80

MILLIARDS

de dollars dépensés par les villes dans des projets de smart city en 2018

80 milliards de dollars, c'est le montant que dépenseront les villes en 2018 dans leurs projets Smart City. Selon les analystes d'IDC, ce montant sera de 135 milliards de dollars à l'horizon 2021, avec des villes qui passent de projets ponctuels à de vastes déploiements dans le cadre de leur transformation digitale. Parmi les priorités identifiées par IDC figurent en tête le transport intelligent, l'amélioration de la sécurité grâce à la data et les infrastructures intelligentes. Si toutes les grandes métropoles mènent des projets de gestion du trafic et des systèmes de vidéosurveillance intelligents ou encore le déploiement de systèmes d'éclairages urbains intelligents ou de capteurs environnementaux, certains pays privilégient certaines applications « Smart City ». Ainsi, si la gestion du trafic automobile est une priorité aux États-Unis, au Japon et en Europe de l'Ouest, le Japon sera un gros consommateur de systèmes de monitoring environnementaux tandis que les systèmes de surveillance vidéo trouveront de larges débouchés en Chine.

gilles betis
Regard d'expert

Gilles Betis

Fondateur d'OrbiCité

La Chine déploie une logique industrielle très forte afin de développer des énergies propres, et cela va leur permettre de prendre une longueur d'avance sur les marchés internationaux.  

« La Chine et les États-Unis ont beau être les plus gros pollueurs de la planète, il y a une vraie prise de conscience de cela », explique Gilles Betis, consultant et fondateur du cabinet OrbiCité. « La Chine déploie une logique industrielle très forte afin de développer des énergies propres, et encore une fois cela va leur permettre de prendre une longueur d'avance sur les marchés internationaux. Les industriels chinois vont bousculer les acteurs européens sur le    sujet. » Pour le consultant, la sécurité est certainement l'application Smart City la plus déployée dans le pays : « Ce qui est assez spectaculaire lorsqu'on se rend dans les villes chinoises, c'est l'omniprésence des caméras de surveillance. La surveillance est incontestablement un marché phare de la Smart City chinoise et les industriels chinois sont en train de développer des technologies dans ce domaine de la sécurité. Ceux-ci vont prendre un avantage significatif dans ce domaine. » L'autre domaine phare identifié par le consultant lors de ses voyages dans les villes chinoises est l'électrification des moyens de mobilité : « Les scooters électriques sont massivement adoptés par la population de villes, tandis qu'il est courant d'emprunter des navettes électriques sur les campus. Les plus grandes métropoles chinoises poussent désormais très fort les populations à se tourner vers les véhicules électriques par le moyen d'incitations fortes. Il est très rapide de faire immatriculer un véhicule électrique et beaucoup plus long et compliqué de faire immatriculer une voiture à essence. »

LA CHINE EN PASSE DE RATTRAPER SON RETARD 

china

L'Himalayas Center

La Chine talonne désormais les États-Unis

500

VILLES

CHINOISES ONT DÉJÀ ENGAGÉ UN PROJET SMART CITY

La vraie surprise de l'étude IDC, c'est le dynamisme de la Chine dans ces projets Smart City. Les analystes estiment que la dépense y atteindra près de 21 milliards de dollars en 2018, un budget proche des 22 milliards qui seront dépensés aux États-Unis dans le même temps. Ces deux marchés croissent au rythme de, respectivement, 19% et 19,3% par an, preuve de la rivalité des deux blocs sur le marché. La Chine a fait de la Smart City un vrai enjeu de développement, mais aussi une question de prestige pour les autorités. Un récent rapport de Deloitte China révélait que 500 villes chinoises ont déjà engagé un projet Smart City, un chiffre à comparer aux quarante villes américaines, 90 villes européennes et quinze villes japonaises qui ont entrepris de telles démarches.

La paix sociale en Chine est aujourd'hui menacée par les problèmes énergétiques et la pollution. Cet effort se décline dans les énergies nouvelles, la mobilité douce... 
carlos

Carlos Moreno

Cet effort sans précédent s'est intensifié en 2014 avec un plan national de nouvelle urbanisation qui plaçait alors la « Smart City » au rang de pilier de l'urbanisation du pays. En 2015, un plan de construction de villes intelligentes était établi jusqu'à 2020, plan entériné dans le cadre du treizième plan quinquennal (2016-2020) approuvé en mars 2016 et et qui allouait 500 milliards de yuans (63,51 milliards d'euros) à ce gigantesque programme d'équipement. Selon les statistiques officielles, toutes les villes chinoises de niveau sous-provincial appliquent aujourd'hui ce plan de développement, 90% des préfectures et 50% des villes au niveau des comtés. Vingt services publics sont concernés, dont les services en charge des transports, des réseaux de distribution publics, des services de secours et d'éducation. « La Chine s'est dotée d'une vraie stratégie face au changement climatique », explique Carlos Moreno, directeur de la Chaire Entrepreneuriat Territoire Innovation de l'IAE Paris - Sorbonne Business School et de Paris I Panthéon-Sorbonne. « La paix sociale en Chine est aujourd'hui menacée par les problèmes énergétiques et la pollution. Cet effort se décline dans les énergies nouvelles, la mobilité douce avec l'essor du vélo, des scooters électriques et les véhicules électriques sous leurs formes les plus diverses, les autres formes de mobilité. La qualité de l'air et la gestion de l'eau sont d'autres préoccupations extrêmement fortes en Chine. » 

Des aires urbaines en transition

china street

Shutterstock

Des projets initiés dans 500 villes chinoises

jdc
Regard d'expert

Jean de Chambure

Directeur du Conseil

L'Atelier BNP Paribas Asie

Il ne s'agit pas pour les Chinois de faire de l'innovation pour l'innovation, mais bien résoudre des problèmes très concrets pour les habitants, qu'il s'agisse de pollution de l'air, des eaux, ou de trafic automobile. 

Les villes de l'est de la Chine sont les plus actives dans ce mouvement vers la Smart City, la province de Shadong étant la plus dynamique avec trente projets en cours, devant sa voisine Jiangsu (28 projets) et la province de Hunan au sud du pays (22 projets). Sans surprise, les provinces de chine centrale sont plus en retrait dans ce mouvement général de modernisation. Jean de Chambure, directeur du Conseil de L'Atelier BNP Paribas en Asie, souligne : « Ces tests réalisés à grande échelle sont menés dans une approche extrêmement pragmatique. Il ne s'agit pas pour les Chinois de faire de l'innovation pour l'innovation, mais bien résoudre des problèmes très concrets pour les habitants, qu'il s'agisse de pollution de l'air, des eaux, ou de trafic automobile. » Éoliennes offshore, smart grid, déploiement de capteurs de pollutions, installation de murs végétaux, circuits de recyclage des déchets organiques, beaucoup d'initiatives ont été lancées afin d'essayer de résoudre le problème de la pollution qui est colossal pour les villes chinoises qui sont aussi confrontées à un trafic routier intense. « Si la concentration démographique des villes est mieux régulée que ce qu'elle peut être au Brésil, par exemple, au moyen du hukou, le passeport intérieur chinois, le trafic urbain doit être régulé. Avec vingt à 22 millions de nouveaux véhicules par an, il devient nécessaire de développer le covoiturage et le rôle du digital est clé. » Dans un article publié par Le Monde, Jean de Chambure évoque quelques solutions, notamment l'application DiDi, alternative chinoise à Uber, qui propose tant des véhicules privés, des taxis que le covoiturage à plus de 300 millions d'utilisateurs dans 400 villes chinoises.

city brain

Un classement national des Smart Cities chinoises a été établi par la commission nationale de développement et de réforme (NDRC) et le centre chinois de développement urbain (CCUD) avec les approches de 293 villes notées selon la conception de leurs projets, leur gestion et les services proposés. Dans ce classement, ce ne sont ni Beijing, Shanghai ou Shenzhen qui occupent les premières places, mais la ville de Qingdao, traditionnellement en pointe dans le secteur puisqu'elle figurait déjà parmi les vingt premières villes de Chine à mener les premiers projets pilotes. La ville côtière a déployé le haut débit et le WiFi à grande échelle et mis en place iCity365, une application mobile et une plateforme Web leur permettant d'accéder à tous les services publics de la ville, un projet précurseur en 2013. Récemment, cet accès s'est élargi aux applications telles que WeChat ou Weibo, et la municipalité a tissé un partenariat avec Baidu en 2017 afin de lancer le projet « Smart Qingdao », un programme qui va voir les projets s'enchaîner jusqu'en 2020 et qui place le Cloud Computing au centre de la Smart City. Deuxième du classement, la ville de Hangzhou s'est tournée vers Alibaba et Foxconn afin de mettre en place le « City Brain », c'est-à-dire l'exploitation des techniques d'intelligence artificielle sur les données de la ville pour améliorer le cadre de vie des habitants. Jean de Chambure ajoute : « Entre 2008 et 2014, nous avons assisté à une vraie prise de conscience que la Chine devait réduire le niveau de pollution et les grandes villes comme Shanghai ont pris des mesures afin d'améliorer la qualité de l'air, avec là encore une approche pragmatique avec des pas en avant puis des pas en arrière lorsque ce n'est pas tenable comme ce fut le cas de l'arrêt de la consommation du charbon qui n'a pu être tenue cet hiver. »

L'ECOPARK de QINGDAO

ecopark

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Objectif : réinventer la ville

La « New Shenzhen »

aedas

Si toutes les villes chinoises ont, sous une forme ou une autre, engagé des initiatives « Smart City », le pays poursuit une politique extrêmement volontariste en termes de constructions de villes nouvelles ou de réhabilitations telles que le projet mené à Xiong'an, une zone dévastée par la pollution qui va céder la place à une ville nouvelle déjà baptisée la « New Shenzhen ». « Cette réinvention des infrastructures urbaines constitue le deuxième axe de la stratégie chinoise face à ces nouveaux paradigmes que sont le changement climatique, l'énergie, l'implication citoyenne, les nouvelles formes d'habitat et le manque de logements »commente Carlos Moreno. Ces réflexions ont donné naissance au concept de la « ville du quart d'heure » où l'on privilégie l'hyper-proximité en mélangeant habitations, lieux de travail et lieux de loisirs dans un même périmètre afin d'éliminer à la source les causes de déplacement. 

carlos
Regard d'expert

Carlos Moreno

IAE Paris - Sorbonne

Business School

Ce concept d'hyper-proximité s'est traduit en Chine par le concept de ville-éponge, ou encore les projets de végétalisation avec des immeubles forêts. 

« Ce concept d'hyper-proximité s'est traduit en Chine par le concept de ville-éponge, ou encore les projets de végétalisation avec des immeubles forêts », ajoute le chercheur. Un plan de construction de 258 éco-cités à l'image de la ville forêt qui va être construite par le célèbre architecte Stefano Boeri à Guangxi, dans le sud de la Chine. Autre exemple de projet emblématique, le Chaoyang-Park-plazza, récemment inauguré à Beijing. « Ce projet architectural dessiné par l'agence d'architectes MAD est assez extraordinaire », estime Carlos Moreno. « Les architectes se sont inspirés de la philosophie chinoise et de la culture paysagiste chinoise avec un secteur de Beijing bâti selon une architecture biomimétique, ayant recours aux biomatériaux, avec un système de gestion de l'eau, de gestion de la qualité de l'air très performant. Il ne s'agit pas d'un projet technocentrique mais totalement porté sur la qualité de vie mais qui tire parti des grandes avancées technologiques, notamment en termes de matériaux et de biomimétisme. »

Plus que de plaquer des technologies nouvelles sur un modèle de ville existant, la Chine se donne les moyens de redessiner les villes pour les adapter aux enjeux climatiques et énergétiques du futur, aux enjeux sociaux colossaux auxquels la Chine d'aujourd'hui doit faire face, comme le rappelle Carlos Moreno : « Outre le défi climatique et le besoin de moderniser ses infrastructures, la stratégie Smart City de la Chine est lié au défi de l'inclusion sociale. Les inégalités sont criantes dans une ville comme Shanghai où, dans le quartier de Pudong, on passe de l'opulence à la misère d'une rue à l'autre. Les Chinois sont pleinement conscients que ces inégalités sont une bombe à retardement pour le régime, d'où l'importance de développer le volet inclusion sociale, ce qui passe par des initiatives dans les domaines de l'emploi, des seniors, etc. »

La CHine, reine des nouveaux projets

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Un modèle à suivre pour le reste du monde ?


china world

Si le régime chinois peut décider de rayer des quartiers entiers de la carte pour faire place à des villes nouvelles et partir d'une feuille blanche pour en créer de nouvelles, un tel modèle est-il applicable en Europe ou dans un pays développé ? « La Chine avance selon une approche top-down et avec des moyens qui lui permettent de tenir un rythme phénoménal », reconnaît Gilles Betis. « Pour des projets qui partent souvent d'une feuille blanche, cette approche a fait preuve de son efficacité mais le contexte est très différent en Europe. » Les villes européennes ou américaines sont davantage impliquées dans des démarches d'amélioration de l'aménagement urbain, avec des populations pas toujours disposées à accepter les changements. Les exemples du déploiement des compteurs intelligents Linky ou encore de la fermeture des voies sur berge à Paris montrent que tenir des projets Smart City ambitieux n'a rien de simple face aux opinions publiques.

Les villes doivent passer d'une logique de gouvernance territoriale, souvent top-down, à une logique de facilitation et d'animation d'un écosystème qui unit collectivités et entrepreneurs. 
gilles betis

Gilles Betis

Au dirigisme chinois, Gilles Betis oppose une approche plus collaborative : « Il faut chercher à enclencher une dynamique d'innovation qui va déboucher sur les solutions adaptées au territoire mais aussi acceptables par les habitants de ce territoire. Cette dynamique passe par une démarche collaborative et participative de l'écosystème, une démarche où l'on replace la Smart City dans une vision holistique et d'innovation de rupture. Plutôt qu'une logique d'allocation de budgets et de gestion, les villes doivent entrer dans une logique de business model afin d'évaluer la valeur qui va être créée via ces investissements, quel ROI elle vont pouvoir en attendre. Passer d'une logique de gouvernance territoriale, souvent top-down, à une logique de facilitation et d'animation d'un écosystème qui unit collectivités et entrepreneurs. Cette approche permet de résoudre le blocage budgétaire car la valeur n'est plus dans le seul budget de la ville, mais auprès de tous les acteurs de cet écosystème. »

Si le modèle de développement de la Smart City en Chine n'est, de facto, pas directement applicable en Europe ou en France, Carlos Moreno estime que nous avons beaucoup à apprendre de ce qui se passe actuellement en Chine. « Depuis vingt ans que je vais en Chine, j'ai vu le pays passer de l'état arriéré technologiquement considéré comme l'usine du monde à celui d'un pays où règne toujours de fortes inégalités mais où les villes se sont transformées en hyper-métropoles, où les habitants sont passés de la pauvreté à l'argent virtuel avec WeChat Pay et Alibaba Pay pour acheter le moindre produit ou service. La Chine s'est dotée d'une vraie stratégie géostratégique et nous avons beaucoup à apprendre d'elle en terme de Smart City », conclut Carlos Moreno.

Rédigé par Alain Clapaud
Journaliste