réorganisation du rôle des villes entre elles. Ce multi-centrisme, reflet d’une économie à présent globalisée est aussi le marqueur d’une mobilité extrême des centres de décision et de production bougeant à la faveur des conditions d’accueil du lieu. Pourtant, bien qu’une partie de la culture de la ville ait été diluée dans cette vague, une autre n’a pas bougé et ne bougera pas, ancrée dans la matérialité de ses murs et de ses rues, de ses traditions et de ses habitus. Les bâtiments, les toits, les musées, les parcs, les avenues, les spectacles, les festivals, les carnavals, les restaurants, les bibliothèques, les boites de nuit sont autant de témoignages inamovibles des patrimoines artistique, architectural, sociologique d’une ville et cernent les contours de sa culture et de son art de vivre que nous appellerons l’Art City.

Dans le même temps, la globalisation des villes s’est accompagnée de celle de ses touristes. C’est de la rencontre de ces deux phénomènes, tourisme et culture globalisés, que naît une nouvelle tension : comment accueillir toujours plus de touristes, seule variable économique de grande ampleur mobilisable sur une courte période, et leur offrir dans le même temps la meilleure expérience d'une ville devenue avec le temps fortement urbanisée ? Comment faire cohabiter leurs allées et venues dans la ville avec les flux organiques de ses habitants ? Comment leur faire profiter au mieux de leur expérience avec toute la lenteur souhaitée mais avec toute la vitesse de la ville ? Comment donc conjuguer culture, mobilité et plaisir ? C’est tout le rôle de la Smart City que d’aider l’Art City : c’est tout d’abord lui apporter l’intelligence de se faire connaître sans céder à des TripAdvisor, Booking ou autres Expedia le monopole du choix des destinations; c’est aussi lui aider à accueillir dans les meilleures conditions ses visiteurs le temps d’un voyage, les inciter à revenir et voire in fine à s’y installer. De là, d’ailleurs, pourrait se renforcer l’attractivité des villes et des territoires pour les entreprises voulant y rejoindre une population ayant choisi son cadre de vie.

Conjuguer attractivité réelle et virtuelle

Smart City et Art City peuvent éventuellement à elles deux renverser la relation vis à vis du touriste. Actuellement réduite à un produit disponible sur les étagères des sites de voyages, elle peut être prescriptrice d’expérience réelle. Il faut considérer l’expérience de la ville pour un touriste sous l’angle de la ville qui se vit comme un spectacle, une ‘City as a venue’, et tirer le meilleur profit du numérique pour développer son attractivité, organiser et fluidifier les aspects logistiques, assurer le meilleur confort et la meilleure optimisation du temps (quitte à ne rien en faire !) afin d’offrir le plaisir de redécouvrir ce qu’on avait vu par écrans interposés. C’est également à la Ville de proposer à ses touristes ce qu’ils remporteront chez eux dans leur monde digital, à la manière d’une petite Tour Eiffel ou d’un petit morceau du mur de Berlin d’une autre époque. Ou inversement, de proposer ce qu'ils veulent laisser comme empreinte digitale dans ses murs tel l’exemple de la Ceinture de Lumière, association proposant à tous les amoureux de l’Opéra Garnier de financer la rénovation de ses cariatides et lampadaires extérieurs.

Enfin, selon l’argument de l’urbaniste Français Paul Virilio, l’augmentation de la vitesse de déplacement entre centres urbains a conduit à une dévitalisation culturelle des espaces intermédiaires et donc des villes périphériques aux noeuds de ce super-réseau. Dans cette perspective, ces villes-phares peuvent servir de point de départ pour les territoires auxquels elles appartiennent. La Smart City n’est alors que la version réduite d’une Smart Region, fédérant les villes satellites dans une expérience culturelle toujours plus large d’une même Histoire, comme Avignon ou Nîmes. Dans le même esprit, le numérique peut relayer toujours plus fortement la volonté d’expansion culturelle de la Ville : consécration de nouveaux musées, construction de grands totems modifiant sa skyline (starchitectes et effet Bilbao), création de nouveaux événements culturels, volonté d’un nouveau style de ville (Berlin et l’Open City), autant de nouvelles pierres posées dans les destinations touristiques de chacun. Le numérique mondialise ainsi le territoire de la ville.