Les grands défis de l’urbanisme du 21ème siècle, reviennent aussi à rompre avec les cloisonnements imposés depuis des siècles, les ségrégations implicites ou explicites, et faire en sorte que la ville soit un lieu de mouvement et d’intégration. La Smart City porte la promesse d’une meilleure inclusion des citoyens dans la ville, géographiquement mais aussi politiquement. Les logiques urbaines sont aussi le miroir de notre organisation sociale et de ses paradigmes. Les métropoles envahies par la publicité et les caméras de surveillances témoignent d'un monde post-moderne où le capitalisme s’est implanté partout, où nos données sont en permanence aspirées par des capteurs de plus en plus omniprésents et où finalement les citoyens sont dépossédés de leurs libertés d’action et de mouvement, alors même que les réseaux de transports se développent de manière exponentielle. Mais elles témoignent aussi d’une créativité sans pareil, d’un dynamisme entrepreneurial et d’un rayonnement social qu’il convient d’appuyer. C’est pourquoi aujourd’hui, les penseurs de ce qu’on a usage d'appeler la ville intelligente, cherchent une meilleure inclusion du citoyen dans la ville. Au travers des Civic Tech et des initiatives à portée sociale dans la ville, l’urbanisme contemporain, allié aux nouvelles technologies et aux municipalités, entend non plus connecter, mais reconnecter l’homme dans la ville, privilégier les interactions et le lien social.

Vers une convergence des acteurs solidaires

Pourquoi parler de solidarité dans la ville ? Les transformations digitales en œuvre dans nos sociétés, prises sous le prisme holistique, c’est à dire recoupant autant les problématiques territoriales, économiques, entrepreneuriales ou politiques, concourent à renforcer l’individualisme des relations sociales. L’initiative personnelle, l’empowerment des citoyens, sont au cœur des mutations en cours et participent au délitement progressif du sentiment d’appartenance commune. Les nouveaux modèles d’organisation du travail, comme le télétravail ou le travail indépendant, tendent à faire de l’entreprise un outil plus qu’une entité « sociale ». Les politiques de flexibilisation annoncées par le gouvernement, et qui marginalisent les organisations syndicales, renforcent aussi ce mouvement. Tout se passe comme si la solidarité était sortie elle aussi de la sphère publique et était maintenant chose privée. Dès lors, se multiplient les initiatives privées au travers de projets numériques visant à résoudre des problèmes sociaux identifiés, non plus dans leur globalité mais dans leurs spécificités.


En d’autres termes, la solidarité aussi se libéralise en s’ubérisant. Et cela n’est pas sans poser problème, notamment pour les villes, qui sont les principaux foyers politiques de solidarité et de cohésion sociale. C’est pourquoi les Smart Cities, dans leurs développements, doivent repenser le lien social. Pour ce faire, elles se doivent de concilier les intérêts particuliers pour les harmoniser dans un intérêt commun. Les citoyens, en se réappropriant la ville, sont aussi responsables de la réinstauration du lien social urbain, dans leurs initiatives, dans leurs mouvements de contestation mais aussi dans l’élaboration d’un vivre ensemble qui prend en compte les nouvelles logiques causées par la digitalisation. Ce qu’il est intéressant ici de voir, c’est que cette Social Tech, entendue au sens large, est le fer de lance de la convergence d’un certain nombre d’acteurs, les entreprises, les pouvoirs publics, les associations et les citoyens vers un but commun : la résolution de problèmes sociaux.

La ville : l'epicentre du vivre ensemble

Keith Haring Characters

Keith Haring

Ubérisation des associations et développement du Social Business

Mais derrière ce phénomène, se pose la question de la transformation digitale et de l’ubérisation des associations. Les associations ne sont pas des entreprises comme les autres, elles ne sont d’ailleurs pas des entreprises du tout. Régies par la loi du 1er juillet 1901, elles sont définies comme des groupements d’au moins deux personnes dans le but de mettre en œuvre un projet non lucratif sans volonté de réaliser de profits personnels. Mais de plus en plus, entreprises et associations s’associent pour créer de nouveaux projets innovants à portée sociale. Trop longtemps l’entreprise s’est distinguée de l’association, notamment en revendiquant ses ambitions de faire des profits. Depuis quelques temps, croissent des « entreprises sociales » qui développent ce que l’on appelle le social business.

Social Business (bande annonce), une coproduction de Public Sénat et Night Lights Productions
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Le terme de Social Business a été dégagé par le pionnier du micro crédit et Prix Nobel de la Paix, Muhammad Yunus, pour réconcilier l’entreprenariat avec l’action sociale. Pour lui, il n’est pas contradictoire de réaliser des profits tout en apportant des solutions à des problématiques sociales au travers d’actions éthique et de la création de valeurs positives. Pour ce faire, l’objet social de l’entreprise doit revendiquer une finalité philanthropique. Evidemment, ce business model qui repose sur l’autosuffisance est quelque peu décrié. Beaucoup y voient une immixtion du capitalisme jusque dans les sphères de la charité et de la solidarité. En résumé, tout serait prétexte à profits. Car oui, le marché des pauvres, la théorie controversée The Bottom of the Pyramid, est un débouché très lucratif pour les entreprises, et leurs gérants le savent très bien. S’il est clair que sur le plan moral le modèle soulève quelques questions, il n’en reste pas moins que les entreprises sociales œuvrent tout de même dans le sens d’une transformation positive de la société et dans la promotion de valeurs humanistes. A elles donc de faire preuve de pragmatisme pour que leur social business ne recherchent moins le profit que l’amélioration de vie des populations. Oui mais alors, comment de tels projets entrepreneurials, en collaboration ou non avec les entreprises, s’inscrivent-ils dans nos villes ?

Repenser l’urbanité sous le prisme de la fraternité

141 500 sans abris en france

homeless

Aujourd’hui encore, dans nos villes, dans nos rues, des hommes, des femmes, parfois même des familles jonchent le sol et investissent les rues, à défaut de pouvoir se loger dignement. Et ce au vu et au su de tous. Cette situation est certainement l’un des enjeux majeurs des villes néolibérales et de l’urbanisme moderne. Il en va de la dignité humaine. D’après les derniers chiffres de l’Insee et de la Fondation Abbé Pierre, datant de 2016, 894 500 personnes en France ne disposeraient pas d’un logement personnel. 141 500 d’entre eux vivraient dans la rue, dans des centres d’urgences ou des abris de fortune. Des chiffres alarmants pour la cinquième puissance du monde. Cela montre donc les inégalités criantes dans notre pays. Nous devons tous être concernés par la question. D’autant que les avancées des Smart Cities actuelles font peser le risque d’une forme de désengagement citoyen et pire, d’une société à deux vitesses entre les citoyens consommateurs et les autres. C’est pourquoi la question de la solidarité et de l’action sociale dans les Smart Cities, appréciée dans sa globalité, est une question fondamentale. Rendre la ville plus intelligente c’est donner à tous les moyens de l’émancipation et de l’empowerment. Et les solutions technologiques ne peuvent, à elles seules, résoudre des problèmes aussi complexes et structurels que la pauvreté ou l’inégalité sociale.

894 .500

Personnes

ne disposent pas d'un logement personnel en france

D’autant que le modèle actuel des Smart Cities tend à construire des représentations de l’urbanité fondée sur la recherche du profit, le capitalisme et l’aliénation du citoyen devenu consommateur. Enfin dans la mesure évidemment ou il en a les moyen, puisqu'un consommateur insolvable sort immédiatement du circuit et des services proposés par la Smart City. C’est pourquoi le modèle entrepreneurial privé des Smart Cities doit nécessairement s’enrichir de la participation libre et ingénieuse des acteurs citoyens et associatifs. Encore doit-il respecter l’urbanité dans toutes ses dimensions et ne pas transformer la ville en magasin géant. Le risque serait double : la dépolitisation et donc la dé-démocratisation des espaces (où dès lors les acteurs privés gouvernant les Smart Cities deviendraient des despotes capitalistes) et le délitement du corps social avec tout ce que cela représente en termes de droit humain économiques et sociaux.


Pour que les Smart Cities profitent véritablement à tous les hommes, il convient qu’elles soient l’affaire de tous les citoyens, et ce, en leur permettant de se réapproprier et de redéfinir les questions de solidarité à l’ère numérique. A côté des politiques publiques, les acteurs sociaux (citoyens et associations) ont donc un rôle direct (et non plus passif ou représentatif) à jouer dans les Smart Cities. En développant des projets à échelle locale et à vocation sociale, les citoyens peuvent, à l’aide d’outils numériques, résoudre ou du moins atténuer certains problèmes sociaux. Il ne peut jamais s’agir d’un monopole d’action citoyenne, le pouvoir politique étant le plus habilité à le faire, mais peut constituer une collaboration, une alternative ou même une opposition viable aux politiques en œuvre. Aujourd’hui, de nombreuses villes se targuent d’être intelligentes et il est indéniable sur certains points qu’elles le sont. Voitures autonomes, robotique, et data envahissent progressivement nos villes et révolutionnent la mobilité et l’innovation urbaine. Mais rien ne pourra effacer l’horreur de la misère sociale.

La rue  est aussi le foyer de la misere sociale

Bed

Homeless Bed (Street Art Paris)

Réorganiser les solidarités citoyennes pour lutter contre les inégalités

Parce qu’elle est le centre de rencontres et d’interactions entre les différents acteurs de la vie sociale, la Smart City devient, par la même, la cellule de référence pour la création de projets solidaires multilatéraux. D’ailleurs, les grandes entreprises s’intéressent de plus en plus aux projets philanthropes et se sentent une responsabilité sociale. C’est le cas notamment de l’application We save homeless, un projet né de la collaboration de l’association de sapeurs pompiers GSCF et de l’entreprise Epitech, présenté dans le cadre du CES de Las Vegas et qui entend proposer aux ONG de recenser les besoins des sans-abris en s’aidant d’un système de géolocalisation. Le projet montre bien la convergence des acteurs puisqu’elle réunit entreprise privé, organisation non gouvernementale et association. Toutefois, si ces initiatives marquent peut-être l’émergence d’une conscience commune, elles soulèvent encore les suspicions des associations traditionnelles. Par exemple, Les Restos du Cœur se méfient de l’utilisation des données, notamment celle sur la géolocalisation, qu’absorbent des applications comme We save homeless. Peut-être à juste titre quand on connait les politiques publiques en œuvre relatives aux sans-abris, comme la fourniture de mobilier urbain anti-sans domicile fixe. En effet, ces données peuvent à tout moment servir des causes et des buts contraires à la solidarité affichée. C’est pourquoi une politique de confidentialité respectueuse des libertés individuelle et de la vie privée est indispensable.

Les Grands Voisins
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C’est pourquoi aussi, le rôle de surveillance et de bienveillance des citoyens, est plus que bienvenu. Le changement doit aussi se faire par ceux qui pratiquent et expérimentent la ville au quotidien. Les citoyens. Car c’est peut être ceux qui comprennent, parce qu’ils la vivent, le mieux les réalités urbaines. C’est par eux et pour eux que doivent s’exercer les formes de pouvoirs locaux. La liberté, l’égalité, la fraternité. Les Grands Voisins est un des exemples les plus parlant des initiatives citoyennes ouvertes qui luttent contre la pauvreté et l’exclusion. Le projet est le fruit de la collaboration de trois associations citoyennes, Yes We Camp, Plateau Urbain et Aurore. Ensemble et en partenariat avec les citoyens, ils ont investi l’ancien Hopital Saint-Vincent de Paul, inoccupé, pour le transformer en véritable espace de rencontre et de partage. Les Grands Voisins, conçu comme un village utopique, est un lieu porteur de projets solidaires, artistiques et entrepreneuriaux, qui entend se servir de l’intelligence collective des citoyens pour créer des projets servant à toute la communauté : du potager commun à l’aide aux réfugiés. Ce qui frappe dans un projet comme celui-ci, c’est le paradigme d’action qui se nourrit du coopératif et du participatif pour renforcer le lien social et le vivre ensemble dans la ville. Des pratiques inspirées du DIY (Do it Yourself) et du mouvement des makers et traversé par l’espérance qu’ensemble, rien n’est impossible.

Rédigé par Théo Roux
Journaliste